Au moment de son arrivée au pouvoir, le président Félix Tshisekedi avait promis une rupture avec les pratiques opaques du passé. Parmi les priorités affichées figurait la révision du contrat minier sino-congolais Sicomines, souvent qualifié de « contrat du siècle ».
L’objectif était de corriger un partenariat largement dénoncé comme déséquilibré. Lors d’un Conseil des ministres en 2023, Félix Tshisekedi a déclaré : « Il y a une impérieuse nécessité de revisiter le contrat chinois afin de rééquilibrer les avantages et garantir les intérêts de la RDC. » Plus tard, il poursuivra devant un parterre d’opérateurs miniers en disant : « Le contrat de 2008 a apporté très peu d’avantages à la RDC». Cette vision juste et pertinente est devenue la justification officielle de la renégociation.
Mais plusieurs années après sa renégociation, un paradoxe s’impose : non seulement l’avenant censé rééquilibrer l’accord accentue le déséquilibre au profit de la partie chinoise, mais il semble en plus largement inappliqué.
Résultat : alors que des centaines de millions de dollars devraient financer les infrastructures, la trésorerie publique est sous tension et l’État multiplie les emprunts.
Un avenant qui perpétue le déséquilibre
La coalition d’ONG Le Congo n’est pas à vendre (CNPAV) estime que l’avenant n°5 signé lors de la renégociation n’a pas corrigé les défauts structurels du contrat.
Trois éléments illustrent ce déséquilibre.
Des exonérations fiscales massives
Les avantages fiscaux maintenus dans le cadre du contrat auraient coûté à la RDC 443 millions USD pour la seule année 2023, soit près de 16 % de l’ensemble des dépenses fiscales du pays.
Sur la durée restante de l’accord, ces exonérations pourraient représenter 7,5 milliards USD de manque à gagner pour les finances publiques, à convertir en infrastructures diverses.
Une contribution plafonnée malgré la production
L’avenant prévoit une contribution annuelle constante d’environ 324 millions USD aux infrastructures, indépendamment du volume de cuivre produit.
Autrement dit, que Sicomines exporte 100 000 tonnes ou 400 000 tonnes de cuivre, la contribution reste identique.
Une dépendance aux cours du cuivre
Le mécanisme introduit également une clause particulièrement défavorable :
- La contribution n’est revue à la hausse que dans l’hypothèse où le cours dépasse 50% du seuil convenu (8 000), soit 12.000 USD.
- si le prix du cuivre tombe sous 8 000 USD la tonne, la contribution diminue ;
- sous 5 200 USD, elle disparaît complètement.
Dans un tel scénario, la RDC pourrait continuer à céder ses ressources minières sans recevoir le moindre financement pour ses infrastructures.
Une autre concession majeure : l’abandon de la taxe sur les superprofits
La renégociation du contrat Sicomines s’est également accompagnée d’une décision lourde de conséquences : l’abandon de la taxe sur les superprofits miniers. Cette taxe n’était pourtant pas concernée par les termes de l’accord originel entre l’Etat et son partenaire.
Cette taxe devait permettre à l’État congolais de capter une partie des gains exceptionnels réalisés lorsque les prix des matières premières dépassent largement leur moyenne historique.
Dans de nombreux pays producteurs, ce mécanisme constitue un instrument essentiel de justice économique. En 2022, par exemple, l’Union européenne avait instauré une taxe exceptionnelle de 33 % sur les profits dépassant de 20 % la moyenne des bénéfices antérieurs des entreprises énergétiques.
Dans le cas congolais, cette mesure aurait permis de capter une part significative des profits générés par l’envolée des cours du cuivre et du cobalt.
En 2023, avec un cuivre oscillant autour de 9 000 dollars la tonne, la taxe sur les superprofits que le gouvernement congolais a réussi à mobiliser est estimée à environ 350 millions, sur un potentiel largement supérieur. S’ils avaient été appliqués à Sicomines c’est un montant supplémentaire de près de 200 millions de dollars qui aurait été mobilisé par le Trésor public.
Avec un prix du cuivre frôlant aujourd’hui 13 000 USD la tonne, les recettes issues d’une telle taxe appliquées à Sicomines auraient pu représenter plusieurs centaines de millions de dollars supplémentaires par an. En exonérant Sicomines de la taxe sur les superprofits, les négociateurs ont violé la lettre et l’esprit de l’accord originel et ils ont faussé les règles de concurrence avec les autres miniers, en donnant un avantage indu à l’entreprise chinoise.
Un accord défavorable… et pourtant non appliqué
Le paradoxe est encore plus frappant lorsque l’on examine l’exécution de l’avenant.
Le texte prévoyait 300 millions USD immédiatement après la signature ; ensuite 324 millions USD par an. Ainsi, l’État congolais devait théoriquement percevoir 624 millions USD dès la première année, et 948 millions USD cumulés à fin 2025.
Cependant, dans les faits, ces montants ne sont jamais arrivés. Selon plusieurs sources, seulement 275 millions USD ont été effectivement décaissés à mi-2025. Certains organismes publics évoquent même à peine 80 millions USD versés fin 2024.
Autrement dit, la RDC ne bénéficie presque pas des retombées, pourtant limitées, prévues par l’avenant.
Une responsabilité politique diluée
La renégociation du contrat a été conduite par un comité restreint dirigé sur le plan technique et opérationnel par l’ancien Inspecteur général des finances Jules Alingete, comprenant notamment le Directeur de cabinet de la présidence, son adjoint chargé des questions économiques, et le conseiller spécial aux ressources extérieures,
Or cette structure a mené les discussions en dehors des circuits institutionnels classiques du gouvernement. Cette architecture décisionnelle crée une zone grise : les négociateurs n’ont pas signé l’accord, et les signataires ne l’ont pas négocié.
