Luc AloumaLuc Alouma

Par Luc Alouma

Je reviens ici pour approfondir l’une de mes réflexions récentes portant sur la dualité profonde qui structure notre modèle de gouvernance. (Cfr le titre « Deux Congo dans un même État : analyse d’une nation fragmentée » parue dans le journal en ligne de finances-entreprises.com dirigé par M. Amédée Mwarabu)

En cherchant les causes de cette fracture, je me rends compte avec stupéfaction qu’elle provient d’un affrontement silencieux entre deux logiques historiques qui façonnent le destin des nations : la logique du pouvoir et la logique du développement.

Ces deux logiques ne poursuivent pas les mêmes finalités, ne produisent pas les mêmes sociétés, et ne conduisent pas les peuples vers les mêmes horizons.

La logique du pouvoir : l’héritage de l’ancien monde

La première logique est celle de l’ancien monde, celui des empires, des conquêtes et des dominations.

C’est une logique façonnée par la vieille Europe impériale, fondée essentiellement sur la force brute, la domination territoriale et la soumission des peuples.

Pendant des siècles, le monde s’est organisé autour de cette philosophie :

le plus fort impose sa volonté au plus faible.

L’État se mesure à sa capacité de conquérir, de contrôler, d’exploiter et de maintenir son autorité par la puissance.

Dans cette logique, la colonisation n’avait pas pour finalité première le développement des peuples colonisés. Elle répondait avant tout à une quête de puissance et d’accumulation. Les compagnies concessionnaires, les empires commerciaux et les administrations coloniales recherchaient la captation des ressources stratégiques, parfois au prix des violences les plus inhumaines.

L’histoire de notre pays en porte encore les cicatrices.

Dans la cuvette centrale africaine, des populations furent mutilées, humiliées et sacrifiées pour satisfaire des quotas de caoutchouc ou des intérêts économiques étrangers. Le pouvoir colonial consolidait son autorité, enrichissait ses réseaux et entretenait sa domination, mais il ne construisait pas un modèle de développement autonome pour les peuples soumis.

Le pouvoir appelle le pouvoir.

Il s’autoalimente.

Il cherche à durer.

Mais il ne produit pas automatiquement le progrès social.

Voilà l’erreur fondamentale que beaucoup de sociétés africaines continuent de commettre aujourd’hui : croire que la conquête ou la conservation du pouvoir suffit à produire le développement.

Or ce sont deux logiques différentes.

La naissance de la logique du développement

L’histoire contemporaine a connu un tournant majeur après la Seconde Guerre mondiale.

Ce tournant est incarné principalement par les politiques américaines de reconstruction et d’organisation économique mondiale.

Avec le plan Marshall, les États-Unis ont introduit une autre manière de concevoir la puissance : non plus seulement par la domination militaire, mais par la capacité à produire du bien-être, de la technologie, de la productivité et de la prospérité collective.

C’est ici qu’apparaît la véritable logique du développement.

Dans cette logique, la puissance d’un État ne repose plus exclusivement sur la peur qu’il inspire, mais sur :

– la qualité de ses infrastructures,

– sa maîtrise scientifique et technologique,

– son système éducatif,

– sa capacité industrielle,

– la productivité de son économie,

– et surtout l’amélioration continue des conditions de vie de sa population.

La force brute est progressivement remplacée par la force du progrès.

Les notions modernes de liberté, droits humains, innovation,

productivité, mobilité sociale, paix relative,

coopération internationale,

deviennent alors les nouveaux repères de la puissance contemporaine.

L’Europe elle-même, ruinée par ses propres guerres de pouvoir, a dû abandonner progressivement cette vieille logique impériale pour embrasser celle du développement. Son progrès actuel n’est pas né de la colonisation, mais bien de sa reconstruction économique, scientifique et institutionnelle après sa propre destruction.

Pourquoi l’Afrique est-elle restée en marge ?

On peut légitimement se demander comment le continent africain est resté à la marge du grand mouvement de transformation du monde, pendant que d’autres nations ont pris leur envol scientifique, technologique et économique.

Pour répondre à cette interrogation, il faut remonter non pas simplement aux événements historiques, mais à la logique profonde qui a structuré l’évolution des États africains depuis la colonisation jusqu’à nos jours.

