PAR JOSE M. BAKIMA
Introduction — Une métaphore utile, mais une histoire à expliquer
Une image circule sur les réseaux sociaux : des fourmis rouges et des fourmis noires vivraient paisiblement dans un bocal jusqu’à ce qu’une main extérieure le secoue. Les deux groupes s’attaqueraient alors, sans comprendre que la cause de leur affrontement se trouve hors du bocal.
L’image invite à poser une bonne question politique : qui tire profit de la division de groupes qui auraient intérêt à coopérer ? Il faut cependant éviter d’en faire une vérité zoologique. Chez les fourmis, la reconnaissance chimique des congénères et les comportements d’agression varient considérablement selon les espèces et les colonies ; ni la paix initiale ni la guerre immédiate ne sont universelles.
Appliquée aux sociétés humaines, la métaphore ne peut donc servir que de point de départ. Elle ne signifie pas que tous les conflits seraient fabriqués de l’extérieur ni que les Africains seraient privés de leur propre initiative historique. Elle conduit plutôt à examiner les dispositifs par lesquels des différences sociales, territoriales et politiques sont transformées en instruments de domination.
I. La domination coloniale : exploiter, classer et administrer les différences
- Berlin, point de départ d’un processus, non tracé intégral des frontières
La conférence de Berlin (1884–1885) organisa un cadre de règles entre puissances européennes pour leur expansion coloniale, notamment la liberté de commerce et de navigation dans le bassin du Congo ainsi que certains principes de prise de possession territoriale. Contrairement à une formule souvent répétée, elle ne traça pas à elle seule les frontières africaines actuelles : nombre de délimitations furent négociées, imposées ou révisées ultérieurement
Le résultat de la conquête et de la délimitation coloniales n’en fut pas moins considérable : des ensembles politiques préexistants furent fragmentés, d’autres populations furent placées dans des territoires administratifs nouveaux, et les autorités européennes imposèrent des hiérarchies qui servaient leurs intérêts. Les sociétés africaines n’étaient toutefois ni uniformes ni immobiles avant la colonisation ; leurs affiliations et rivalités avaient déjà leurs histoires propres.
- Classer les populations pour gouverner
La domination ne reposait pas exclusivement sur les armes. Elle mobilisait aussi le recensement, la catégorisation administrative, les règles coutumières redéfinies, l’école, les missions religieuses, la fiscalité, les recrutements et les pouvoirs locaux.
Certaines administrations cherchèrent à s’appuyer sur des autorités intermédiaires ou sur des groupes privilégiés ; d’autres procédèrent davantage par administration directe. Dans les deux cas, les classifications coloniales pouvaient rigidifier des identités auparavant plus souples et produire des inégalités durables entre communautés.
Il faut cependant distinguer une politique explicitement conçue pour opposer des groupes d’un effet de division produit par un dispositif administratif. Les deux peuvent se renforcer, mais ne constituent pas exactement le même mécanisme.
II. Le Congo colonial : hiérarchies sociales et organisation de l’autorité
- Langues, catégories et appartenances
L’administration et les missions contribuèrent à stabiliser des langues de communication et des catégories collectives, dans un contexte où les identités locales étaient déjà multiples. L’histoire du lingala et des appellations « Ngala » et « Bangala » illustre la nécessité d’étudier les interactions entre usages locaux, réseaux fluviaux, armée, missions et administration.
Il serait toutefois excessif d’affirmer que l’identité « Bangala » aurait été créée intégralement de toutes pièces ou que les oppositions politiques de l’indépendance découleraient principalement de cette opération. Ces hypothèses demandent des sources historiques précises avant toute formulation catégorique.
- Force publique, sélection et distance sociale
La Force publique fut un instrument de contrôle colonial reposant sur une hiérarchie raciale où les Congolais occupaient essentiellement les rangs subalternes. Le recrutement, la discipline et les affectations contribuaient à séparer l’appareil coercitif des populations qu’il devait contrôler.
Il faut cependant éviter de présenter comme une règle universelle et systématique le déplacement de chaque soldat hors de sa région d’origine : les pratiques ont varié selon les périodes et les besoins militaires. La question centrale reste la subordination de l’armée à un ordre politique extérieur à la souveraineté congolaise.
- La catégorie des « évolués »
L’accès inégal à l’éducation et aux statuts reconnus par l’autorité coloniale favorisa l’apparition d’une minorité instruite bénéficiant de possibilités spécifiques, quoique très limitées au regard de l’égalité politique. La carte du mérite civique et le régime de l’immatriculation témoignent de cette différenciation.
Mais les Congolais instruits ne furent pas simplement détachés du reste de la société : plusieurs participèrent aux revendications d’égalité, à la mobilisation politique et au mouvement indépendantiste. Le dispositif de distinction sociale a donc pu produire à la fois une hiérarchie et des acteurs de contestation.
