L’INBTP de Kinshasa remonte à 1961, à peine un an après l’indépendance, avec pour mission de former des Congolais aux métiers du bâtiment, des travaux publics et de l’ingénierie. Lorsque débute la construction du Palais du Peuple en 1975, le pays dispose donc déjà depuis près de quatorze ans d’une institution nationale destinée précisément à produire les compétences nécessaires à la construction de ses infrastructures.
Le Palais du Peuple fut l’un des projets les plus visibles de la coopération sino-zaïroise des années 1970. Contrairement à l’image d’un simple « cadeau » de Pékin, sa réalisation s’inscrivait dans une coopération financée notamment par des crédits chinois. Sa construction, de 1975 à 1979, mobilisa ingénieurs, techniciens, équipements et matériaux chinois, aux côtés de milliers de travailleurs zaïrois. Le bâtiment devint ainsi le symbole d’une coopération dans laquelle le Congo obtenait une infrastructure, mais où une part importante de la capacité technique et industrielle mobilisée venait de l’extérieur.
Près de soixante ans après la création de l’INBTP, la même question revient. Ce 24 août 2026, la RDC et la Chine ont signé un accord portant sur la construction d’un nouvel immeuble destiné à étendre le ministère des Affaires étrangères. Le projet est présenté comme une étape de modernisation de l’administration diplomatique et comme un moyen d’améliorer les conditions de travail de son personnel. Les informations rendues publiques confirment l’accord avec la Chine, mais ne précisent pas encore les modalités de financement ni les obligations éventuelles de contenu local.
La question n’est donc pas de refuser la coopération avec la Chine. La question est de savoir ce que la RDC construit en même temps qu’elle construit un immeuble. Si l’argent public congolais, directement ou indirectement, sert uniquement à rémunérer l’expertise étrangère, acheter des matériaux étrangers et renforcer les entreprises d’un autre pays, nous aurons peut-être un nouveau bâtiment, mais nous aurons encore manqué l’occasion de construire notre propre capacité productive.
Chaque grand chantier public devrait aussi être une école grandeur nature pour l’économie congolaise. Il devrait donner des contrats aux entreprises locales, former de jeunes ingénieurs de l’INBTP et d’autres établissements, développer des bureaux d’études congolais, créer des apprentissages, stimuler la production locale de matériaux et permettre à des entreprises nationales d’acquérir les références techniques qui leur permettront demain de remporter des marchés plus complexes. L’État ne dépense pas seulement pour obtenir un bâtiment. Il choisit aussi quelle économie son argent va faire grandir.
C’est là que se trouve le véritable coût d’opportunité. Lorsqu’un État utilise ses ressources pour faire travailler principalement les entreprises, les ingénieurs et les chaînes d’approvisionnement d’une autre économie sans imposer suffisamment de transfert de compétences et de participation nationale, il enrichit aujourd’hui une capacité étrangère avec l’argent qui aurait pu contribuer à construire la sienne pour demain.
Après plus de six décennies d’indépendance, il devient difficile de continuer à expliquer cette dépendance uniquement par un manque de compétences congolaises. Nous avons créé des écoles. Nous avons formé des ingénieurs. Nous avons des architectes, des techniciens, des entrepreneurs et une jeunesse qui ne demande qu’à acquérir de l’expérience. Ce qui leur manque trop souvent n’est pas le talent. C’est la chance de construire.
Et cette chance, personne ne viendra nous la donner. C’est à l’État congolais, lorsqu’il dépense notre argent, de la réserver aussi aux Congolais.
Rire et pleure !
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

