Jo SekimonyoJo Sekimonyo

Dans cet entretien, Jo Sekimonyo, PhD en économie politique, parle de son récent séjour à Kinshasa.  Il nous a livré notamment ses motivations profondes qui le poussent à écrire tant des tribunes sur la situation politique et économique de la République démocratique du Congo. En observateur pointu, il estime que la RDC demeure une nation d’énergie brute, d’inventivité informelle et de résilience quotidienne remarquable. Cependant, il déplore la faiblesse persistante de l’architecture économique et institutionnelle ainsi que l’absence de structuration stratégique. De son avis, une économie n’émerge pas parce qu’elle possède des ressources, mais parce qu’elle possède un État capable de les organiser stratégiquement. Il ne s’est pas empêché de livrer quelques opportunités que ce géant au cœur de l’Afrique peut saisir actuellement pour ajuster sa gouvernance en vue de son émergence économique. Il a également parlé de son agenda 2026 en termes des conférences à l’international et de ses publications scientifiques attendues. Chancelier de l’Université Lumumba, Jo Sekimonyo travaille activement à ce que cette institution académique soit pleinement intégrée dans les projets issus des futurs accords stratégiques entre les États-Unis et la RDC, afin qu’elle en devienne un véritable pont scientifique et intellectuel durable.  Qu’il s’agisse de ses tribunes dans les médias congolais, qu’il s’agisse de ses publications scientifiques ou encore de ses interventions dans les conférences internationales, tout ceci concourt à une cohérence stratégique : produire des idées, les confronter aux débats internationaux, puis les institutionnaliser localement à travers des structures durables. Interview

Propos recueillis par Amédée Mwarabu

Amédée Mwarabu : Vous venez de passer un mois ici à Kinshasa. Pour vous qui vivez aux États-Unis et qui sillonnez le monde, quels sont les sentiments ressentis durant votre séjour dans la capitale congolaise en tant que Congolais, d’abord, mais aussi un scientifique, qui fait des recherches sur l’économie politique ?

Jo Sekimonyo : Je m’efforce d’être physiquement présent en RDC au moins deux fois par an, pour des séjours suffisamment longs afin d’éviter l’observation superficielle. Le reste du temps, je participe à distance au débat national, parfois de manière insistante. On pourrait dire que je ne quitte jamais véritablement ce sous-continent. La RDC demeure une nation d’énergie brute, d’inventivité informelle et de résilience quotidienne remarquable. Mais cette vitalité sociale coexiste avec une faiblesse persistante de l’architecture économique et institutionnelle. En comparant avec les États-Unis, l’Europe ou l’Asie, ce qui frappe n’est pas un déficit d’intelligence collective, mais l’absence de structuration stratégique. Ailleurs, la science organise la décision publique et transforme l’énergie sociale en puissance productive. Ici, on célèbre des indicateurs nominaux alors que la RDC demeure le pays présentant la plus forte concentration d’extrême pauvreté. On applaudit des projections d’augmentation des recettes fiscales, on se félicite de stabilisations apparentes, alors que le chômage massif, la fragilité des revenus et la structure primitive de la pauvreté tout comme de l’accumulation des richesses devraient constituer le centre de toute réflexion stratégique. Ce décalage révèle une confusion persistante entre performance administrative et transformation structurelle réelle.

Plus préoccupant encore, l’État multiplie les émissions obligataires et les emprunts non pour financer une transformation productive structurante, mais pour soutenir le train de vie institutionnel et alourdir continuellement la masse salariale publique afin de satisfaire des logiques de récompense politique. L’endettement devient un instrument de gestion du présent administratif plutôt qu’un levier d’investissement. Le service public, qui devrait être un organe d’accompagnement de la croissance et de la transformation sociale, tend à se positionner comme premier bénéficiaire des flux économiques sans que la qualité du service rendu suive proportionnellement. Le débat public se focalise régulièrement sur la rémunération des agents de l’État comme si eux seuls incarnaient la nation, alors que l’immense majorité des Congolais, exclus de l’emploi formel, ne disposent d’aucune protection ni stabilité de revenu. Cette inversion des priorités traduit une économie politique tournée vers la préservation du système plutôt que vers l’élévation productive de la société.

