Luc AloumaLuc Alouma

Lucas Alouma

Lorsqu’on affirme que notre société subit les événements plutôt qu’elle ne les maîtrise, il convient d’aller au-delà de cette simple observation pour en comprendre les mécanismes psychologiques, intellectuels et institutionnels. Je voudrais ici mettre en lumière un phénomène qui me paraît particulièrement préoccupant dans l’évolution de la société congolaise : la généralisation de la colère comme mode de réaction aux événements et, progressivement, comme substitut à la réflexion, à l’anticipation et à la planification.

Notre société semble de plus en plus gouvernée par un tempérament collectif réactif. Nous nous indignons, nous nous emportons, nous protestons, nous accusons et nous condamnons, mais nous consacrons insuffisamment d’énergie à comprendre les causes profondes des situations qui provoquent ces réactions et, surtout, à organiser les moyens de les prévenir. La colère devient ainsi le langage dominant d’une société qui ne parvient plus à maîtriser les circonstances de son existence.

Prenons un exemple simple : celui de la faim. Une personne qui décide volontairement de jeûner peut supporter la privation alimentaire avec une certaine sérénité, parce qu’elle en connaît la raison, en accepte les contraintes et en maîtrise, dans une certaine mesure, la durée. En revanche, celui qui souffre de la faim sans l’avoir choisie, sans savoir quand il pourra manger et sans disposer des moyens d’améliorer sa situation, éprouve naturellement de la frustration, de l’angoisse et parfois de la colère. Pourtant, il s’agit dans les deux cas d’une privation alimentaire. Ce qui change fondamentalement, c’est le rapport psychologique à l’événement : dans un cas, la privation est volontaire et anticipée ; dans l’autre, elle est imposée, incertaine et subie. Cette comparaison ne signifie évidemment pas que la faim volontaire et la faim imposée soient équivalentes dans leurs conséquences physiques et sociales. Elle montre plutôt combien la prévisibilité et le sentiment de maîtrise influencent notre manière de réagir.

C’est précisément cette seconde situation qui caractérise une grande partie de notre expérience collective. La population subit la pauvreté, l’insécurité, les difficultés économiques et la dégradation des services publics sans disposer de perspectives suffisamment crédibles pour en sortir. Elle s’indigne alors contre les gouvernants, qu’elle tient pour responsables de son malheur. Mais ceux-ci, faute d’avoir suffisamment anticipé les problèmes et organisé des réponses durables, se retrouvent eux-mêmes dépassés par les événements. J’ai déjà entendu un haut responsable du gouvernement dire sans gêne que la détresse sociale depassait les capacités institutionnelles. Au lieu de reconnaître les insuffisances de la gouvernance et de rechercher des solutions structurelles, certains réagissent à leur tour avec irritation, accusent la population d’immaturité, interprètent les revendications comme des menaces et privilégient des réponses autoritaires, sécuritaires ou purement communicationnelles.

Nous assistons alors à un phénomène particulièrement dangereux : la colère des gouvernés rencontre la colère des gouvernants, et cette confrontation finit par remplacer le dialogue rationnel nécessaire au fonctionnement d’une démocratie. Les premiers protestent parce qu’ils souffrent ; les seconds se crispent parce qu’ils ne maîtrisent plus suffisamment la situation. Les injures, les accusations, les intimidations et les démonstrations de force occupent progressivement l’espace qui devrait revenir à l’explication, à la concertation et à la recherche méthodique de solutions.

Cette évolution contribue à banaliser une culture de la violence. La méfiance s’installe entre les citoyens, les autorités et les différentes composantes de la société. Certains responsables et opérateurs économiques recherchent alors leur propre sécurité dans des dispositifs de protection personnelle toujours plus importants, tandis que la sécurité collective demeure insuffisamment garantie. Nous finissons ainsi par construire des espaces individuels de protection au milieu d’une société dont nous laissons se dégrader les conditions générales de sécurité. Chacun cherche à se mettre à l’abri des conséquences d’un désordre collectif auquel l’absence de solutions durables permet de se perpétuer.

Mais le phénomène devient encore plus préoccupant lorsqu’il affecte les questions de souveraineté et de sécurité nationale.

Comment prétendre conduire efficacement une guerre lorsqu’on demeure prisonnier d’une succession de réactions émotionnelles aux initiatives de l’adversaire ?
Comment espérer maîtriser une crise sécuritaire prolongée si l’on ne dispose pas d’une doctrine cohérente, d’une capacité permanente d’anticipation, d’une organisation institutionnelle rigoureuse et d’une évaluation rationnelle des décisions prises ?

