Un compatriote de l’Est de la République démocratique du Congo, connu sous le nom de Mundeke, a récemment livré une réflexion d’une profondeur remarquable sur les déboires de notre trajectoire politique. À tel point que ses analyses ont suscité l’intérêt et les commentaires de journalistes de RFI, qui ont souligné la pertinence de ses postulats philosophiques, allant jusqu’à y voir des déductions d’une portée presque prophétique. Je tiens ici à saluer la lucidité de cet écrivain. Son regard perce les ténèbres de notre réalité politique et tente d’y insuffler une lumière salvatrice.
Parmi les nombreuses idées qu’il développe, certaines résonnent particulièrement avec mes propres travaux :
- l’inflation des diplômes sans substance productive,
- la concentration excessive du pouvoir à Kinshasa,
- et la marginalisation progressive des territoires.
À partir de ce constat, il propose une voie de sortie audacieuse : un fédéralisme authentique. Mais au-delà de ses propositions, c’est une interrogation fondamentale — presque une sentence philosophique — qui interpelle :
Le pouvoir du XXIe siècle restera-t-il confiné au centre, entre les mains d’une élite bureaucratique, ou basculera-t-il vers les périphéries en quête de reconnaissance et de participation ?
Une convergence intellectuelle : penser le développement depuis les territoires
Cette orientation rejoint profondément le fil conducteur de mes recherches en économie de développement.
Dès mes années universitaires, j’ai consacré mes travaux à la problématique des milieux ruraux en RDC, en proposant une politique des zones de sécurité alimentaire.
Cette réflexion s’est prolongée dans mes publications ultérieures, notamment : mon ouvrage sur l’optimisation du Programme de Développement Local des 145 Territoires (PDL-145T), ainsi que mon livre coécrit avec le Professeur Jean Aunge Muhiya sur la vulgarisation agricole, paru en 2024.
À travers ces travaux, une conviction s’est imposée à moi avec force :
Le développement d’un pays ne se décrète pas depuis sa capitale. Il se construit à partir de ses territoires. La territorialité des politiques publiques n’est pas un choix technique ; elle est une nécessité historique.
L’hypertrophie du centre : une violence silencieuse
Le système politique congolais souffre d’une hypertrophie chronique du centre. Kinshasa concentre les décisions, les ressources, les ambitions — au détriment du reste du pays. Ce déséquilibre n’est pas neutre. Il constitue une forme de violence structurelle :
- il empêche les territoires de s’organiser et de produire,
- il étouffe les dynamiques locales,
- il transforme le centre en un pôle d’absorption plutôt que de redistribution.
Dans cette logique, le centre devient, pour reprendre une image forte, un vampire économique, absorbant l’énergie des périphéries sans leur permettre de se régénérer.
Ce système engendre une force centrifuge, comparable à certaines analyses du modèle de développement défendu par Muhammad Yunus au Bangladesh : lorsque la base est négligée, le système se désarticule de lui-même.
Une faillite annoncée : les leçons ignorées des sciences économiques
Les analyses de plusieurs éminents chercheurs congolais viennent corroborer ce diagnostic. Le Professeur Lumpungu Kamanda a démontré comment certaines politiques macroéconomiques ont progressivement conduit à l’abandon des zones rurales productives, au profit d’une urbanisation déséquilibrée. En négligeant les campagnes, le pays a compromis sa capacité à assurer sa propre sécurité alimentaire.
Le Professeur Mokonda Bonza a, quant à lui, souligné que les programmes conçus sans implication réelle des bases locales — même avec l’appui d’institutions internationales — restent des constructions théoriques sans impact concret.
Le Professeur Kankonde Mukadi a dénoncé une hypertrophie des services centraux, accompagnée d’une bureaucratie de survie, pendant que l’intérieur du pays est abandonné à lui-même.
Ces analyses convergent vers une même conclusion : Un développement sans ancrage territorial est condamné à l’échec.
Le cas du PDL-145T : une opportunité manquée
Le Programme de Développement Local des 145 Territoires (PDL-145T), que j’ai étudié de manière critique, illustre parfaitement cette dérive. Conçu pour rapprocher le développement des territoires, il s’est progressivement éloigné de son ancrage initial, pour redevenir un programme piloté depuis le centre, avec une faible appropriation locale.
Ainsi, il reproduit le schéma classique :
- décision au sommet,
- exécution sans base,
- résultats limités.
Le fédéralisme comme nécessité, non comme option
Face à cette impasse, la proposition d’un fédéralisme authentique prend tout son sens. Il ne s’agit pas d’un simple choix institutionnel, mais d’une reconfiguration du pouvoir :
- redonner aux territoires une autonomie réelle,
- permettre l’émergence de centres décisionnels locaux,
- organiser une synergie entre les entités pour construire le développement national.
Dans cette perspective, la vulgarisation agricole, telle que nous l’avons théorisée avec le Professeur Jean Aunge Muhiya, constitue un levier stratégique : elle part du terrain, valorise les savoirs locaux et construit des solutions adaptées.
Un risque imminent : la fracture nationale
Si le modèle actuel persiste, le risque est majeur. Une majorité marginalisée, privée de perspectives et exclue des décisions, peut progressivement développer des formes de rejet du pouvoir central. Ce phénomène est déjà perceptible à travers les tensions et les rébellions observées dans certaines régions. À terme, c’est la cohésion nationale elle-même qui pourrait être remise en cause.
Conclusion : changer de centre, ou changer de destin
La RDC se trouve aujourd’hui à un tournant historique. Elle peut continuer à concentrer le pouvoir, au risque d’accentuer les fractures. Ou elle peut choisir de le redistribuer, en construisant un développement à partir de ses territoires.
Le XXIe siècle ne sera pas celui des centres hégémoniques, mais celui des territoires organisés. Et si la RDC ne prend pas ce virage, elle risque de voir son centre se vider de sa légitimité, pendant que ses périphéries chercheront ailleurs les voies de leur propre existence.
À tous les paysans vivant en milieu rural, avec l’espoir d’un monde plus humain et moins inégal.*
Luc Alouma