Nous n’avons pas encore pleinement intégré une réalité fondamentale de l’économie monétaire moderne. Un État souverain n’est pas un ménage. Il ne dépend pas exclusivement des recettes fiscales ou de l’endettement externe pour financer sa transformation. Il peut mobiliser l’instrument monétaire de manière stratégique sans déclencher mécaniquement l’inflation ni déstabiliser l’économie, à condition de comprendre les mécanismes contemporains de création monétaire, d’anticipations et de capacité productive. L’inflation n’est pas un simple phénomène monétaire, elle résulte d’un déséquilibre entre demande et offre productive. Lorsque la création monétaire finance l’expansion des capacités productives, l’infrastructure, l’agriculture, l’industrie et l’innovation, elle soutient la stabilité plutôt qu’elle ne la menace. Le problème n’est pas la monnaie, mais l’usage que l’on en fait.

Ce séjour a donc consolidé en moi une conviction exigeante. Le problème congolais ne réside ni dans l’absence d’aspirations modernes chez le citoyen ordinaire ni uniquement dans la rareté des ressources, mais dans notre difficulté collective à accepter la discipline d’une structuration stratégique de long terme fondée sur des raisonnements scientifiques éprouvés. Cette difficulté se reflète dans la nature même de notre système et dans les critères de sélection de nos gouvernants, de nos leaders et de nos figures publiques, où la visibilité supplante trop souvent la compétence et la rhétorique l’emporte sur la rigueur analytique. La transformation réelle dépend des incitations, des comportements économiques et des arbitrages microéconomiques des Congolais eux-mêmes. La puissance d’une nation ne se mesure pas à la progression de ses recettes fiscales ni à des équilibres nominaux, mais à l’amélioration effective de la condition de ses citoyens et à la capacité productive qu’ils développent. C’est pourquoi le débat en vue des élections de 2028 devrait déplacer son centre de gravité de la politique symbolique vers les enjeux de politique économique, vers les critères de compétence et vers la structuration concrète de la création de valeur, car c’est à cette échelle que se construit ou se compromet la puissance nationale.

Vous ne cessez d’écrire des tribunes tant sur la vie politique en RDC que sur la marche l’économie nationale et de la situation sociale des Congolais. Qu’est-ce qui motive le plus vos écrits ? Quels sont les objectifs poursuivis derrière ces articles de fond que vous ne cessez de produire sur la RDC ?

Je n’écris ni par goût de la polémique ni par volonté d’occuper l’espace médiatique, encore moins par recherche de ce que l’on appelle en RDC la « visibilité ». Sous le soleil lourd de Kinshasa, dans les coins perdus de la nation, des jeunes comme des esprits plus mûrs m’arrêtent pour discuter, parfois pour me remercier, parfois pour contester avec vigueur mes analyses. Dans mes « malewa » préférés, autour d’un plat chaud, ou par messages tardifs sur WhatsApp, certains saluent mes propositions, d’autres interrogent ma lecture idéologique des blocages nationaux et des solutions que j’avance. Ces interactions montrent que les idées circulent, qu’elles provoquent, qu’elles dérangent parfois. Elles prouvent surtout que le débat intellectuel n’est pas absent, il cherche simplement des cadres plus exigeants.

J’écris parce que l’économie politique d’un pays ne se transforme pas uniquement par ses institutions formelles, mais par l’écosystème intellectuel qui les structure et les légitime. J’interviens dans plusieurs contextes à travers le monde, mais dans le cas de la RDC, l’enjeu est à la fois critique et intime, car je suis congolais de père et de mère. Lorsqu’un pays cumule guerre prolongée, concentration extrême de pauvreté et fragilité institutionnelle persistante, la qualité du débat public devient elle-même une variable stratégique. Joel Mokyr a montré que le développement moderne repose sur la circulation d’idées utiles et sur la capacité d’une société à transformer le savoir en innovation productive. J’y ajoute le Ratio du Contrat Social, un indicateur que j’ai développé pour mesurer la part des dépenses publiques orientée vers les capacités humaines par rapport à celle consacrée aux appareils institutionnels et sécuritaires. Cet indicateur révèle la nature concrète du lien entre gouvernants et gouvernés. Dans le cas de la RDC, un ratio inférieur à 0,5 place le pays parmi les configurations les plus déséquilibrées au monde et traduit un pacte implicite structurellement asymétrique, où l’État se consolide plus rapidement qu’il n’émancipe ses citoyens.

