Par Luc Alouma
Pour jouir de conditions économiques et sociales adéquates, toute nation doit rechercher ce que les sciences économiques appellent l’équilibre général. Cet équilibre repose sur une double cohérence : d’une part, l’équilibre de l’économie réelle, c’est-à-dire l’adéquation entre l’offre et la demande des biens et services ; d’autre part, l’équilibre de l’économie monétaire, qui correspond à l’adéquation entre l’offre et la demande de monnaie.
Une économie est véritablement en équilibre lorsque ces deux sphères évoluent de manière concomitante et cohérente : les biens et services produits rencontrent une demande solvable, tandis que la quantité de monnaie en circulation correspond effectivement à la valeur économique créée. Il s’agit donc d’un double équilibre où le niveau atteint dans l’économie réelle doit naturellement correspondre à un niveau équivalent dans l’économie monétaire.
Voilà pourquoi toute tentative de recherche d’un équilibre monétaire isolé, détaché de l’évolution réelle de la production et de la productivité, constitue une démarche qui s’éloigne des fondements mêmes des sciences économiques telles que nous les avons apprises auprès de grands enseignants de l’Université de Kinshasa, notamment le Professeur Mabi Mulumba. La faculté a certes connu plusieurs économistes monétaristes, mais ce professeur demeure, à mes yeux, l’un des plus perspicaces dans l’articulation entre économie réelle et économie monétaire.
Avec plus de vingt années d’expérience comme chercheur et cadre de l’administration publique, j’ai cependant compris que les grandes théories économiques ne sont pas des vérités absolues ; elles reposent sur des postulats et des hypothèses. Néanmoins, elles ont le mérite fondamental de structurer la pensée économique et d’offrir des repères rationnels indispensables à toute gouvernance sérieuse. Aucun économiste rigoureux ne peut s’en détourner.
Il faut toutefois rappeler qu’atteindre un équilibre n’est pas une finalité en soi. Une économie peut être en équilibre tout en demeurant dans le sous-emploi, avec un faible pouvoir d’achat, un chômage massif et une pauvreté persistante. C’est souvent la situation de la République démocratique du Congo, où certains équilibres macroéconomiques sont célébrés sous l’égide des institutions financières internationales alors même que la population ne ressent ni amélioration significative du niveau de vie, ni véritable stabilité monétaire.
Pour accéder à un niveau supérieur de prospérité, il faut déplacer les équilibres existants vers des équilibres de développement. L’image d’un match nul en football illustre bien cette réalité : le nul représente une forme d’équilibre, mais un équilibre sans victoire, un équilibre de stagnation. Pour obtenir la victoire, il faut mobiliser davantage d’efforts, augmenter l’intensité du jeu et déplacer le rapport des forces vers un nouvel équilibre supérieur. Il en va de même pour une économie nationale.
Dans cette dynamique, deux sphères demeurent indissociables : l’économie réelle et l’économie monétaire. Le véritable levier de puissance réside dans l’économie réelle — production, diversification économique, budget, finances publiques, infrastructures et productivité. Lorsque cette sphère augmente en volume et en valeur, elle génère logiquement une augmentation de la valeur monétaire correspondante. L’offre de monnaie peut alors croître sans déséquilibre, car elle est soutenue par une richesse réelle additionnelle.
La monnaie n’est, au fond, que la représentation de la valeur des biens et services produits dans une économie. Elle ne peut connaître une appréciation crédible que si cette appréciation correspond à une amélioration réelle de la production, de la productivité et des capacités économiques du pays. Lorsque la production augmente durablement, la monnaie se renforce naturellement ; lorsqu’elle stagne ou régresse, la monnaie finit inévitablement par perdre de sa valeur.
Or, la République démocratique du Congo semble être aujourd’hui dans une situation paradoxale : nous prétendons assister à une appréciation du franc congolais sans démonstration tangible d’un accroissement correspondant de la production locale y afférante.
Plus étonnant encore, le débat actuel tend à déplacer la question vers la seule problématique de la dédollarisation. Pourtant, le dollar américain, en tant que monnaie de paiement international, ne devrait pas être perçu comme le problème central. Dans un pays fortement dépendant des importations et du commerce international, le recours au dollar constitue avant tout une nécessité fonctionnelle. Cette préférence ne résulte pas d’un caprice collectif des Congolais, mais de l’incapacité structurelle du franc congolais à jouer pleinement son rôle dans les échanges internationaux.
Le paradoxe atteint son sommet lorsque même les minerais extraits du sol congolais — pourtant source essentielle de notre croissance — sont valorisés et échangés en dollars américains, jamais en monnaie nationale.
Selon les statistiques officielles relayées notamment par les institutions internationales, la RDC connaît une croissance économique significative, principalement tirée par le secteur minier. Or, cette croissance issue de l’économie réelle devrait normalement se traduire par une augmentation de la masse monétaire en devises étrangères, notamment en dollars américains, et par une amélioration visible des conditions économiques et sociales du pays.
Mais alors, une question fondamentale s’impose : où se trouve réellement le surplus monétaire généré par cette croissance ?
Comment expliquer que, malgré cette croissance annoncée :
– les infrastructures demeurent délabrées,
– les fonctionnaires restent faiblement rémunérés,
– la sécurité nationale demeure fragile,
– et la détresse sociale continue de s’aggraver ?
Si notre économie produit effectivement davantage de valeur qu’auparavant, où est passée cette richesse supplémentaire ?
Voilà la véritable question qui mérite d’être posée devant les initiés et les responsables de la gouvernance économique, plutôt que d’être noyée dans des discours techniques ou des mises en scène destinées à impressionner l’opinion publique tout en évitant les interrogations de fond sur les dérives d’une gestion prédatrice.
Cette interrogation s’adresse naturellement à l’institution chargée de la garde et de la circulation de l’argent national. La Banque Centrale du Congo, en tant qu’autorité monétaire suprême, ne peut éluder cette responsabilité. Elle est censée savoir où se trouvent les flux monétaires issus de la richesse nationale, qu’ils circulent à l’intérieur du pays ou qu’ils soient logés à l’étranger. Une réponse claire, cohérente et transparente sur cette question devient aujourd’hui indispensable pour restaurer la crédibilité de la gouvernance monétaire et économique du pays.
loucasalouma@yahoo.fr

