LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO : UNE IDÉE ENCORE INACHEVÉE
PAR JOSE M. BAKIMA DMV, MSc, PhD
Les grandes Nations vivent de récits.
Les constitutions organisent les institutions.
Les lois organisent les comportements.
Les administrations organisent les services.
Mais ce qui permet à une Nation de traverser le temps est souvent plus profond.
Elle vit d’une idée.
Une idée suffisamment forte pour relier les générations.
Suffisamment vaste pour dépasser les intérêts particuliers.
Suffisamment durable pour survivre aux crises et aux changements de régime.
Les États-Unis se sont longtemps définis à travers l’idée de liberté.
La France à travers l’idée républicaine.
L’Inde à travers l’unité dans la diversité.
La Chine à travers la continuité civilisationnelle.
Ces idées ont connu des interprétations diverses et parfois contradictoires. Elles ont été contestées, enrichies ou réformées. Mais elles ont fourni un centre de gravité à la communauté nationale.
La République Démocratique du Congo se trouve dans une situation particulière.
Depuis l’indépendance, elle a connu plusieurs constitutions, plusieurs régimes politiques, plusieurs projets de société et plusieurs générations de dirigeants.
Pourtant une question demeure ouverte :
Quelle est l’idée du Congo ?
Non pas l’idée géographique.
Non pas l’idée administrative.
Non pas l’idée économique.
Mais l’idée civilisationnelle.
Quel principe profond permet de comprendre pourquoi des centaines de peuples, de langues et de traditions peuvent former une même communauté historique ?
Pourquoi ce territoire immense demeure-t-il un seul pays malgré les crises, les guerres, les sécessions et les fractures ?
Pourquoi l’idée congolaise survit-elle même lorsque les institutions vacillent ?
La réponse n’a jamais été complètement formulée.
Ou plutôt, elle a été pressentie sans être pleinement exprimée.
L’hymne national lui-même semble la murmurer sans la développer.
« Debout Congolais,
Unis par le sort,
Unis dans l’effort pour l’indépendance. »
Ces paroles évoquent une communauté de destin.
Elles évoquent un héritage partagé.
Elles évoquent une responsabilité commune.
Mais elles ne disent pas encore explicitement ce qui relie cette communauté au-delà de l’événement fondateur de l’indépendance.
Or une Nation ne peut vivre durablement uniquement d’un souvenir.
Elle doit également vivre d’une mission.
Pendant longtemps, le Congo a été défini de l’extérieur.
D’abord comme un territoire à explorer.
Puis comme un territoire à administrer.
Ensuite comme un territoire à exploiter.
Hier le caoutchouc.
Aujourd’hui le cobalt, le cuivre, l’or, le coltan ou le pétrole.
Dans cette représentation, le Congo apparaît avant tout comme un réservoir de ressources.
Mais cette définition est insuffisante.
Car aucun peuple ne peut construire son avenir uniquement à partir du regard des autres.
Toute Nation durable finit par produire son propre récit.
Son propre langage.
Sa propre compréhension d’elle-même.
C’est ici que les traditions profondes du Congo retrouvent toute leur importance.
Le Royaume Kongo, les traditions Luba, Lunda, Mongo, Songye, Tetela, Ngbandi, Zande et tant d’autres n’ont jamais été seulement des organisations politiques.
Elles portaient également une certaine compréhension du rapport entre l’individu, la communauté, la nature, les ancêtres et les générations futures.
Dans beaucoup de ces traditions, l’être humain n’est pas conçu comme un individu isolé.
Il est un maillon.
Un héritier.
Un dépositaire.
Un transmetteur.
Il reçoit.
Il transforme.
Il transmet.
Cette intuition apparaît avec une force particulière dans le paradigme du Dikenga et dans les grandes triades de la pensée Kongo.
Mahamba – Zinga – Muntu.
Mémoire – Continuité – Accomplissement.
Kindoki – Ndoki – Kimfunia.
Puissance – Service – Prédation.
Dikenga – Nkodia – Mbongi.
Équilibre – Crise – Réconciliation.
Ces triades ne sont pas seulement des concepts culturels.
Elles expriment une vision du monde.
Une philosophie de la continuité.
À travers elles apparaît progressivement une idée qui pourrait bien constituer l’une des contributions majeures du Congo à la pensée politique contemporaine :
La communauté politique n’existe pas principalement pour produire de la puissance ou de la richesse. Elle existe pour assurer la continuité du vivant.
Cette idée transforme profondément notre manière de comprendre la Nation.
Une Nation n’est plus seulement un territoire.
Elle devient une communauté de transmission.
Une Nation n’est plus seulement un ensemble de citoyens.
Elle devient une chaîne de générations.
Une Nation n’est plus seulement un espace de droits.
Elle devient également un espace de responsabilités.
Une Nation n’est plus propriétaire d’elle-même.
Elle est dépositaire d’un héritage et responsable d’un avenir.
Cette perspective éclaire autrement les défis contemporains du Congo.
La question n’est plus uniquement :
Comment exploiter nos ressources ?
Elle devient :
Comment transmettre notre patrimoine ?
La question n’est plus uniquement :
Comment augmenter la croissance ?
Elle devient :
Comment accroître notre capacité de continuité ?
La question n’est plus uniquement :
Comment exercer le pouvoir ?
Elle devient :
Comment mettre la puissance au service de la transmission ?
Sous cet angle, la République Démocratique du Congo apparaît non comme un État inachevé, mais comme une idée encore inachevée.
Une idée dont les éléments existent déjà dans son histoire, dans ses traditions, dans ses cultures et dans ses mémoires.
Une idée qui attend encore d’être formulée avec suffisamment de clarté pour devenir un principe organisateur de la vie collective.
Cette idée pourrait se résumer simplement : La mission d’une communauté politique n’est pas seulement d’assurer l’ordre, la prospérité ou la sécurité. Sa mission la plus élevée est de préserver, d’enrichir et de transmettre les conditions de la continuité du vivant.
Si tel est le cas, alors le Congo n’est pas seulement un pays parmi d’autres.
Il devient le porteur d’une intuition dont le monde contemporain a peut-être plus besoin que jamais.
Car dans une époque marquée par l’accélération, la fragmentation et la consommation du futur, rappeler la responsabilité des vivants envers ceux qui les ont précédés et envers ceux qui viendront après eux constitue peut-être l’une des plus grandes tâches de notre temps.
Le Congo n’a peut-être pas encore complètement formulé son idée fondatrice.
Mais il est possible que cette idée soit déjà là, discrète mais persistante, au cœur de son histoire :
non pas la puissance,
non pas la domination,
non pas l’accumulation,
mais la continuité du vivant.
Et si le problème du Congo n’était pas seulement institutionnel, mais celui d’une idée nationale encore incomplètement formulée ?