Ce qui motive mes écrits, c’est l’écart persistant entre ces cadres analytiques et la nature des débats dominants en RDC. Nous discutons d’agrégats, de performances fiscales, de stabilisation nominale, comme si l’augmentation des recettes constituait en elle-même une transformation économique. La question centrale porte pourtant sur la structure du contrat social et sur les incitations microéconomiques qu’il produit. Un pays ne se transforme pas par la simple progression de ses encaissements publics, mais par la manière dont ces ressources sont orientées vers les capacités humaines, la productivité et la création de valeur. Lorsque la composition des dépenses révèle une priorité accordée aux appareils institutionnels plutôt qu’à l’investissement humain, la progression comptable masque une stagnation structurelle. Mes tribunes visent précisément cette mutation cognitive préalable à toute réforme durable.

Un des sujets qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive ces six derniers mois en RDC, c’est l’appréciation du franc congolais par rapport au dollar américain actionnée par le Gouverneur André Wameso au mois de septembre 2025. Dans vos tribunes, vous avez dénoncé non seulement la politique monétaire de l’actuel gouverneur de la BCC mais aussi vous ne cessez de proposer des pistes pour une banque centrale dans une économie moderne du 21e siècle. A analyser de près, vous prêchez dans le désert. Personne ne vous écoute. Êtes-vous frustré de cette indifférence face à vos contributions en tant que scientifique, tant sur la politique monétaire que sur la politique budgétaire en RDC ?

Je ne suis pas frustré au sens émotionnel du terme, parce que je n’écris pas avec l’illusion d’un effet immédiat. En économie politique, l’inertie institutionnelle est une donnée, pas une surprise. Une banque centrale n’est pas seulement un organe technique, c’est une institution de pouvoir, avec ses routines, ses intérêts, ses réflexes de légitimation. Lorsqu’un gouverneur comme André Wameso annonce une appréciation du franc congolais, le débat se polarise vite sur l’apparence du résultat nominal, alors que la question centrale porte sur le mécanisme, le coût réel, les gagnants, les perdants, les effets sur le crédit, sur la production et sur la structure des incitations. La difficulté n’est donc pas d’être entendu, c’est de déplacer un débat qui reste trop souvent prisonnier d’indicateurs symboliques.

Si l’on a parfois l’impression que je prêche dans le désert, c’est parce que le désert n’est pas vide, il est organisé. Il existe une économie politique de l’orthodoxie monétaire, une préférence institutionnelle pour les solutions qui « font sérieux » aux yeux de l’extérieur et qui protègent la réputation des décideurs, même lorsqu’elles contraignent l’économie réelle. Cependant, une banque centrale moderne ne se définit pas uniquement par sa capacité à contenir l’inflation ou à défendre un taux de change, mais par sa capacité à organiser le financement de l’économie productive, à stabiliser les anticipations sans étouffer le crédit, à comprendre la création monétaire endogène, à coordonner avec le budget sans se limiter à la peur rituelle de la liquidité. Proposer cela, ce n’est pas contester une personne, c’est contester une hiérarchie de priorités devenue inadaptée.

Je ne cherche donc pas l’écoute comme une gratification. Je cherche l’accumulation d’une mémoire analytique qui finit, tôt ou tard, par s’imposer lorsque les faits résistent à la rhétorique. Dans l’histoire des politiques économiques, les idées justes ne triomphent pas parce qu’elles sont répétées, mais parce qu’elles deviennent nécessaires. Mon rôle est de formuler ces idées, de les structurer, de les documenter, de les rendre disponibles. Le reste dépend de la maturité du système et, souvent, de la gravité des crises qui obligent enfin à penser autrement.

Alors que vous sillonnez le monde, vous voyez comment les autres économies avancent. Vous constatez des innovations technologiques qui stimulent les économies ailleurs. Quel sentiment avez-vous de voir que la classe dirigeante en RDC  est en déphasage avec l’économie moderne et les technologies innovantes disponibles dans les pays avancés ?