Les ministres qui ont finalement signé l’avenant n’ont pas participé directement aux négociations. Dans une interview datant de novembre 2024, l’ancien ministre des Finances avait révélé ses fortes réticences quant aux termes de cette renégociation, réticences partagées par sa collègue des Mines ainsi que par le Directeur général des impôts. Certaines estimations d’experts ont fait état d’un manque à gagner de plus de 2 milliards de dollars qu’aurait occasionné cette renégociation menée par Jules Alingete et ses collègues.
Des négociateurs rémunérés par la partie qu’ils négociaient
Un autre épisode de cette renégociation suscite de sérieuses interrogations.
Selon plusieurs correspondances signées par l’Inspecteur général des finances qui ont circulé dans la presse et du reste confirmées par l’IGF, les membres du comité restreint chargé de négocier l’avenant ont perçu près de 30 millions USD sous forme de jetons de présence.
Plus troublant encore : ces montants ont été payés directement par la Sicomines, c’est-à-dire par la partie chinoise elle-même, à la demande de Jules Alingete, dans le compte de fonctionnement de l’IGF à la Rawbank, un compte qui est sensé recevoir uniquement les fonds en provenance du Trésor.
Et surtout, ces paiements ont été imputés comme dépenses d’infrastructures dans la comptabilité du projet, réduisant d’autant les montants réellement destinés aux investissements publics.
Autrement dit, des fonds qui auraient dû financer des routes, des hôpitaux ou des écoles auraient servi à rémunérer les négociateurs eux-mêmes.
Un tel mécanisme soulève des questions fondamentales. D’abord : Comment des négociateurs représentant l’État peuvent-ils être rémunérés par la partie avec laquelle ils négocient ? Ensuite : Comment ces paiements ont-ils pu être comptabilisés comme investissements au bénéfice de la RDC ?
Un manque à gagner massif
Le préjudice financier peut être estimé à deux niveaux. En premier lieu, le manque à gagner fiscal. Ici, si Sicomines était soumise au régime fiscal normal, la RDC pourrait percevoir environ 440 millions USD par an au titre des redevances minières et de l’impôt sur les bénéfices. En deuxième lieu, le manque à gagner lié aux décaissements. En effet, les montants attendus pour les infrastructures s’élèvent à 948 millions USD (2024–2025), alors que les montants effectivement versés sont à environ 254 millions USD.
Manque à gagner estimé : près de 700 millions USD en deux ans.
Une question se pose : où se trouvent logés les près de 700 millions qui n’ont jamais été versés à la RDC, ni dans le compte spécial prévu à cet effet, ni sous forme d’infrastructures. Qui profite du manque à gagner financier de ces ressources de la RDC, qui se trouvent en ce moment thésaurisées par la partie chinoises ? Quid de ce compte spécial prévu dans l’avenant mais qui semble n’avoir jamais été ouvert ?
Le paradoxe du cuivre : prix records, Trésor vide !
Ce décalage est d’autant plus frappant que le marché du cuivre connaît une envolée spectaculaire. Au début de 2026, le métal rouge a dépassé 12 000 USD la tonne, un niveau historique. Dans ces conditions, les recettes associées à l’exploitation du cuivre congolais devraient atteindre des niveaux record.
Pourtant, la RDC fait face à une situation inverse. On enregistre ainsi des retards dans le paiement des salaires publics, une tension sur la trésorerie, et un recours accru au marché des bons et obligations du Trésor, dont l’encours de la dette a été multiplié par 5 entre fin 2023 et fin 2025, pour atteindre près de 2,5 milliards de dollars américains.
Eurobond de 750 millions : pourquoi emprunter pendant que l’argent de Sicomines dort ?
Dans ce contexte pour le moins paradoxal, le gouvernement envisage pourtant d’émettre un eurobond d’environ 750 millions USD, sans que les projets précis destinés à être financés par cet emprunt soient clairement identifiés. Dans le même temps, le pays peine à mobiliser et à utiliser plus de 700 millions USD provenant de ses propres ressources issues de Sicomines, qui restent largement inutilisées. À cela s’ajoutent plusieurs milliards de dollars de projets financés par la Banque mondiale et d’autres partenaires internationaux, dont l’exécution demeure également limitée faute de capacité d’absorption.
La contradiction est saisissante, l’incohérence est stupéfiante.
Une question qui dérange
S’agissant de l’Eurobond, compte tenu du contexte financier actuel et du risque pays, la RDC pourrait espérer un taux d’intérêt de l’ordre de 12 %, ce qui correspond à une charge d’intérêts de près de 900 millions sur 10 ans.
Pourtant ces 750 millions recherchés aujourd’hui sont bien disponibles quelque part, dans les méandres secrets du contrat Sicomines.
D’où une interrogation simple mais fondamentale : où se trouve réellement l’argent de Sicomines, et pourquoi ne contribue-t-il pas à soulager les finances publiques congolaises et à transformer le pays ?
Au bout du compte, la question n’est plus seulement celle du contrat Sicomines. Elle est devenue celle de la capacité de l’État congolais à défendre ses intérêts face à ses partenaires… et face à ses propres faiblesses. Ce qui devait être un acte de souveraineté économique porté par la vision patriotique et courageuse du chef de l’État s’est finalement enlisé dans les dérives affairistes de collaborateurs aux méthodes contestables.
Rhodes MASAMBA, Journaliste indépendant
