Lors du 51e Conseil des ministres, le Président de la République démocratique du Congo a instruit le ministre du Portefeuille de conduire une réévaluation approfondie de la participation de l’État congolais dans les entreprises à économie mixte, avec une approche empreinte de rigueur analytique et de lucidité stratégique. Cette directive intervient dans un contexte où plusieurs entreprises affichent une présence de l’État strictement nominale, voire fictive, révélant une érosion progressive de l’influence publique dans les sphères clés de l’économie nationale.
Selon le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, cette marginalisation des intérêts étatiques se traduit par des pertes substantielles de revenus pour le Trésor public, sapant ainsi les objectifs de souveraineté économique, d’équité fiscale et de croissance inclusive. Le Président Tshisekedi, conscient de ces distorsions, s’est appuyé sur les conclusions des États généraux du Portefeuille de l’État récemment tenus à Kinshasa pour définir une feuille de route corrective.
Cette stratégie gouvernementale repose sur plusieurs axes opérationnels fondamentaux :
- Élaboration d’une cartographie exhaustive de toutes les entreprises à économie mixte, incluant celles dans lesquelles l’État détient une participation même minoritaire, afin d’établir un inventaire fiable et actualisé des actifs stratégiques.
- Mise à jour continue de l’actionnariat et des organes de gouvernance, afin d’identifier les dérives potentielles et de recentrer l’action publique sur la défense des intérêts nationaux.
- Vérification systématique de la représentation effective de l’État dans les instances décisionnelles, notamment les conseils d’administration et comités de direction, garantissant ainsi un pouvoir d’influence proportionnel à l’investissement public.
- Renforcement des mécanismes de contrôle de gestion, d’évaluation de la performance économique, et de transparence financière, notamment par la publication régulière des rapports d’activités et la mise en œuvre de systèmes automatisés de redevabilité.
- Optimisation de la perception des dividendes dus à l’État, à travers des procédures rigoureuses, transparentes et systématiques, en vue de sécuriser les recettes non fiscales.
Au-delà des aspects administratifs, cette initiative traduit une volonté politique claire de réinstaurer la centralité de l’État dans les leviers de l’économie mixte, non seulement pour garantir un retour sur investissement public, mais aussi pour renforcer la mobilisation des ressources internes nécessaires au financement du développement national.
Toutefois, la décision récente du gouvernement congolais, sous l’impulsion du Chef de l’État, de renforcer la présence et le contrôle de l’État dans les entreprises à économie mixte soulève de nombreuses interrogations, tant sur le plan économique que sur le plan institutionnel. Plutôt que de s’appuyer sur une analyse objective de la performance de ces entités, cette initiative semble motivée par une volonté politique de reprise en main centralisée des leviers économiques, dans un contexte où le passif des entreprises publiques et parapubliques congolaises est écrasant.
- Un retour en arrière dans la logique économique de marché
Dans les modèles économiques contemporains, le rôle de l’État est stratégique mais non omniprésent. Il se concentre sur la régulation, la planification macroéconomique et la création d’un environnement propice à l’initiative privée. En réactivant une logique de contrôle direct des entreprises, le gouvernement congolais adopte une posture quasi-dirigiste qui rappelle les modèles économiques centralisés des années 1960-1980, largement discrédités par leurs inefficacités structurelles.
Cette orientation risque de dissuader les investisseurs privés, nationaux comme étrangers, en renforçant l’insécurité juridique et l’imprévisibilité politique dans les partenariats publics-privés. Le risque perçu de captation politique, d’ingérence excessive et de manque d’autonomie de gestion est accru.
- Une réflexion absente sur les performances économiques réelles
Plutôt que de déterminer la pertinence de l’intervention étatique sur la base d’une évaluation rigoureuse des performances financières, opérationnelles et sociales des entreprises concernées, la démarche actuelle semble idéologique. Or, dans un cadre rationnel, la décision de maintenir, accroître ou céder une participation publique devrait résulter d’une analyse coûts-bénéfices adossée à des indicateurs clairs de rentabilité, de gouvernance et d’impact socio-économique.
Des entreprises à économie mixte peuvent effectivement constituer un levier efficace de développement si elles sont bien gérées, avec une gouvernance transparente et des objectifs définis. Toutefois, aucune méthodologie n’a été publiquement présentée pour évaluer leur performance, ce qui laisse craindre une approche arbitraire.
- Le paradoxe d’une inefficacité publique persistante
Le bilan des entreprises publiques congolaises est historiquement désastreux. Que ce soit la Gécamines, la SNCC, la RVA ou la SCPT, toutes souffrent de problèmes chroniques de mauvaise gouvernance, de sureffectifs, de politisation de la gestion, de sous-investissement et de corruption systémique. Dans ce contexte, vouloir renforcer la présence de l’État dans les entreprises à économie mixte sans assainir préalablement le cadre de gouvernance publique constitue un non-sens économique.
Au lieu de répliquer un modèle défaillant, il serait plus judicieux de professionnaliser les organes de gestion, de renforcer les règles de transparence, et de créer un cadre incitatif pour attirer l’investissement privé. La performance économique ne se décrète pas, elle se construit sur la base de responsabilités partagées et d’une saine gouvernance.
- Une priorisation discutable des ressources étatiques
Dans un contexte de ressources publiques contraintes et de besoins immenses dans les secteurs sociaux (santé, éducation, infrastructures de base), la volonté de mobiliser l’État autour du contrôle d’entreprises à faible rentabilité interroge. Ce choix traduit une allocation sous-optimale des moyens publics, qui pourrait être plus utilement dirigée vers la réduction des inégalités, l’investissement dans les biens publics essentiels ou le soutien à l’entrepreneuriat local.
Plutôt que de renforcer la mainmise politique de l’État sur des entreprises souvent déficientes, la RDC gagnerait à adopter une approche fondée sur la performance économique, la subsidiarité institutionnelle et la promotion de partenariats privés dynamiques. L’État stratège, moderne et régulateur, est celui qui crée un cadre équilibré où les acteurs économiques peuvent prospérer en répondant aux besoins de la population. C’est dans cette direction que devrait s’orienter toute réforme du portefeuille de l’État congolais.
Congo Challenge N°99