Le déphasage dont vous parlez ne doit pas être interprété comme un déficit d’intelligence individuelle, mais comme un écart systémique de capacité étatique. Les économies qui avancent aujourd’hui ne progressent pas uniquement grâce aux technologies visibles, mais grâce à l’intégration cohérente entre innovation technologique, architecture institutionnelle et stratégie industrielle. Ce que l’on observe ailleurs, c’est la réduction progressive du state capacity gap, c’est-à-dire l’écart entre la complexité croissante de l’économie moderne et la capacité de l’État à l’organiser stratégiquement. En RDC, cet écart demeure significatif. L’accès aux technologies existe, mais l’État ne dispose pas encore des instruments analytiques, financiers et institutionnels pour structurer leur appropriation productive.

Nous vivons une fenêtre historique de convergence technologique. Mais cette convergence ne dépend pas uniquement de l’importation d’outils techniques. Elle dépend de la manière dont une société structure la participation productive de ses citoyens. Dans mes travaux récents, j’ai proposé une relecture contemporaine de la théorie de la valeur-travail, adaptée au 21e siècle. Dans les économies modernes, la valeur ne provient plus uniquement du temps de travail incorporé, mais de la qualité des moyens de participation à l’entreprise, à la production, aux services et même au dialogue institutionnel. La productivité moderne repose sur le capital humain, la capacité cognitive, l’accès au financement, l’intégration technologique et la qualité des incitations. Si ces conditions ne sont pas structurées, l’innovation technologique reste périphérique et ne transforme pas réellement l’économie.

Le véritable enjeu n’est donc pas d’imiter les pays avancés, mais de transformer la manière dont les Congolais sont intégrés dans l’appareil productif et décisionnel. La modernité économique repose sur la capacité à articuler savoir scientifique, financement stratégique, structuration industrielle et qualité microéconomique de la participation. Tant que la technologie sera abordée comme un symbole de modernité plutôt que comme un levier de transformation des incitations individuelles et collectives, le déphasage persistera. La convergence ne se décrète pas ; elle se construit par l’élévation systématique de la capacité de participation productive des citoyens.

La RDC est actuellement au centre de la transition énergétique à laquelle toutes les grandes puissances accourent notamment pour sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en métaux critiques. Quels sont les erreurs à éviter et quelle stratégie adoptée face à chacune de ces puissances (aux États-Unis, Chine, Europe, Japon) ?

La RDC se présente souvent comme étant « au centre » de la transition énergétique mondiale en raison de ses réserves de métaux critiques. L’expression est séduisante mais conceptuellement trompeuse. Être indispensable sur le plan géologique ne signifie pas occuper une position centrale dans l’architecture du pouvoir économique mondial. Comme la majorité des économies du Sud global, la RDC demeure insérée en périphérie des chaînes de valeur, exportant des intrants primaires sans maîtriser la transformation, la technologie ni la finance où se concentre la captation de richesse. Confondre importance minérale et centralité systémique constitue la première erreur stratégique.

L’enjeu ne consiste pas seulement à accroître la valeur ajoutée locale, mais à opérer un déplacement vers la création de valeur. Ajouter une étape de transformation reste marginal lorsque la conception, la propriété intellectuelle, l’ingénierie financière et les standards demeurent externes. La variable stratégique n’est pas la « RDC » comme entité abstraite, mais le Congolais comme agent productif doté de compétences, de capacité d’organisation et d’innovation. La souveraineté économique commence lorsque l’individu devient porteur de valeur et non simple support d’extraction. La rhétorique du « pays solution » entretient une posture géologique et passive. La priorité doit être de faire du Congolais « l’être solution », la pièce maîtresse de l’architecture productive.

Les relations avec les États-Unis, l’Europe, le Japon ou la Chine ne sont pas nouvelles. Depuis la guerre froide jusqu’à l’ascension industrielle asiatique, la constante a été l’absence d’une doctrine nationale contraignante. L’ouverture commerciale n’a jamais suffi. Ce qui a manqué est la capacité à fixer les termes de l’échange. Dans un système asymétrique, celui qui ne définit pas ses conditions internalise celles des autres. L’accès aux ressources aurait dû être conditionné à des transferts technologiques vérifiables, à une montée en compétence locale mesurable et à une intégration progressive dans les segments intermédiaires et supérieurs des chaînes de valeur.

Le choix n’est pas géopolitique au sens binaire, il est stratégique. La centralité ne se proclame pas, elle se construit par la maîtrise des règles du jeu. Réduire la périphérie suppose une constance doctrinale sur plusieurs décennies où chaque partenariat est évalué selon un critère strict. Renforce-t-il durablement la capacité productive du Congolais ou reconduit-il une économie d’extraction dont la valeur stratégique est captée ailleurs.

