La neutralisation du porte-parole du M23, Willy Ngoma, ainsi que de certains hauts cadres du mouvement M23-RDF, constitue-t-elle le signal d’un basculement stratégique dans la conduite de la guerre à l’Est de la RDC. Assiste-t-on enfin au passage d’une logique de démonstration musculaire, les biceps, à une logique d’intelligence opérationnelle structurée, le cerveau.

La RDC est régulièrement classée parmi les dix premières puissances militaires africaines selon plusieurs indices internationaux, classement établi sur des critères essentiellement quantitatifs tels qu’un effectif actif estimé à plus de 130 000 militaires, des réserves importantes en forme de « wazalendo » ainsi qu’un inventaire théorique d’équipements terrestres et aériens. Ces indicateurs mesurent la masse plus que la cohérence. Ils comptabilisent le volume plus que l’intégration. Ils évaluent la puissance nominale sans mesurer la densité stratégique. Fait révélateur, le Rwanda, dont l’armée régulière est estimée moins de 35 000 soldats, ne figure pas parmi les quarante premières armées africaines dans certains classements fondés sur ces mêmes critères numériques. Pourtant, sur le terrain nord-est congolais, une contradiction structurelle s’impose.

Comment un mouvement rebelle dont les effectifs sont évalués à quelques milliers de combattants, appuyé par une armée moins bien classée en termes de volume, parvient-il à contenir, désorganiser, malmener, et parfois dominer tactiquement une force théoriquement plus de vingt fois supérieure en nombre. Cette asymétrie révèle un paradoxe central. La RDC dispose d’une puissance nominale élevée, mais d’une densité stratégique insuffisante. La guerre contemporaine ne se gagne plus par l’addition mécanique d’hommes et d’équipements. Elle se gagne par la qualité du commandement, la fluidité du renseignement, la coordination interarmes, la supériorité informationnelle et la cohérence doctrinale.

Le M23 lui-même illustre les limites d’une puissance opportuniste. Jusqu’à présent, il n’a pas démontré une capacité à administrer durablement une province entière dans une logique institutionnelle stabilisée. Même dans des centres urbains stratégiques comme Goma et Bukavu, qu’il occupe ou influence par séquences, le mouvement peine à dépasser une structure minimale de contrôle sécuritaire. La gestion civile durable, la normalisation administrative et la consolidation institutionnelle excèdent son architecture organisationnelle. En dehors de ces noyaux urbains, son action relève largement d’une logique de cueillette stratégique, exploitation temporaire des ressources, captation de flux financiers, recrutement souvent contraint. Il s’agit d’une économie de guerre mobile, non d’un projet d’État.

Dans ce contexte, les appels répétés de certaines autorités, y compris la Première ministre et des figures politiques comme Jean-Pierre Bemba, exhortant la jeunesse à rejoindre massivement les forces armées, appellent une mise au point lucide. Les décideurs regardent-ils réellement les chiffres et la structure existante. La difficulté à neutraliser le M23 appuyé par le RDF ne peut pas sérieusement être interprétée comme un simple déficit numérique. Le problème est moins quantitatif que structurel, relevant de l’organisation, du commandement, de la formation spécialisée, de l’intégration doctrinale et de la cohérence opérationnelle. Une armée ne se renforce pas par la seule addition de recrues, mais par la qualité de son encadrement, la discipline logistique, la maîtrise technologique et la solidité budgétaire.

Déjà que la contrainte budgétaire constitue un obstacle majeur à la prise en charge digne des militaires avant leur engagement, pendant leur service actif et après leur démobilisation, appeler à une expansion massive des effectifs sans garantie institutionnelle claire interroge la soutenabilité stratégique et morale de cette orientation. L’engagement militaire suppose un contrat implicite entre l’État et le soldat, fondé sur la formation, la rémunération régulière, la protection sociale et la reconnaissance durable. Sans cette infrastructure financière et organisationnelle, l’accroissement des effectifs risque de diluer davantage les ressources disponibles et de confondre accumulation humaine et capacité réelle de neutralisation.

Si l’armée congolaise souffre d’un déficit d’anticipation et d’intégration doctrinale, il devient légitime d’interroger la qualité de la formation stratégique nationale, notamment au sein du CHESD RDC. Une institution de haute stratégie ne peut se limiter à un cérémonial académique. Elle doit produire une pensée critique, adaptée aux conflits hybrides, aux guerres asymétriques et aux dynamiques géoéconomiques contemporaines. La puissance militaire durable commence par la puissance intellectuelle.

La localisation précise de cibles stratégiques, l’usage coordonné de drones, l’exploitation simultanée de renseignements techniques et humains relèvent moins des biceps que d’une architecture cognitive intégrée. Ces opérations exigent une chaîne de commandement cohérente, une fusion informationnelle efficace et une capacité d’analyse en temps réel.

Si la neutralisation de cadres du M23 résulte d’une planification méthodique articulant surveillance technologique, cartographie dynamique et coordination interservices, alors un véritable tournant doctrinal est en cours. La RDC commencerait à internaliser une logique de supériorité cognitive dans laquelle la maîtrise de l’information compense les fragilités structurelles héritées. La science comprise comme renseignement structuré, géolocalisation avancée, traitement systémique des données et discipline analytique commencerait à supplanter la culture de l’improvisation.

Toutefois, une hypothèse plus délicate doit être examinée. Si ces succès tactiques s’inscrivent dans un dispositif d’appui structurant d’acteurs étrangers opérant autour de zones à haute valeur stratégique comme le complexe minier de Rubaya, alors la question dépasse la dimension militaire. Elle entre dans le champ de l’économie politique internationale. La sécurisation du territoire vise-t-elle prioritairement la consolidation souveraine de l’État congolais ou la stabilisation sélective des zones extractives intégrées aux chaînes mondiales d’approvisionnement en minerais critiques tels que le coltan, le cobalt et le lithium.

Dans cette perspective, la sécurité cesse d’être un bien public national pour devenir un instrument de sécurisation géoéconomique inséré dans des architectures globales de dépendance. La souveraineté ne se mesure plus alors à la capacité de remporter des engagements tactiques, mais à la faculté de définir de manière indépendante les priorités sécuritaires, économiques et stratégiques du territoire national. La question centrale devient alors celle de la finalité. La sécurisation du territoire congolais est-elle pensée comme un projet d’État, ou comme un prérequis à l’exploitation optimale de ressources stratégiques par des partenaires extérieurs ?

En définitive, la neutralisation de figures du M23 peut marquer le début d’une transition vers une stratégie plus sophistiquée, fondée sur l’intelligence plutôt que sur la simple accumulation de forces. Mais pour que ce tournant soit historique, il doit s’inscrire dans une doctrine nationale claire, autonome et durable. Sans cela, il ne restera qu’un épisode ponctuel dans une guerre qui, depuis trop longtemps, oscille entre démonstrations de force et dépendances structurelles.

La véritable puissance militaire ne réside pas dans le volume des troupes, mais dans la capacité d’un État à penser, coordonner et maîtriser son environnement stratégique.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe

By amedee

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