Luc AloumaLuc Alouma
L’Afrique souffre d’un mal discret mais profond, rarement nommé avec la gravité qu’il mérite : une crise de mémoire, à la fois individuelle et collective.
Nos sociétés vivent intensément le présent, tentent de se projeter dans l’avenir, mais peinent à s’ancrer dans leur passé. Or, c’est précisément dans cette articulation — passé, présent, futur — que se construit toute trajectoire de développement.
Le futur ne naît pas du néant.
Il se conçoit dans le présent, mais avec les matériaux du passé.
1.La mémoire comme fondement de la progression humaine
Toute civilisation avance grâce à un mécanisme fondamental : l’apprentissage cumulatif.
L’expérience humaine se construit dans un mouvement d’essais et d’erreurs :
– ce qui a été réussi devient un acquis,
– ce qui a échoué devient une leçon,
– l’ensemble constitue une base pour progresser.
Sans mémoire, il n’y a pas d’accumulation.
Sans accumulation, il n’y a pas de progrès.
2.Le cas de la RDC : d’une prospérité oubliée à une quête de diversification
La situation de la République démocratique du Congo illustre tragiquement cette crise.
Pays jadis doté :
– d’un tissu industriel relativement dense,
– d’une agriculture résiliente,
– d’un potentiel économique structuré,
la RDC se retrouve aujourd’hui à rechercher la diversification de son économie, comme si elle partait de zéro.
En réalité, il ne s’agit pas d’un point de départ, mais d’un oubli.
Nous ne construisons pas une nouvelle économie ;
nous cherchons, dans l’amnésie sociale et politique, les fragments d’une mémoire perdue.
Ce qui devrait être un héritage devient une énigme d’un pays qui a oublié son développement.
3.Une histoire sans mémoire : la répétition des échecs
Le drame africain ne réside pas dans l’absence d’histoire, mais dans l’absence d’une mémoire vivante de cette histoire.
Même lorsque les faits sont connus, ils le sont :
– de manière fragmentaire,
– sans appropriation collective,
– sans continuité dans la conscience nationale.
Ainsi, les mêmes erreurs se répètent :
– mêmes dépendances économiques,
– mêmes logiques de domination,
– mêmes fragilités institutionnelles.
L’Afrique semble parfois avancer comme un groupe retombant, génération après génération, dans les mêmes pièges.
4.La Chine : la mémoire comme levier de puissance
À l’inverse, des pays comme la Chine ont fait de la mémoire un levier stratégique.
Là-bas, le souvenir des humiliations passées — guerres de l’opium, domination étrangère, fragmentation du territoire — n’est pas entretenu comme une plainte, mais comme une énergie de transformation.
La mémoire agit comme une levure :
elle fait lever toute la pâte nationale.
Elle nourrit :
– la discipline collective,
– la vigilance stratégique,
– la volonté de puissance.
Les erreurs du passé deviennent des interdits historiques.
5.Une inversion dangereuse en RDC
En RDC, la dynamique semble parfois inversée.
Malgré les sacrifices consentis pour l’indépendance,
malgré les souffrances liées à la domination coloniale, on observe une tendance inquiétante :
– la nostalgie d’un ordre ancien,
– l’idéalisation implicite de la période coloniale,
– la tentation de retomber dans des formes de dépendance.
Au lieu de puiser dans notre mémoire pour construire un projet autonome, nous risquons de la trahir en la diluant dans des récits extérieurs.
Une autre tare profonde de la République démocratique du Congo réside dans l’oubli de ses héros, ou plus grave encore, dans l’oubli des raisons pour lesquelles ils ont accepté le sacrifice suprême pour la Nation. Des figures emblématiques telles que Patrice Lumumba, Joseph Kasa-Vubu, Mobutu Sese Seko, Etienne Tshisekedi ou encore Laurent-Désiré Kabila, au-delà des jugements que l’histoire peut porter sur leurs actions, incarnent des moments décisifs de notre trajectoire nationale.
De même, dans les domaines scientifique, intellectuel et culturel, nombreux sont ceux qui ont contribué, souvent dans l’ombre, au relèvement du pays — mais dont la mémoire s’efface progressivement, ou n’est évoquée que de manière superficielle, sans véritable appropriation.
Or, un peuple qui oublie ses figures fondatrices se prive des repères nécessaires à sa construction.
Ce n’est pas seulement l’homme que l’on oublie,
c’est le sens de son combat,
c’est la portée de son sacrifice,
c’est la leçon de son engagement.
