La formalisation de l’exploitation artisanale de l’or en République démocratique du Congo constitue un impératif à la fois social et économique. Cette orientation stratégique a été réaffirmée le jeudi 19 février 2026 à Kinshasa par le ministre des Mines, Louis Watum Kabamba, à l’occasion du lancement du Programme national AXIS et de son initiative Goldconnect, adossés au mécanisme financier Sovereign Gold Reserve Token (SGRT), selon un communiqué consulté le 20 février 2026.
Selon le ministre des Mines, l’exploitation artisanale de l’or représente une source essentielle de subsistance pour des centaines de milliers de ménages congolais. Toutefois, ce segment stratégique de l’économie extractive demeure fortement marqué par une prévalence de l’informalité, une faible traçabilité des flux de production, des externalités environnementales significatives et une mobilisation limitée des recettes publiques. Dans ce contexte, la formalisation du secteur apparaît comme une condition préalable à la transformation de cette activité en véritable levier de développement économique et territorial.
L’or artisanal congolais constitue en effet un secteur à fort potentiel, mais fragilisé par l’ampleur des flux illicites et des circuits parallèles d’exportation, qui privent l’État de ressources fiscales substantielles et contribuent à la volatilité des chaînes d’approvisionnement. Face à ces défis, le programme AXIS propose un modèle de financement souverain innovant visant à structurer durablement la filière aurifère artisanale. Ce mécanisme ambitionne notamment de mobiliser des capitaux structurés sans recourir à l’endettement public, tout en transformant l’or artisanal en actif stratégique capable de soutenir une dynamique de prospérité inclusive.
Dans cette perspective, l’initiative Goldconnect vise à renforcer l’organisation et la transparence des chaînes d’approvisionnement aurifères. Elle prévoit notamment la sécurisation des Zones d’exploitation artisanale (ZEA), l’intégration progressive des coopératives minières dans le circuit formel, ainsi que l’alignement des pratiques de production et de commercialisation sur les standards internationaux de conformité et de traçabilité. L’objectif est d’accroître la transparence du secteur, de garantir la certification des volumes exportés et d’optimiser la contribution du secteur aurifère artisanal aux recettes publiques.
Au cœur du dispositif figure également le Sovereign Gold Reserve Token (SGRT), un instrument financier numérique adossé à des réserves d’or artisanal certifiées. Ce mécanisme repose sur plusieurs principes structurants : absence de création de dette publique, non-cession des droits miniers, protection des actifs nationaux et sur-collatéralisation des réserves aurifères. La tokenisation souveraine permet ainsi de mobiliser des financements sur les marchés internationaux tout en garantissant la traçabilité des actifs, la transparence des opérations et l’audit indépendant des réserves.
Un partenariat stratégique et une architecture institutionnelle renforcée
Le programme national AXIS bénéficie par ailleurs de l’appui de la Banque africaine de développement (BAD) et est mis en œuvre conjointement par la SAEMAPE et le CEMAR, sous l’impulsion du Fonds social de la République démocratique du Congo (FSRDC). L’ingénierie financière et technologique du projet est assurée par Phoenix Capital B.V., spécialisée dans la structuration de solutions financières innovantes adossées à des actifs réels.
La gouvernance du programme repose sur une architecture institutionnelle articulée autour de plusieurs organes : un Comité interinstitutionnel de coordination, un Comité national de pilotage, une Delivery Unit opérationnelle chargée de la mise en œuvre technique du programme, ainsi qu’un dispositif d’ancrage territorial impliquant les gouverneurs de provinces. Cette structure vise à renforcer la coordination interinstitutionnelle, à réduire les risques opérationnels et à sécuriser les investissements tout en préservant la souveraineté économique de la RDC.
Au-delà de la structuration de la filière aurifère artisanale, le programme AXIS ambitionne de générer des retombées socio-économiques significatives. Parmi celles-ci figurent la création d’emplois formels dans les zones minières, l’augmentation des revenus communautaires à travers des fonds dédiés, notamment le FAEAD, le FCDD, les mécanismes liés au marché carbone et l’initiative Couloir Vert, ainsi que le financement d’infrastructures locales telles que les écoles, les centres de santé et les routes rurales.
Par ailleurs, l’intégration de mécanismes environnementaux et carbone dans le dispositif vise à atténuer les
impacts écologiques de l’exploitation artisanale et à inscrire la filière dans une logique de finance climatique
et de développement durable.
Un repositionnement stratégique de la RDC dans la finance souveraine durable
À travers ce programme, la République démocratique du Congo ambitionne de se positionner comme pionnière africaine en matière de finance souveraine adossée aux ressources naturelles. La structuration de l’or artisanal selon des standards internationaux reconnus, notamment ceux de la London Bullion Market Association (LBMA) et les normes comptables IFRS, pourrait renforcer la crédibilité du pays auprès des investisseurs internationaux et améliorer la transparence des exportations aurifères.
En outre, la formalisation de la filière contribuerait à réduire l’ampleur des circuits illicites, à accroître la mobilisation des recettes publiques et, à moyen terme, à améliorer la notation du risque souverain de la RDC grâce à une meilleure gouvernance des ressources naturelles.
Le ministre des Mines a rappelé que l’accord-cadre entourant ce programme constitue un instrument stratégique de transformation structurelle du secteur minier artisanal, et non une simple formalité administrative. Le succès du programme reposera ainsi sur la rigueur de sa mise en œuvre, la coordination institutionnelle et l’engagement collectif des acteurs publics et privés.
Limites et enjeux économiques et stratégiques du mécanisme SGRT
Malgré son caractère innovant, le mécanisme SGRT soulève plusieurs défis économiques et institutionnels. En premier lieu, son efficacité dépendra fortement de la capacité des autorités à garantir une traçabilité fiable et transparente de l’or artisanal servant de collatéral. Or, le secteur minier artisanal en RDC demeure marqué par une organisation fragmentée, une régulation encore insuffisante et des circuits informels persistants, ce qui peut compliquer la certification des volumes d’or mobilisés et limiter la crédibilité du mécanisme auprès des investisseurs.
Par ailleurs, la réussite du SGRT dépendra largement de la qualité de la gouvernance et de la transparence institutionnelle entourant le dispositif. L’expérience du secteur extractif congolais montre que les enjeux liés à la transparence, aux conflits d’intérêts ou à l’influence d’intérêts privés peuvent affecter la gestion des ressources naturelles et réduire les retombées économiques pour les populations locales. Dans ce contexte, la mise en place d’audits indépendants, de mécanismes de contrôle et d’une gouvernance conforme aux standards internationaux constitue une condition essentielle pour assurer la crédibilité du dispositif.
Enfin, sur le plan stratégique, l’introduction d’un instrument financier adossé aux ressources naturelles
pose la question de la capacité institutionnelle de l’État à encadrer et superviser des mécanismes financiers
innovants. Sans un cadre réglementaire solide, des institutions robustes et des capacités administratives
renforcées, ce type d’innovation financière pourrait générer des risques de gouvernance ou de gestion des
revenus miniers, alors même que les réformes du secteur visent précisément à améliorer la transparence et
l’efficacité de la mobilisation des ressources publiques.
Congo Challenge N°106
