Depuis quelques jours, les Congolais assistent à un nouvel épisode d’un théâtre politique familier. Deux figures du Sénat s’affrontent. Modeste Bahati Lukwebo affirme que la Constitution ne doit pas être modifiée, tandis que Dany Kabongo Bondanya a répondu en signant une pétition visant à l’écarter de son poste de deuxième vice-président du Sénat, considérant que sa position contredit les ambitions de ceux qui souhaitent une révision constitutionnelle pour permettre au président Félix Tshisekedi de se maintenir au pouvoir au-delà de son dernier mandat.
Dans un pays où presque chaque débat se résume à une querelle de camps, la réaction populaire est presque instinctive : choix entre Bahati ou Kabongo, entre la Constitution ou sa révision, entre loyauté politique ou dissidence.
Je dois toutefois prévenir le lecteur que mon analyse risque de décevoir ceux qui recherchent une réponse simple. La politique congolaise privilégie les débats binaires, transformant des questions complexes en combats de gladiateurs. Deux hommes montent dans l’arène, l’opinion publique applaudit, et pendant ce temps, la structure même du système reste intacte.
Car le problème fondamental n’est pas ce duel. Le véritable enjeu est le système politique qui produit ce type de confrontation, ainsi que l’économie politique qui l’entretient.
Modeste Bahati : Sophisme ou ignorance ?
La défense implicite de Modeste Bahati Lukwebo repose sur l’idée que la Constitution fixe des règles claires et que si les acteurs politiques s’y conformaient réellement, le système fonctionnerait correctement. Cette vision, à première vue théorique, rassure ceux qui souhaitent croire que le problème en RDC est uniquement moral ou comportemental. Pourtant, elle relève davantage du romantisme institutionnel que d’une sérieuse analyse d’économie politique.
Les institutions ne fonctionnent pas simplement parce qu’elles existent dans un texte. Elles fonctionnent lorsque des mécanismes imposent leur autorité, sanctionnent les manquements et contraignent les acteurs politiques à respecter les règles.
Prenons un exemple concret. J’ai introduit une requête devant la Cour constitutionnelle dans les délais prescrits. Celle-ci impose à la Cour de répondre dans un délai de soixante jours. La Cour n’a jamais répondu dans ce délai. La question qui se pose ne concerne pas seulement le comportement de la Cour, mais également l’architecture institutionnelle du système. Que prévoit la Constitution lorsqu’une telle obligation n’est pas respectée ? La réponse est simple : elle ne prévoit absolument rien.
La même situation se retrouve dans d’autres institutions. J’ai soumis des pétitions au Sénat, y compris une proposition de révision constitutionnelle. Là encore, la Constitution prévoit un délai de réponse de soixante jours. Deux ans plus tard, aucune réponse n’est venue. Ce silence institutionnel est une constante manifestée par l’Assemblée nationale et la présidence de la République. Des institutions supposées incarner la souveraineté populaire peuvent ignorer les mécanismes de contrôle citoyen sans que le système n’active la moindre forme de responsabilité institutionnelle.
Il n’existe aucune sanction, aucun mécanisme de contrainte, aucune conséquence prévue pour ces affronts. La Constitution impose des obligations, mais ne définit aucune conséquence quand celles-ci sont ignorées. Une règle dépourvue de mécanisme d’application perd rapidement sa capacité à structurer le comportement des institutions. Dans de telles conditions, elle cesse d’être une contrainte réelle et devient simplement une déclaration d’intention.
Affirmer que le problème réside uniquement dans les hommes et non dans la Constitution devient dès lors une simplification dangereuse. En économie politique, une règle sans sanction n’est pas véritablement une règle ; elle est plutôt une suggestion institutionnelle. Une constitution qui impose des obligations sans prévoir de sanctions n’en est pas réellement une. Elle devient une lettre d’intention. Un système fondé sur de simples intentions institutionnelles dérive souvent vers l’arbitraire. Le débat sur la Constitution ne devrait donc pas porter sur son âge ou sur l’identité de ceux qui l’ont rédigée. Elle est un compromis historique, mais aussi un outil. Lorsque cet outil ne fonctionne pas, il doit être corrigé.
Dany Kabongo Bondanya : Nostalgie de 1967 ?
Critiquer la position de Modeste Bahati Lukwebo ne signifie pas pour autant se ranger derrière celle de Dany Kabongo Bondanya. Beaucoup croient que cela impose un choix binaire, reflet d’un problème persistant dans la politique congolaise, où chaque discussion devient un affrontement entre camps opposés. Une analyse sérieuse d’économie politique exige de dépasser ce réflexe.