L’Afrique indépendante n’a pas véritablement rompu avec la logique coloniale.

Elle en a plutôt hérité la matrice fondamentale : la logique du pouvoir.

La colonisation reposait essentiellement sur une logique de domination, de contrôle des territoires, d’exploitation des ressources et de soumission des populations. Après les indépendances, les dirigeants africains ont remplacé les colonisateurs, mais l’architecture mentale et institutionnelle de l’État est restée pratiquement identique.

Le langage a changé.

Les visages ont changé.

Les drapeaux ont changé.

Mais la logique de fonctionnement est demeurée la même.

On a commencé à parler de développement dans les discours politiques, dans les constitutions, dans les programmes gouvernementaux et dans les grandes conférences internationales. Pourtant, dans la réalité, les États africains ont continué à fonctionner principalement selon la logique du pouvoir : conquérir le pouvoir, conserver le pouvoir, protéger le pouvoir et transmettre le pouvoir.

Le développement, lui, est resté secondaire, souvent réduit à un slogan de légitimation politique.

Or il existe une différence fondamentale entre la logique du pouvoir et celle du développement.

Le pouvoir tend naturellement à s’autoalimenter. Il se protège, se consolide, se reproduit et finit souvent par se détruire lui-même lorsqu’il devient incapable de se réformer.

La logique du pouvoir engendre presque mécaniquement :

– le clientélisme,

– le népotisme,

– la corruption,

– le tribalisme politique,

– la propagande,

– le culte de la personnalité,

– la confiscation des institutions,

– la personnalisation du pouvoir,

– les débats constitutionnels permanents,

– la lutte pour les postes,

– l’obsession électorale,

– la faiblesse scientifique de la gouvernance,

– et l’absence de culture de résultats mesurables.

 

À l’inverse, la logique du développement repose sur d’autres fondements :

– la compétence,

– la science,

– la productivité,

– la planification,

– l’innovation,

– la discipline institutionnelle,

– et la capacité à améliorer continuellement les conditions matérielles de la population.

Ces deux logiques ne produisent pas les mêmes sociétés.

L’une cherche à régner.

L’autre cherche à construire.

Voilà pourquoi les discours ne suffisent pas à définir la trajectoire d’un État. Ce qui détermine réellement le destin d’une nation, c’est la logique intrinsèque qui gouverne ses institutions et ses pratiques quotidiennes.

Aujourd’hui encore, notre produit social ressemble mutatis mutandis à celui hérité de la colonisation, parce que la logique de l’État n’a pas fondamentalement changé depuis les indépendances.

« Avant l’indépendance = après l’indépendance. »

Cette formule paraît simpliste, mais elle renferme une vérité troublante.

Les dirigeants noirs se sont substitués aux administrateurs coloniaux, mais sans transformation profonde du modèle étatique. Dès lors, il ne faut pas s’étonner que les résultats soient parfois similaires, voire plus dégradés, étant donné l’usure institutionnelle et morale accumulée depuis des décennies.

Certains soutiennent que la colonisation avait impulsé le développement. Cette affirmation n’est vraie qu’en partie.

Oui, certaines infrastructures furent construites.

Oui, certains services de base furent introduits.

Oui, des villes, des routes, des écoles ou des centres administratifs furent implantés.

Mais il faut comprendre que ces réalisations répondaient d’abord aux besoins du système colonial lui-même :

– évacuer les matières premières,

– administrer les populations,

– sécuriser les espaces stratégiques,

– et optimiser l’exploitation économique.

Le développement global et harmonieux des peuples colonisés n’était pas l’objectif principal.

Le gros des richesses produites fut capté par les structures de domination et les intérêts métropolitains. Les colonies servaient davantage de périphéries d’extraction que de véritables espaces de prospérité autonome.

Même la configuration géographique actuelle de la RDC porte encore cette marque coloniale. Certaines régions furent volontairement urbanisées, administrées ou développées parce qu’elles répondaient aux besoins économiques du système d’exploitation. D’autres furent maintenues dans une ruralité marginalisée.

Ainsi, mon village Boso Ebonga par exemple fut défini comme espace rural pendant que d’autres localités furent élevées au rang de centres urbains ou administratifs. Cette structuration n’était pas neutre ; elle répondait à une logique de pouvoir et d’exploitation.

Cette fracture demeure visible aujourd’hui :

– entre le rural et l’urbain,

– entre les « évolués » et les masses populaires,

– entre les centres de décision et les périphéries oubliées.

Même à Kinshasa, cette dichotomie persiste. La commune de Gombe continue symboliquement à être perçue comme « la ville », tandis que d’autres communes restent associées à une urbanisation inachevée et à une marginalisation sociale.

Pendant ce temps, les anciennes puissances coloniales ont progressivement abandonné la logique impériale du pouvoir brut pour entrer dans celle du développement. Elles ont investi dans :

– l’éducation,

– la recherche scientifique,

– l’industrialisation,

– la technologie,

– les infrastructures,

– la productivité,

– et l’organisation rationnelle de l’économie.

C’est cette transition qui explique leur progrès actuel.

Les anciennes colonies, elles, sont restées enfermées dans la logique du pouvoir. Elles ont continué à considérer l’État comme un instrument de domination politique plutôt que comme un outil de transformation sociale et scientifique.

Comment espérer atteindre le développement lorsque l’on marche depuis des décennies sur une route opposée à celle qui y conduit ?

Nous nous sommes progressivement recolonisés nous-mêmes en croyant que la conquête du pouvoir produirait automatiquement le progrès. Or l’histoire montre exactement l’inverse : le développement véritable exige souvent de limiter les excès du pouvoir afin de libérer la compétence, la créativité, la vérité scientifique et la responsabilité institutionnelle.

Cette réalité donne un sens particulier à une parole biblique souvent répétée sans être pleinement méditée :

> « Cherchez premièrement le royaume et le reste vous sera donné par-dessus. »

Au-delà de sa portée spirituelle, cette phrase révèle une logique universelle de cause à effet. Lorsqu’une société place les fondements justes au centre de son organisation, les autres conséquences positives suivent naturellement.

Mais lorsqu’elle place la conquête du pouvoir au-dessus de la construction du bien commun, elle finit par produire :

– l’instabilité,

– la pauvreté,

– la dépendance,

– la fragmentation sociale,

– et la stagnation historique.

Le drame africain n’est donc pas seulement économique.

Il est avant tout philosophique, institutionnel et civilisationnel.

Nous avons confondu la possession du pouvoir avec la maîtrise du développement.

Or un pays peut disposer d’un gouvernement, d’un parlement, d’une armée,

d’élections, d’une constitution, et même de ressources immenses, sans jamais entrer véritablement dans la logique du développement.

Le développement n’est pas une proclamation.

C’est une culture.

Une discipline.

Une méthode.

Une vision de long terme.

Tant que nos États resteront enfermés dans la logique du pouvoir pour le pouvoir, ils continueront à produire davantage de luttes politiques que de prospérité collective.

Beaucoup d’États africains parlent de développement dans les discours, mais fonctionnent intérieurement selon la logique du pouvoir.

Dans une logique de pouvoir, la vérité scientifique devient gênante.

La contradiction intellectuelle devient une menace.

La compétence indépendante devient suspecte.

Le système préfère les fidélités aux expertises.

Le Congo : un État encore structuré par la logique coloniale

Notre pays illustre tragiquement cette continuité historique.

La configuration territoriale, administrative et économique actuelle de la RDC reste largement héritée du système colonial. Certaines régions furent développées parce qu’elles servaient les besoins d’exploitation. D’autres furent volontairement marginalisées.

Même aujourd’hui, certaines zones vivent encore dans une ruralité abandonnée ; tandis que quelques centres urbains concentrent l’essentiel du pouvoir, des services et des opportunités.

Cette fragmentation n’est pas accidentelle.

Elle est structurelle.

Le problème est que l’État postcolonial n’a jamais véritablement changé de logique.

Il continue souvent à administrer le pays comme un espace de contrôle politique et non comme une nation à développer harmonieusement.

Ainsi, les institutions existent mais produisent peu ; les politiques publiques sont annoncées mais rarement évaluées ; les infrastructures restent insuffisantes ; les services sociaux demeurent précaires ; et la jeunesse évolue dans une économie de survie.

Nous avons hérité d’un appareil d’État pensé pour dominer et extraire, non pour développer.

Le développement n’est pas un slogan

Le développement n’est pas un discours.

Ce n’est pas non plus une affaire de propagande.

C’est une logique complète de civilisation.

Un pays qui cherche réellement le développement investit prioritairement dans :

– l’éducation technique,

– la science,

– l’industrie,

– l’énergie,

– les infrastructures,

– la santé publique,

– la recherche,

– la productivité agricole,

– la discipline institutionnelle,

– et la compétence.

Dans une logique de développement, la politique devient un outil ; dans une logique de pouvoir, la politique devient une fin en soi.

Voilà pourquoi beaucoup de régimes africains tournent en rond : ils cherchent d’abord à conserver le pouvoir, espérant ensuite produire le développement.

Or le développement exige souvent exactement l’inverse : des institutions fortes, des règles stables, des compétences libres et une vision dépassant les intérêts immédiats du pouvoir.

Dialectique entre pouvoir et développement

Il est intéressant de constater que la logique du développement n’exclut nullement la question du pouvoir. Au contraire, elle l’intègre comme une conséquence naturelle et un instrument de protection du progrès accompli, plutôt que comme une finalité en soi.

Toute société engagée dans une dynamique réelle de développement finit nécessairement par consolider sa puissance politique, économique, scientifique et militaire. Car le développement produit lui-même du pouvoir. Une nation technologiquement avancée, économiquement productive et institutionnellement stable devient automatiquement influente et capable de défendre ses intérêts stratégiques.

Dans cette perspective, la puissance militaire ne constitue pas le point de départ du développement, mais l’un des mécanismes destinés à sécuriser les acquis du progrès.

Dans la logique du développement, le pouvoir est subordonné à une mission supérieure : préserver et consolider le bien-être collectif ainsi que les avancées civilisationnelles obtenues par le travail, la science et l’organisation sociale.

À l’inverse, lorsque le pouvoir devient une fin autonome, détachée de toute logique productive, il cesse d’être un outil de protection pour devenir un mécanisme de domination et de conservation d’intérêts particuliers. Il peut alors maintenir l’ordre ou imposer l’autorité, mais il demeure incapable de produire à lui seul le progrès véritable.

Le progrès ne naît ni de la force brute ni de la seule conquête du pouvoir. Il résulte avant tout :

– de la maîtrise de la connaissance,

– de la capacité d’innovation,

– de la discipline institutionnelle,

– de la productivité économique,

– et de l’organisation rationnelle de la société.

Le pouvoir peut protéger le développement, mais il ne peut le créer par lui-même.

Lorsqu’un État inverse cette logique en croyant que la seule accumulation de pouvoir engendrera automatiquement le progrès, il finit souvent par produire davantage de contrôle que de prospérité.

Les grandes puissances contemporaines illustrent cette réalité : leur domination militaire actuelle est d’abord le prolongement de leur avancée scientifique, industrielle et technologique. Leur puissante armée est la conséquence d’un développement préalable et non son origine fondamentale.

Le danger actuel du monde

Le plus inquiétant aujourd’hui est que même les grandes puissances qui avaient incarné la logique du développement semblent progressivement retourner vers la logique du pouvoir.

Les tensions géopolitiques, les guerres économiques, les conflits militaires, les replis nationalistes, la course stratégique mondiale, et la militarisation croissante des relations internationales, montrent que le monde traverse peut-être une transition dangereuse.

Lorsque la logique du pouvoir reprend le dessus sur celle du développement, les sociétés commencent à se fragmenter, les inégalités explosent et les conflits deviennent structurels.

L’Afrique doit donc tirer une leçon historique fondamentale : aucune nation ne se développe durablement par la seule conquête du pouvoir.

Le véritable défi n’est pas de régner.

Le véritable défi est de construire.

Et construire exige :

– de la rigueur,

– de la science,

– de la vérité,

– de la vision,

– de la compétence,

– et surtout une rupture profonde avec la culture politique héritée de la domination coloniale.

Sans cette conversion intellectuelle et institutionnelle, nous continuerons à confondre agitation politique et développement réel.

Et pendant ce temps, le monde poursuivra sa marche, pendant que nous resterons enfermés dans le cercle infernal du pouvoir pour le pouvoir.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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