Depuis plus de trois décennies, la République démocratique du Congo traverse des conflits armés récurrents dont les conséquences humaines, économiques et territoriales sont considérables. Des opérations militaires, des initiatives diplomatiques et des efforts de paix ont certes été entrepris. Cependant, la persistance des crises nous oblige à interroger la cohérence, la continuité et l’efficacité de nos stratégies nationales. Trop souvent, notre débat public donne l’impression que nous attendons une nouvelle offensive, une nouvelle occupation territoriale ou une nouvelle tragédie pour réagir avec indignation, multiplier les déclarations et annoncer des mesures d’urgence.

Nous avons trop souvent transformé la guerre en une succession de réactions émotionnelles, alors qu’elle exige avant tout une intelligence stratégique, une préparation permanente et une maîtrise rigoureuse des moyens de l’État.

La colère peut certes mobiliser une nation face à l’injustice ou à l’agression. Elle peut éveiller les consciences et susciter une volonté de résistance. Mais elle ne saurait constituer, à elle seule, une stratégie de défense. Lorsqu’elle domine durablement la prise de décision, elle peut rétrécir le champ de l’analyse, favoriser la précipitation et rendre plus difficile l’examen des différentes options disponibles. La véritable force d’un État réside dans sa capacité à transformer l’indignation légitime en organisation rationnelle, en discipline institutionnelle et en action cohérente.

Il faut également comprendre qu’un acteur hostile peut chercher à exploiter les réactions prévisibles de son adversaire. Les provocations, les pressions et les opérations de désinformation peuvent avoir pour objectif de provoquer des décisions précipitées, de détourner l’attention des priorités ou de fragiliser la cohésion nationale. Cela ne signifie pas que toutes nos difficultés seraient intentionnellement orchestrées de l’extérieur. Une telle explication serait trop simpliste. Mais une nation qui réagit systématiquement sous l’effet de l’émotion devient plus vulnérable aux manœuvres destinées à exploiter ses divisions et ses faiblesses.

Le même mécanisme se retrouve dans notre vie politique intérieure. Les manifestations de l’opposition peuvent exprimer des revendications légitimes, tout comme les autorités ont la responsabilité de préserver l’ordre public. Mais lorsque la protestation se réduit à l’exaspération et que la réponse de l’État se transforme en répression, les deux parties risquent de s’enfermer dans une confrontation qui éloigne la société de la résolution de ses problèmes. La colère produit alors des mobilisations intenses mais parfois éphémères, suivies de nouvelles frustrations, lesquelles alimentent à leur tour d’autres épisodes de tension.

Nous entrons ainsi dans un cycle de réaction, de confrontation, d’épuisement et de recommencement, sans parvenir à transformer suffisamment les causes qui entretiennent le désordre.

Le problème n’est donc pas que les Congolais éprouvent de la colère. Face à l’injustice, à la pauvreté, à la violence et à l’insécurité, cette émotion est souvent parfaitement compréhensible. Le véritable problème apparaît lorsque la colère devient notre principal instrument d’interprétation et d’action, au point de marginaliser la réflexion méthodique, la préparation et la recherche de solutions.

Il nous faut sortir de cette économie psychologique de la réaction pour construire une véritable culture nationale de l’anticipation.

Cela suppose des dirigeants capables de prévoir plutôt que de simplement répondre aux crises ; des institutions qui planifient au lieu d’improviser ; une administration qui identifie les risques avant qu’ils ne deviennent des catastrophes ; une classe politique qui privilégie les programmes et les résultats aux invectives ; et une population progressivement mieux informée, mieux organisée et davantage associée aux décisions qui déterminent son avenir.

Une société qui anticipe n’est pas une société qui ne connaît plus de difficultés. C’est une société qui développe les capacités intellectuelles, psychologiques et institutionnelles nécessaires pour empêcher que chaque difficulté ne se transforme en crise incontrôlable.

Voilà pourquoi je considère que notre principal défi dépasse la seule question économique, militaire ou politique. Il touche à notre manière collective d’appréhender les événements.

Nous devons apprendre à remplacer la précipitation par la préparation, l’agitation par l’organisation, l’indignation sans lendemain par l’action durable et la réaction instinctive par le discernement.

Car, en définitive, une nation qui ne pense pas suffisamment les événements avant qu’ils ne surviennent risque de consacrer toute son énergie à en subir les conséquences.

Et lorsque cette situation devient permanente, la colère cesse d’être une réaction occasionnelle : elle devient le symptôme d’une société qui a perdu une partie de sa capacité à orienter son propre destin.

Le Congo ne doit plus seulement apprendre à résister aux événements. Il doit apprendre à les anticiper, à les comprendre et, autant que possible, à les maîtriser. C’est à ce prix que nous pourrons passer d’une société de réaction à une société de construction et de développement.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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