Quand on parle aujourd’hui de la justice en République démocratique du Congo, il ne s’agit plus seulement d’une institution affaiblie. Il s’agit d’un véritable marché. Un vaste marché à ciel ouvert où la liberté se négocie, où les plaintes se marchandent, où la détention provisoire devient une salle d’attente pour rançon.

Entrer dans certains commissariats, parquets ou tribunaux, ce n’est plus toujours chercher justice ; c’est souvent entrer dans une boutique où chacun fixe son prix.

Vous venez dénoncer un vol ?

On vous demande d’abord si vous avez “prévu quelque chose pour le dossier”.

Vous êtes victime d’une agression ?

On vous écoute avec compassion, puis on vous glisse discrètement que « ici, il faut motiver les gens pour que ça avance”.

Vous êtes innocent ?

Très bien. Mais combien vaut votre innocence ?

Voilà la vraie question.

Car dans cette jungle judiciaire, l’innocence ne libère plus.

C’est l’argent qui libère.

Autrefois, on disait :

“Nul n’est au-dessus de la loi.”

Aujourd’hui, en RDC, la formule semble devenue :

“Nul n’est au-dessus de la loi, sauf celui qui peut payer pour la contourner.”

Le pauvre entre au parquet comme plaignant et ressort parfois accusé.

Le riche y entre accusé et ressort respectable.

Le faible cherche réparation.

Le nanti cherche simplement le numéro du bon magistrat, du bon juge, du bon OPJ, ou du bon intermédiaire.

La justice n’est plus un temple ; elle ressemble trop souvent à un comptoir.

Un comptoir où l’on pèse les libertés en espèces sonnantes.

La garde à vue comme argument commercial

Dans cette République du “viens on va arranger”, la garde à vue n’est parfois plus une mesure judiciaire, mais un levier de pression financière.

On enferme d’abord.

On discute ensuite.

Le suspect comprend rapidement que sa cellule n’est pas seulement fermée par une serrure, mais par un montant.

Et lorsque la famille arrive, affolée, on lui souffle avec une fausse bienveillance :

“Si vous voulez qu’il sorte vite, il faut voir ce qu’on peut faire…”

Quelle modernisation spectaculaire de la justice !

Dans les États sérieux, la justice protège la liberté.

Chez nous, elle la prend parfois en otage pour mieux négocier sa restitution.

Le carnet d’adresses remplace le Code pénal

Le plus tragique, c’est que cette situation est devenue normale.

Dans les quartiers populaires comme dans les milieux d’affaires, chacun connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un capable de “gérer un dossier”.

Avant même de chercher un avocat, on cherche un contact.

Le premier réflexe du citoyen n’est plus :

“Que dit la loi ?”

Mais plutôt :

“On connaît qui là-bas ?”

Et c’est là le symptôme le plus grave.

Quand le carnet d’adresses remplace le Code pénal,

l’État de droit cesse d’être une réalité pour devenir une mise en scène.

Les affaires civiles transformées en affaires pénales

Même les litiges purement civils finissent souvent dans les commissariats ou les parquets.

Un homme doit une somme d’argent ?

Au lieu de passer par les juridictions compétentes, on utilise la peur.

On convoque.

On intimide.

On menace.

Ainsi, la dette privée devient affaire pénale.

La procédure judiciaire devient un instrument de recouvrement forcé.

Le droit disparaît derrière le trafic d’influence.

La procédure n’est plus un cadre de justice ;

elle devient une arme de pression.

Le citoyen apprend à négocier avec l’injustice

Le citoyen ordinaire connaît désormais les règles officieuses :

porter plainte coûte ;

être innocent ne suffit pas ; avoir raison ne garantit rien ; la vérité seule ne gagne presque jamais.

Il sait surtout que la justice a ses tarifs invisibles.

Alors il se tait.

Il endure.

Il négocie.

Et c’est ainsi qu’un pays se décompose :

non pas seulement lorsque la corruption existe, mais lorsqu’elle devient une norme admise.

Une justice qui détruit la confiance nationale

Le drame n’est pas uniquement judiciaire.

Il est politique et civilisationnel.

Quand les commissariats de police deviennent des guichets de transactions,

quand les parquets deviennent des carrefours d’influence,

quand les tribunaux deviennent des bureaux de recouvrement parallèles, c’est la confiance collective qui s’effondre.

Or un peuple qui ne croit plus en sa justice devient un peuple livré à lui-même.

Quand la justice inspire la peur au lieu de la confiance,

la République commence à vaciller.

Quand les citoyens pensent que tout s’achète,

ils cessent progressivement de croire à la loi.

Et lorsqu’un peuple cesse de croire à la loi,

ce n’est plus une nation mais c’est devenu une foire permanente aux rapports de force.

L’impunité comme culture politique

Le plus insupportable, c’est l’habitude.

Comme si la justice devait naturellement être un privilège.

Comme si l’équité était un luxe réservé à quelques-uns.

Comme si l’abus de pouvoir était une procédure administrative normale.

Les puissants savent contourner.

Les faibles apprennent à subir.

Et pendant ce temps, l’impunité devient une culture de gouvernance.

Restaurer la justice ou accepter la jungle

À force de vendre la liberté, on finit par acheter le chaos.

À force de monnayer l’innocence, on détruit le dernier pilier qui maintient encore l’État debout.

Car sans justice crédible, il n’y a ni paix sociale, ni sécurité économique, ni démocratie réelle.

La justice n’est pas un luxe institutionnel.

Elle est la colonne vertébrale de la République.

Si elle se vend,

tout le reste finit par se louer.

Et lorsqu’un pays accepte que même l’innocence ait un prix,

il ne reste plus qu’une question :

sommes-nous encore une République,

ou simplement un marché où chacun négocie sa survie ?

Luc Alouma 

loucasalouma@yahoo.fr 

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *