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Par Luc Alouma

Lorsqu’on observe attentivement l’évolution de l’humanité, on se rend compte que l’histoire du monde n’avance jamais de manière parfaitement linéaire. Elle évolue plutôt par cycles successifs, où chaque époque est dominée par une pensée centrale, une doctrine structurante ou une discipline particulière qui finit par orienter les mentalités, les institutions et les rapports sociaux.

Chaque civilisation repose ainsi sur une logique dominante qui organise la manière dont les humains comprennent le monde et gouvernent leur existence collective.

À l’époque primitive, c’est l’anthropologie sociale dans son expression la plus brute qui guidait les sociétés humaines. Les clans, les coutumes, les croyances ancestrales et les instincts communautaires structuraient la vie collective. L’homme cherchait d’abord à survivre, à protéger son groupe et à maintenir l’équilibre avec son environnement immédiat.

Avec le temps, les connaissances commencèrent à se structurer. La philosophie fit alors son apparition comme première grande tentative rationnelle d’explication du monde. Elle apporta :
– la réflexion sur la vérité,
– la morale,
– la justice,
– l’organisation sociale,
– et le sens de l’existence humaine.

Pendant des siècles, la philosophie a profondément influencé les civilisations en donnant naissance aux grands systèmes de pensée qui ont structuré les empires, les institutions et même les sciences modernes.

De cette matrice philosophique émergèrent ensuite les religions organisées, qui dominèrent à leur tour une longue période de l’histoire humaine. La religion devint non seulement un cadre spirituel, mais aussi un système global d’organisation politique, morale et sociale. Elle régulait les comportements, légitimait les pouvoirs et donnait une lecture cosmique du destin des peuples.

Même si son influence directe s’est réduite dans certaines régions du monde moderne, la religion demeure encore aujourd’hui une force périphérique mais déterminante dans plusieurs sociétés, notamment en Afrique, au Moyen-Orient ou dans certaines puissances conservatrices.

Parallèlement, d’autres disciplines se développèrent afin de réguler des dimensions spécifiques de la société. Parmi elles apparut une discipline particulièrement ambitieuse : la politique.

La politique se présenta comme « l’art de gouverner la cité ».
Elle prétendit progressivement coordonner toutes les autres sphères de la société, notamment l’économie, la sécurité, la justice, la diplomatie,
l’organisation sociale, et même parfois la culture et la religion.

Cette ambition donna naissance à l’architecture étatique moderne, où la politique devint progressivement une science autonome, dotée de ses théories, doctrines, méthodes, et de ses mécanismes institutionnels.

Mais cette prétention à gouverner seule le destin des peuples révéla rapidement ses limites. La politique, lorsqu’elle se détache des réalités productives et matérielles, finit souvent par devenir un simple instrument de conservation du pouvoir.

C’est précisément ce que j’ai développé dans ma réflexion précédente sur « la logique du pouvoir et la logique du développement ».

En Afrique particulièrement, la politique s’est enfermée dans une logique de pouvoir plutôt que dans une logique de développement. Cette dérive a produit un phénomène extrêmement dangereux : l’existence de deux mondes à l’intérieur d’un même État.
Cette fracture n’est pas accidentelle.
Elle découle directement d’un système politique qui privilégie la conservation du pouvoir plutôt que la transformation productive de la société.

Or le monde contemporain a déjà changé de logique dominante.
Aujourd’hui, ce ne sont plus principalement l’anthropologie, la philosophie, la religion,
ni même la politique seule, qui dirigent le monde.
Le monde contemporain est essentiellement gouverné par l’économie.
L’économie est devenue la véritable force structurante des États modernes.

Mais il faut comprendre l’économie ici dans son sens global et stratégique, bien au-delà des simples activités commerciales ou financières. L’économie contemporaine est devenue une science de pilotage des sociétés humaines.

Elle détermine :
– le niveau de vie,
– la stabilité sociale,
– les rapports géopolitiques,
– les capacités militaires,
– l’innovation technologique,
– les infrastructures,
– les systèmes éducatifs,
– les politiques monétaires,
– et même les équilibres culturels.

Le progrès social des siècles actuels repose désormais fondamentalement sur la qualité des politiques économiques.

Un pays qui ne progresse pas technologiquement, industriellement ou socialement souffre presque toujours d’un désordre économique profond.

Lorsque l’économie est mal organisée la corruption prolifère, les injustices s’accentuent,
les guerres deviennent rentables, les institutions se fragilisent, les services publics s’effondrent,
et la pauvreté devient structurelle.

Ces phénomènes ne sont pas toujours les causes premières de l’échec des États ; ils sont souvent les conséquences collatérales d’un cadre économique désorganisé et improductif.
Ainsi, lorsqu’une économie ne crée pas suffisamment de valeur,
d’emplois, de productivité, d’innovations, et d’opportunités, la société entière finit par se dérégler.

La gouvernance moderne des grandes puissances repose avant tout sur une maîtrise économique stratégique.

Les guerres contemporaines elles-mêmes ne sont plus seulement idéologiques ; elles sont principalement liées au contrôle des ressources stratégiques, des matières premières,
des technologies, des marchés, des routes commerciales, des monnaies, et des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Les alliances internationales, les coopérations diplomatiques et même les rivalités géopolitiques s’organisent largement autour des intérêts économiques.

Le développement n’est donc plus simplement une question de volonté politique ; il dépend d’abord de la capacité d’un pays à construire un cadre macro-économique cohérent, stable, productif et attractif.

Et c’est ici que se situe l’une des grandes tragédies africaines.
Nos États continuent souvent à fonctionner selon une logique de pouvoir où le titre académique remplace parfois la compétence réelle, où le clientélisme domine le mérite, où le népotisme étouffe les talents, où le tribalisme fragmente l’intérêt national, et où la fidélité politique prime sur la rigueur scientifique.

Or l’économie moderne exige exactement l’inverse :
– la compétence,
– l’éthique,
– la discipline,
– la lucidité,
– la planification,
– la technicité,
– et la capacité à penser le long terme.

Les États qui réussissent ne sont pas nécessairement ceux qui possèdent le plus de ressources naturelles. Ce sont ceux qui savent organiser intelligemment leurs ressources humaines, technologiques et institutionnelles autour d’une vision économique claire.

L’Afrique possède des terres, des minerais, de l’énergie, une jeunesse immense, et un marché gigantesque. Mais tant que la logique du pouvoir primera sur celle de l’organisation économique rationnelle, ces atouts continueront à produire davantage de dépendance que de prospérité.

Le véritable défi du siècle pour nos nations n’est donc pas uniquement politique.
Il est fondamentalement économique, institutionnel et civilisationnel.

Il nous faut non seulement des économistes compétents, mais surtout des économistes lucides,
profondément éthiques, enracinés dans la réalité sociale, capables de penser la souveraineté économique, et suffisamment indépendants pour résister aux logiques de prédation politique. Car dans le monde actuel, celui qui maîtrise l’économie finit par orienter la politique, la technologie, la puissance militaire et même l’ordre mondial lui-même.

Après cette lecture, il apparaît de plus en plus clair que l’Afrique ou particulièrement la RDC ne se relève pas à cause de la qualité de sa gouvernance économique. Ces économistes se cachent derrière les erreurs des autres en laissant le pays sombrer dans la dérive du sous développement.

loucasalouma@yahoo.fr
Le 17.05.2026

By amedee

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