Quelles sont les opportunités d’ordre économique et stratégique que la RDC devrait saisir actuellement pour réajuster sa gouvernance dans la perspective de se remettre sur les rails de l’émergence économique ?

La RDC traverse une période où les contraintes extérieures se transforment paradoxalement en opportunités stratégiques. La guerre, la recomposition géoéconomique mondiale, la transition énergétique et la fragmentation des chaînes de valeur créent un environnement dans lequel les positions périphériques peuvent être reconfigurées. L’émergence ne découle pas d’une conjoncture favorable, mais de la capacité à interpréter cette conjoncture comme moment constituant. La première opportunité réside donc dans une refondation de la capacité étatique. Non pas l’expansion bureaucratique, mais la reconstruction de la cohérence décisionnelle, de la discipline d’exécution et de l’évaluation rigoureuse des politiques publiques. Une économie n’émerge pas parce qu’elle possède des ressources, mais parce qu’elle possède un État capable de les organiser stratégiquement.

La seconde opportunité est d’ordre productif et microéconomique. L’émergence ne naît jamais des agrégats macroéconomiques, mais de la transformation des structures productives. La RDC doit déplacer son centre de gravité économique de la rente vers la production organisée. Cela implique une politique industrielle sélective, un accès structuré au financement, une réforme du foncier, une sécurisation énergétique et une intégration progressive dans des segments intermédiaires des chaînes de valeur. La transition énergétique mondiale offre un levier, mais seulement si elle sert à bâtir des compétences nationales, des unités de transformation et des écosystèmes industriels locaux. Sans cette montée en gamme, la centralité minérale restera périphérique en termes de pouvoir économique.

La troisième opportunité est monétaire et financière. Une économie qui aspire à l’émergence ne peut pas traiter la monnaie comme un simple instrument de stabilisation nominale. Elle doit en faire un levier de transformation structurelle. Cela suppose une coordination stratégique entre politique budgétaire et politique monétaire afin d’orienter le crédit vers les secteurs productifs, de réduire les dépendances aux importations et de soutenir la reconstruction des capacités internes. La stabilité durable ne résulte pas d’une compression permanente, mais de l’élargissement de la base productive. Une économie qui produit plus stabilise plus solidement sa monnaie qu’une économie qui restreint.

L’opportunité décisive est institutionnelle et sociale. L’émergence exige une reconfiguration du contrat social. L’État doit investir prioritairement dans les capacités humaines, dans l’éducation technique, dans la santé productive, dans l’infrastructure de participation économique. La question centrale devient celle-ci : les choix budgétaires et institutionnels renforcent-ils la capacité du Congolais à créer de la valeur ou perpétuent-ils une logique administrative sans transformation ? L’émergence n’est pas une trajectoire statistique, c’est un projet civilisationnel fondé sur la discipline stratégique, la cohérence institutionnelle et l’élévation systématique de la capacité productive nationale.

Comment se présente cette année 2026 pour vous en tant que chercheur en économie politique ? Quels sont vos objectifs poursuivis cette année ? Quel est votre agenda sur le plan international en termes de conférences scientifiques et de publications scientifiques ?

Rien que la première moitié de l’année 2026 s’annonce exigeante, mais elle s’inscrit dans une trajectoire intellectuelle cohérente plutôt que dans une simple accumulation d’interventions académiques. Les conférences auxquelles je suis invité à présenter mes différents travaux ou à participer comme discutant à Philadelphie, Lima, Austin, Chicago, Bordeaux, Nice ou Galway ne constituent pas des événements isolés. Elles participent d’un même effort visant à interroger certains fondements de l’économie politique contemporaine. Qu’il s’agisse de repenser la rationalité économique au-delà du paradigme utilitariste, de revisiter la question de la dette sous l’angle de la justice structurelle, d’analyser la fragmentation politique ou de redéfinir les bases du contrat social, l’objectif demeure constant. Il s’agit de contribuer à une révision conceptuelle de cadres analytiques devenus insuffisants face aux réalités du XXIe siècle.

