Certaines vérités frappent parfois comme un coup de poing.
Non parce qu’elles sont compliquées.
Mais précisément parce qu’elles sont simples.
L’une d’elles s’est imposée à moi récemment :
Le plus grand capital de la République Démocratique du Congo n’est ni son cuivre, ni son cobalt, ni son coltan.
Son plus grand capital est son système de bassins.
Autrement dit : le fleuve Congo et ses affluents.
Depuis plusieurs décennies, le débat national est dominé par les ressources minières.
Nous parlons du cuivre du Lualaba.
Du cobalt du Katanga.
De l’or de l’Ituri.
Du coltan des Kivu.
Du pétrole du Graben Albertine.
Ces ressources sont importantes.
Mais elles ont un point commun.
Elles sont finies.
Un jour, elles s’épuiseront.
Ou leur valeur diminuera.
Ou les technologies les remplaceront.
Le fleuve Congo, lui, demeure.
Les affluents demeurent.
Les bassins demeurent.
L’eau continue de couler.
Les sols continuent de se former.
Les cycles continuent de fonctionner.
La géographie profonde du pays demeure.
Pendant longtemps, les habitants du bassin du Congo l’avaient compris.
Les anciens royaumes avaient émergé autour des grands axes de circulation.
Le Royaume Kongo.
Les royaumes Luba.
Les royaumes Lunda.
Les réseaux commerciaux de l’intérieur.
Tous avaient compris une réalité fondamentale : la circulation crée la puissance.
Lorsque les colonisateurs arrivent dans le bassin du Congo, ils découvrent rapidement la même vérité.
Face à l’immensité du territoire, ils comprennent que le fleuve constitue la véritable infrastructure du pays.
Ils construisent alors :
des ports ;
des quais ;
des centres administratifs ;
des plantations ;
des comptoirs commerciaux ;
le long du Congo et de ses affluents.
Non par romantisme.
Mais parce qu’ils ont compris que le bassin était déjà là.
Il suffisait de s’y brancher.
Cette phrase mérite d’être méditée : Le bassin est déjà là. Il suffit de s’y brancher.
Car elle contient peut-être l’une des clés du développement du Congo.
Après l’indépendance, cette logique a été partiellement maintenue.
Les voies fluviales demeuraient au cœur de l’organisation du territoire.
Les ports fonctionnaient.
Les balisages existaient.
La navigation reliait encore les différentes parties du pays.
Le fleuve demeurait la colonne vertébrale de la République.
Puis est venue la lente dégradation.
Les infrastructures ont vieilli.
Les ports se sont dégradés.
Les dragages ont diminué.
Les balises ont disparu.
Les flottes ont vieilli.
Les liaisons se sont raréfiées.
Peu à peu, le pays a commencé à oublier sa propre géographie.
Le problème n’est pas seulement économique.
Il est intellectuel.
Nous avons progressivement cessé de penser le Congo comme un bassin.
Nous avons commencé à le penser uniquement à travers :
les provinces ;
les divisions administratives ;
les projets ponctuels ;
les urgences politiques.
Or la géographie profonde n’a pas changé.
Le fleuve est toujours là.
Les affluents sont toujours là.
Les bassins sont toujours là.
Le XXIe siècle pourrait pourtant redonner une importance nouvelle à cette réalité.
Alors que le monde s’interroge sur :
la sécurité alimentaire ;
les transitions énergétiques ;
la résilience climatique ;
les corridors logistiques ;
le Congo possède déjà un avantage exceptionnel.
Un système naturel de circulation parmi les plus vastes de la planète.
Peut-être est-il temps de regarder notre pays autrement.
Non comme une simple juxtaposition de provinces.
Mais comme un ensemble de bassins reliés entre eux.
Non comme un territoire à administrer uniquement.
Mais comme un système vivant à organiser.
Car les minerais créent de la richesse.
Les bassins créent de la civilisation.
Les minerais peuvent enrichir une génération.
Les bassins peuvent porter des générations entières.
La question fondamentale n’est donc pas :
« Que contient notre sous-sol ? »
La véritable question devient :
« Savons-nous encore habiter le plus grand système de bassins d’Afrique ? »
Car si nous retrouvons cette compréhension, alors le fleuve Congo cessera d’être un décor.
Il redeviendra ce qu’il a toujours été :
la matrice territoriale, économique et civilisationnelle du pays.
Et peut-être découvrirons-nous alors que notre plus grande richesse n’était pas cachée sous nos pieds.
Elle coulait depuis toujours devant nos yeux.
José Bakima