Dès lors, une question essentielle se pose :
avec quelle mémoire voulons-nous nourrir le présent pour forger la force nécessaire aux conquêtes de demain ?
Car la mémoire n’est pas une célébration passive du passé ;
elle est une énergie active, une source d’inspiration, un socle sur lequel se bâtissent les ambitions collectives.
Sans elle, le présent s’appauvrit, et l’avenir se fragilisé.
Aujourd’hui nous menons une guerre contre l’agression extérieure, mais nous le faisons en tournant le dos à notre propre histoire, comme si nous n’avions jamais affronté des épreuves plus rudes encore que celles du présent. Nous avançons sans mémoire, comme un peuple qui refuse de consulter les leçons de ses propres combats.
Dans le même temps, nous prétendons gérer le pays tout en marginalisant les véritables autorités scientifiques dans chaque secteur, reléguant le savoir, l’expertise et la compétence au second plan, au profit de considérations souvent éloignées de l’intérêt général.
Cette incohérence se reflète jusque dans nos ambitions symboliques. Nous rêvons de conquérir des sommets, comme remporter la Coupe du monde de football, mais nous avons oublié — ou pire, abandonné — ceux qui, hier, ont fait vibrer toute une Nation, porté ses couleurs et inscrit son nom dans l’histoire sportive.
Comment espérer bâtir des victoires futures en effaçant les fondations du passé ?
Car aucune conquête ne se réalise dans l’amnésie.
Toute victoire durable s’enracine dans la mémoire, dans la reconnaissance, et dans la continuité des efforts.
6.Une mémoire confisquée ou déformée
Une autre difficulté réside dans la nature même du récit historique.
L’histoire africaine est souvent :
– écrite ailleurs,
– interprétée selon des intérêts extérieurs,
– transmise sans appropriation critique.
Sans mémoire authentique,
l’histoire devient une narration imposée.
Et sans maîtrise de son récit, un peuple peine à maîtriser son destin.
7. Les causes de l’amnésie collective
Deux facteurs majeurs expliquent cette situation :
1. La faiblesse de la culture de l’écrit et de la lecture
Sans écriture, la mémoire ne se fixe pas.
Sans lecture, elle ne circule pas.
2. La pression de l’économie de survie
Dans un contexte où l’urgence domine :
– la réflexion se raréfie,
– la mémoire ne se structure pas,
– la pensée reste à court terme.
L’urgence permanente désorganise la conscience collective.
8.La fatigue sociale et la tentation de l’abdication
Malgré le prix payé pour l’indépendance, l’ère coloniale est aujourd’hui idéalisée et parfois même regrettée, faute d’une mobilisation consciente de notre mémoire pour impulser un véritable changement. À force d’attendre une transformation qui ne vient pas, le peuple s’épuise dans la souffrance, tandis que les dirigeants s’enferment dans une logique de fatalité. Il en résulte une escalade des difficultés qui conduit progressivement à une défaite sociale, faite d’acceptation du moindre mal et de soumission à des formes de dépendance nourricière.
Des journées chômées et payées sont décrétées sans en fournir le contenu de mémoire. Elles deviennent ainsi de simples pauses administratives, vidées de leur sens historique et pédagogique. Au lieu d’être des moments de transmission, de réflexion et de réappropriation collective de notre passé, elles entretiennent l’oubli et renforcent cette crise de mémoire qui empêche la société de tirer des leçons essentielles pour son avenir.
9.Mémoire et souveraineté : un lien vital
La véritable source de notre souffrance réside peut-être dans cette incapacité à nous souvenir de notre passé réel, pour en faire un instrument de construction.
Une mémoire vivante permet :
– d’éviter les erreurs passées,
– de résister aux logiques de domination,
– de construire une trajectoire autonome.
Comme en Chine, où les traumatismes historiques ont été transformés en résolution collective, la mémoire peut devenir un garde-fou stratégique.
10.Reconstruire la mémoire pour reconstruire la Nation
Le développement n’est pas seulement économique.
Il est d’abord historique et mémoriel.
La RDC n’a pas seulement besoin de diversification économique.
Elle a besoin de retrouver sa mémoire.
Car un peuple sans mémoire cherche ce qu’il a déjà été.
Un peuple avec mémoire sait ce qu’il peut devenir.
Rebâtir la mémoire, c’est :
– reprendre possession de son histoire,
– transmettre les expériences,
– refuser les répétitions destructrices,
– transformer les blessures en forces.
Le véritable défi n’est pas d’inventer l’avenir,
mais de se souvenir suffisamment pour le construire autrement.
Luc Alouma

By amedee

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