La publication prochaine de mon ouvrage « Why Nations Crawl, While Others Use Béquilles to Stand » s’inscrit dans cette même dynamique. Ce travail, comme plusieurs articles attendus cette année, cherche à déplacer certaines catégories dominantes en économie, notamment en introduisant des outils tels que l’indifférence rationnelle, une lecture renouvelée de la valeur-travail adaptée à l’économie technologique et le Social Contract Ratio comme instrument empirique de compréhension du lien entre gouvernants et gouvernés. Il ne s’agit pas de commenter l’économie existante, mais de participer à sa reconfiguration intellectuelle. Si ces travaux parviennent à influencer durablement les débats théoriques, alors ils auront atteint leur finalité. Les reconnaissances académiques éventuelles ne seraient que des effets secondaires d’une contribution plus large.

Parallèlement, il serait impossible de négliger la manière dont se structure mon initiative en RDC. L’année 2026 s’annonce décisive sur le plan institutionnel. À l’Université Lumumba, nous poursuivons le recrutement académique, la consolidation des programmes et travaillons activement à ce que l’université soit pleinement intégrée dans les projets issus des futurs accords stratégiques entre les États-Unis et la RDC, afin qu’elle en devienne un véritable pont scientifique et intellectuel durable.

L’ambition dépasse largement la production individuelle de recherche. Elle consiste à bâtir une plateforme académique capable de former une génération de chercheurs et de décideurs aptes à penser l’économie africaine avec des outils contemporains, rigoureux et comparativement solides. L’agenda est dense, mais il reflète une cohérence stratégique. Produire des idées, les confronter aux débats internationaux, puis les institutionnaliser localement à travers des structures durables. C’est cette articulation entre théorie, diffusion du savoir et ancrage institutionnel qui donnera sa véritable portée à l’année à venir.

En tant que chercheur en économie politique, en quoi l’économie du 21e siècle est fondamentalement différente de celle du 20e siècle ?

L’économie du XXe siècle était structurée autour de l’industrialisation lourde, de la production de masse et de l’État-nation comme cadre souverain dominant. Les États-Unis fordiste, l’Allemagne industrielle, le Japon d’après-guerre ou encore la France planificatrice représentaient différentes variantes d’un même modèle productif centré sur l’accumulation du capital physique. La croissance reposait principalement sur l’expansion manufacturière et sur une stabilisation macroéconomique pensée à l’échelle nationale. Les grandes écoles de pensée, qu’il s’agisse du keynésianisme, du structuralisme latino-américain ou du marxisme industriel, partageaient une hypothèse commune. La richesse provenait essentiellement de la transformation matérielle et de la mobilisation du travail au sein d’un appareil productif territorialement ancré. Les débats idéologiques opposaient des visions du rôle de l’État, mais non la nature profonde de la valeur économique.

Le XXIe siècle repose sur une architecture profondément différente. La valeur ne se concentre plus prioritairement dans la production matérielle, mais dans la connaissance, l’innovation, les réseaux et la capacité à organiser l’information. Les États-Unis dominent par leurs écosystèmes technologiques et financiers. La Chine investit massivement dans l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et la maîtrise des chaînes de valeur globales. L’Allemagne restructure son industrie autour de l’intégration numérique avancée. La Corée du Sud et Israël ont construit des modèles fondés sur l’innovation systémique et la densité institutionnelle. Parallèlement, les cadres théoriques évoluent. L’économie néoclassique d’équilibre coexiste avec l’économie institutionnaliste, l’héritage schumpétérien renouvelé, les théories de la complexité, la finance comportementale et les travaux sur la création monétaire endogène. La monnaie circule dans un univers financiarisé où le crédit structure la dynamique productive.

La différence fondamentale réside dans la centralité des idées et de la capacité institutionnelle à gérer la complexité. Le XXe siècle récompensait la capacité à produire. Le XXIe siècle récompense la capacité à organiser, à innover et à coordonner des systèmes interdépendants. Les États qui prospèrent sont ceux qui réduisent leur écart de capacité institutionnelle face à cette complexité croissante. Ceux qui continuent d’appliquer des instruments analytiques hérités du siècle précédent à une économie profondément transformée risquent de stabiliser des indicateurs sans transformer leur structure productive. Le danger, pour des pays comme la RDC, est précisément là. Utiliser les outils d’un monde révolu pour tenter de gouverner une économie qui a déjà changé de nature.

 

By amedee

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