José BakimaJosé Bakima

TRIBUNE VI (Suite et Fin)

Par José Bakima

Nous avons longtemps traité l’indépendance congolaise comme un événement historique.

Il faut désormais la traiter comme une tâche inachevée.

Le 30 juin 1960 a donné au Congo une souveraineté juridique.

La question du XXIe siècle est de savoir comment transformer cette souveraineté juridique en capacité politique, économique, territoriale, scientifique et institutionnelle.

C’est là que commence la refondation de la République.

La souveraineté ne se proclame pas

La formule peut sembler simple :

La souveraineté ne se proclame pas. Elle se produit.

Elle se produit lorsque l’État connaît son territoire.

Elle se produit lorsqu’il protège ses citoyens.

Elle se produit lorsqu’il contrôle effectivement ses frontières.

Elle se produit lorsqu’il maîtrise ses données.

Elle se produit lorsqu’il transforme ses ressources.

Elle se produit lorsqu’il forme ses ingénieurs, ses agronomes, ses médecins, ses enseignants, ses administrateurs et ses chercheurs.

Elle se produit lorsqu’il peut négocier avec les puissances extérieures sans être réduit à demander.

Elle se produit lorsqu’il peut dire oui ou non en fonction d’une doctrine nationale.

Elle se produit surtout lorsque ses institutions sont capables d’apprendre.

Une République fondée sur quatre fonctions

La refondation pourrait être pensée autour de quatre fonctions complémentaires.

Première fonction : témoigner.

La République doit connaître et documenter son réel.

C’est le Kimbangi.

Il faut une véritable intelligence nationale du territoire : données foncières, ressources, démographie, économie, sécurité, environnement, infrastructures, recherche scientifique.

Deuxième fonction : juger.

La République doit définir ses intérêts fondamentaux, ses valeurs et ses priorités.

C’est le Kimfumu.

Le jugement souverain doit précéder les engagements irréversibles.

Troisième fonction : agir.

La République doit disposer des capacités administratives, techniques, financières et sécuritaires nécessaires.

C’est le Kinyadi.

Une décision sans capacité d’exécution n’est qu’une déclaration.

Quatrième fonction : confronter.

Les savoirs, intérêts et expériences doivent pouvoir se rencontrer dans un espace institutionnel de débat.

C’est le Mbongi.

Le Mbongi n’est pas le lieu où tout le monde doit être d’accord.

C’est le lieu où le désaccord peut devenir connaissance commune.

Le retour : une République qui apprend

Il manque pourtant un élément.

Après l’action vient l’évaluation.

La République doit demander :

  • Qu’avons-nous fait ?
  • Qu’avons-nous obtenu ?
  • Qu’avons-nous perdu ?
  • Qu’avions-nous mal compris ?

Que devons-nous corriger ?

C’est ici que la boucle se ferme et recommence :

Kimbangi → Kimfumu → Kinyadi → nouveau Kimbangi.

Cette boucle transforme l’État en organisme apprenant.

Elle introduit dans la politique une exigence qui lui fait souvent défaut : accepter que la réalité ait le dernier mot.

Une nouvelle doctrine foncière

Cette logique doit notamment s’appliquer à la terre.

Le sol et le sous-sol ne peuvent être traités comme de simples marchandises.

La communauté doit être reconnue comme gardienne.

La République doit être garante.

L’investisseur doit être un transformateur et non un propriétaire absolu du destin territorial.

Les générations futures doivent être considérées comme bénéficiaires.

Cette doctrine rompt avec l’idée selon laquelle la souveraineté foncière consiste seulement à déclarer que la terre appartient à l’État.

L’État n’est pas propriétaire de l’avenir.

Il en est le dépositaire.

Une République territoriale et productive

La refondation doit également sortir de l’opposition artificielle entre centralisation et décentralisation.

Un État souverain doit être suffisamment central pour garantir l’unité nationale et suffisamment décentralisé pour permettre aux territoires de produire leur propre développement.

La République à venir devrait donc être :

territoriale, décentralisée, foncière, productive, scientifique, numérique, écologique et intergénérationnelle.

Elle doit faire du territoire non plus une simple surface administrative, mais l’unité fondamentale de la production, de la connaissance et de la responsabilité.

Le Dialogue national comme acte fondateur

C’est pourquoi le Dialogue national ne devrait pas seulement chercher à mettre fin à une crise.

Il devrait chercher à empêcher la reproduction de la crise.

Cela suppose de sortir du cycle :

crise → négociation → compromis → institutions provisoires → nouvelle crise.

La refondation doit produire des institutions capables d’apprendre de la crise précédente.

C’est toute la différence entre un arrangement politique et une transformation historique.

Lumumba enfin rendu à la République

Lumumba peut alors retrouver sa juste place.

Ni prophète intouchable.

Ni simple victime.

Ni instrument de mobilisation partisane.

Ni monument national figé.

Mais témoin d’un moment fondateur et révélateur d’un problème institutionnel qui demeure.

Il nous rappelle que l’indépendance ne vaut que si elle devient capacité.

Il nous rappelle que la dignité politique exige le droit de dire vrai.

Il nous rappelle que la souveraineté exige le jugement.

Et son destin nous rappelle tragiquement que le pouvoir sans institutions capables de le protéger reste vulnérable.

La génération actuelle doit donc accomplir ce que la génération de 1960 n’a pas pu achever :

transformer l’indépendance en République capable.

Le véritable rendez-vous avec l’histoire

Le rendez-vous avec Lumumba n’est donc pas dans le passé.

Il est devant nous.

Il ne consiste pas à demander ce que Lumumba penserait de la RDC actuelle.

Il consiste à nous demander ce que nous sommes prêts à construire pour que le Congo puisse enfin penser, décider et agir par lui-même.

C’est à ce moment que la mémoire cesse d’être commémoration.

Elle devient institution.

Et c’est à ce moment que l’indépendance cesse d’être un anniversaire.

Elle devient une œuvre.

La souveraineté ne se proclame pas. Elle se produit.

Et la République qui apprend à produire sa souveraineté commence enfin à sortir de la dépendance.

 

By amedee

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