III. L’indépendance de 1960 : des divisions héritées, mais une crise à causes multiples
L’indépendance du 30 juin 1960 ouvrit un moment décisif. Elle plaça un État souverain face à des administrations, des forces armées et des structures économiques largement héritées de la domination coloniale. La mutinerie de la Force publique, les interventions belges, les sécessions, les conflits au sommet de l’État et les rivalités internationales se combinèrent rapidement.
La crise ne peut être réduite à une opposition simple entre un nationalisme unitaire porté par Patrice Lumumba et un « fédéralisme ethnique » porté par Joseph Kasa-Vubu ou Moïse Tshombe. Les choix fédéralistes ou unitaristes renvoyaient également à des préoccupations institutionnelles, territoriales, économiques et politiques réelles, même lorsque des intérêts particuliers les instrumentalisaient.
L’héritage colonial pesa lourdement sur la crise. Mais présenter toute l’évolution de 1960 comme l’application mécanique d’un plan de division élaboré par le colonisateur retirerait aux acteurs congolais leur responsabilité et masquerait les interventions extérieures, les conflits de compétence et les difficultés concrètes de la transition.
- De l’unification proclamée à la personnalisation du pouvoir
À partir de 1965, le régime de Mobutu entreprit de restaurer l’autorité centrale et de promouvoir un récit d’unité nationale. La politique d’authenticité exprima notamment une volonté de réappropriation symbolique. Elle participa à l’affirmation d’une identité nationale, sans effacer la pluralité des histoires et des communautés congolaises.
Dans le même temps, la centralisation du pouvoir, le parti-État, les fidélités personnelles et certains mécanismes de clientélisme affaiblirent l’autonomie de nombreuses institutions. Ce contraste est essentiel : l’affirmation de l’unité ne garantit pas la construction des capacités par lesquelles une République peut rester unie au-delà de son dirigeant.
Il convient aussi de ne pas opposer une prétendue période sans acquis à une période de pure manipulation. Des infrastructures, des administrations, des établissements de formation et des compétences furent construits ou développés ; leur entretien, leur maîtrise et leur transmission furent toutefois affectés par les contradictions du régime.
- Les divisions contemporaines : comprendre les mécanismes sans confondre les responsabilités
Les conflits contemporains dans l’Est de la République démocratique du Congo rendent cette question particulièrement sensible. Les enjeux de nationalité, de citoyenneté, de droits fonciers et d’appartenance locale s’y croisent avec les déplacements de population, les héritages de la violence régionale, l’intervention de groupes armés et les intérêts économiques.
L’exploitation illégale de certaines ressources et les circuits de contrebande peuvent entretenir l’insécurité et procurer des bénéfices à divers réseaux. Mais il serait inexact d’en faire l’unique cause des conflits, ou d’attribuer indistinctement aux communautés entières les actions de dirigeants, d’entrepreneurs de violence ou de groupes armés.
Il importe en particulier de distinguer strictement la citoyenneté et les droits des personnes des stratégies politiques et militaires d’acteurs étatiques ou non étatiques. Une appartenance linguistique, culturelle ou familiale transfrontalière ne suffit ni à rendre une personne étrangère dans son propre pays, ni à légitimer une intervention extérieure.
- Dépasser le « diviser pour régner » : de la dénonciation à la capacité républicaine
L’analyse devient politiquement féconde lorsqu’elle permet d’identifier les réponses institutionnelles. Défaire les mécanismes de division exige davantage que dénoncer celui qui aurait « secoué le bocal ». Il faut organiser les conditions de la confiance, de l’égalité civique et de la résolution des différends.
Cela suppose des garanties effectives de citoyenneté, une justice accessible, la protection des personnes, des règles foncières légitimes, des administrations impartiales, des mécanismes de coopération territoriale et des institutions capables de déjouer la manipulation de l’information.
Cela exige aussi une mémoire historique rigoureuse : reconnaître le rôle des dominations extérieures sans effacer les initiatives africaines ; nommer les responsabilités politiques sans essentialiser les communautés ; distinguer les faits démontrés des interprétations et des slogans.
Conclusion — L’unité ne se décrète pas : elle se construit
Le mécanisme du « diviser pour régner » n’est pas une explication totale de l’histoire africaine. Il est une grille de lecture utile à condition d’être employée avec rigueur. Il met en lumière la manière dont un pouvoir peut tirer avantage de fractures existantes, les accentuer ou les institutionnaliser afin de conserver sa domination.
L’expérience congolaise rappelle néanmoins qu’aucune société ne se résume aux divisions que d’autres ont cherché à exploiter. La solidarité, les circulations, les langues partagées, les mobilisations politiques, les créations culturelles et les résistances à la partition font également partie de cette histoire.
La véritable réponse au « diviser pour régner » n’est pas de nier les différences. Elle consiste à construire une République assez juste, assez organisée et assez capable pour que les différences ne puissent plus être converties en instruments de domination.