La réaction de Dany Kabongo Bondanya révèle un phénomène plus profond que ce simple désaccord sur la Constitution. Elle illustre la transformation progressive des partis politiques congolais en instruments de loyauté personnelle, plutôt qu’en organisations structurées autour d’idées, de programmes ou de visions à long terme. Dans une démocratie mature, les discussions sur les futurs candidats commencent bien avant la fin d’un mandat présidentiel. Au sein de l’UDPS, cette idée semble subversive, comme évoquer l’après-présidence serait une trahison.
Modifier la Constitution pour permettre à un individu de rester au pouvoir représente non seulement un risque politique, mais aussi une irrationalité économique. Les institutions doivent stabiliser les règles du jeu politique et créer un environnement prévisible. Lorsqu’elles deviennent des instruments à la solde d’un individu ou d’un groupe restreint, elles engendrent incertitude et instabilité, impactant l’économie.
Le problème dépasse la question d’un individu ou d’un parti. Les partis politiques congolais fonctionnent souvent comme des coalitions dont l’objectif principal est l’accès à la rente publique. Au pouvoir, ces réseaux se transforment en structures de distribution de privilèges. Les scandales liés au détournement des ressources publiques suscitent de moins en moins d’indignation collective et témoignent d’une inquiétante normalisation de la prédation institutionnelle.
Dans ce contexte, l’argument selon lequel la guerre dans l’Est justifierait une prolongation du pouvoir présidentiel est troublant. Alors que la discussion politique commence à porter sur la modification des règles pour permettre une prolongation du pouvoir, cela révèle une évolution profonde du système. La politique cesse alors de fonctionner selon la logique du bilan et de l’alternance démocratique, mais s’inscrit dans une logique de capture et de conservation du pouvoir.
Nelson Mandela a gouverné l’Afrique du Sud pendant un seul mandat, tandis que l’ANC a gouverné pendant des décennies. La différence réside dans la préservation du pouvoir du parti, cherchant une continuité politique qui dépasse la personne d’un leader. Certains acteurs politiques congolais semblent vouloir préserver la permanence d’un individu au sommet de l’État.
À mes concitoyens de l’UDPS et de l’Union sacrée, je dois le dire franchement : lorsqu’un parti ne prépare plus la succession de son leader, ce n’est plus un parti, mais un fan-club. Et un fan-club ne devrait jamais conduire une nation vers le chaos pour masquer ses propres limites.
Dupont contre Dupont ?
Ce duel politique ressemble moins à un affrontement d’idées qu’à une querelle entre deux produits d’un même système. D’un côté, un acteur politique qui découvre sa mortalité et les limites d’un ordre institutionnel auquel il a longtemps participé ; de l’autre, un acteur convaincu de son immortalité, dont la prolongation du pouvoir devient une stratégie acceptable, quelles qu’en soient les conséquences économiques et sociales.
En attendant cette confrontation, une réalité bien plus lourde s’impose. L’an dernier, la RDC a été désignée comme le pays avec la plus forte concentration d’extrême pauvreté au monde. Cela devrait structurer l’agenda politique national. Or, aucun des protagonistes ne considère cette situation comme l’urgence centrale. Ils ne débattent ni de la structure fiscale, ni de la transformation productive de l’économie nationale, ni des mécanismes de redistribution des ressources publiques. À la place, ils se chamaillent sur des postes et des loyautés.
Ce spectacle révèle un décalage frappant entre les préoccupations de la population et celles d’une classe dirigeante. Les Congolais vivent des humiliations sociales et économiques quotidiennes qui devraient constituer la première urgence de toute politique publique. L’accès aux services de base, la précarité de l’emploi et l’insécurité économique devraient être au cœur du débat national, mais rien de cela ne se manifeste dans cette querelle politique.
Le problème en RDC ne réside pas dans un manque d’hommes et de femmes intègres. Cette nation de plus de cent millions d’habitants ne manque ni d’intelligence, ni de patriotisme. Le problème se situe dans l’organisation du système politique et les critères d’accès aux postes de pouvoir. La question essentielle n’est pas seulement qui occupe les fonctions publiques, mais comment ces personnes y parviennent et selon quelles règles.
Dans une perspective d’économie politique, la sélection des représentants et des gouvernants détermine largement le développement d’une société. Lorsque l’accès au pouvoir dépend de l’appartenance à des réseaux politiques ou de la loyauté personnelle, les institutions cessent de fonctionner comme des instruments de transformation collective et deviennent des espaces de capture, préservant l’accès aux ressources de l’État.
Le véritable enjeu pour les Congolais est de dépasser les rivalités personnelles pour comprendre ce que ce type de confrontation révèle. Ce duel dépasse le simple désaccord entre deux hommes ; il met en lumière le problème plus profond d’un système politique dont les mécanismes de sélection produisent des élites préoccupées par la conservation du pouvoir, plutôt que par la transformation du pays.
En somme, en termes d’économie politique, le problème réside dans le système lui-même et dans les critères qui déterminent la sélection des représentants, des gouvernants, et des héros de la nation.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe

