Par Prof. José M. Bakima

Introduction : une erreur qui coûte un continent

Depuis des décennies, un récit s’est imposé dans les discours politiques, académiques et médiatiques : l’Afrique serait un continent en construction, en quête de modèles, de structures, de fondements.

Ce récit, répété jusqu’à devenir une évidence, masque pourtant une réalité plus profonde.

Car il repose sur une confusion fondamentale : il confond absence de fondement et invisibilité des fondements.

L’Afrique ne manque pas de structures.
Elle a été progressivement séparée de sa propre capacité à les reconnaître.

 

  1. L’Occident et la reconstruction par les textes

Dans l’histoire occidentale, la tradition a souvent été abordée comme un héritage à retrouver, à interpréter, à reconstruire.

Les grandes références mobilisées sont connues :

– la philosophie grecque,

– le droit romain ;

– les traditions religieuses ;

– les corpus théologiques et philosophiques.

À chaque époque de crise, l’Occident est revenu vers ces sources :

– la Renaissance vers l’Antiquité,

– les Lumières vers la raison,

– les périodes contemporaines vers les textes fondateurs.

La tradition devient alors un objet intellectuel.

Elle est étudiée, commentée, réinterprétée.

Ce processus a produit des résultats remarquables :

– États structurés,

– institutions durables ;

– systèmes juridiques cohérents.

Mais il a aussi introduit une rupture silencieuse : la séparation entre la connaissance et la vie vécue.

 

  1. L’Afrique et la tradition incarnée

Dans de nombreuses sociétés africaines, la tradition n’a jamais été principalement textuelle.

Elle était vécue, transmise, incarnée.

Elle se manifestait dans les structures sociales, les rythmes de vie, les formes de pouvoir, les rapports au temps et au vivant.

Le paradigme kongo du Dikenga–Nkodia–Mbongi en est une illustration particulièrement claire.

Il ne s’agit pas d’un système abstrait, mais d’une cosmologie opératoire :

– le temps y est cyclique (Dikenga),

– le devenir y est transformation (Nkodia) ;

– la régulation sociale y est communautaire (Mbongi).

Complété par :

– Muela : énergie vitale,

– Moyo : centre de conscience ;

– Nitu : corps incarné.

Ici, la pensée ne décrit pas seulement le monde. Elle organise le monde.

 

III. La rupture coloniale : une fracture de l’intelligibilité

La colonisation n’a pas seulement été une domination territoriale.

Elle a opéré une transformation beaucoup plus profonde : une rupture de l’intelligibilité.

Les systèmes africains ont été disqualifiés, dévalorisés, réduits à des pratiques “traditionnelles” sans rationalité.

Dans le même temps, des systèmes extérieurs ont été imposés comme universels :

– modèles politiques,

– systèmes éducatifs ;

– structures économiques.

Le résultat est un phénomène durable : une élite formée dans des cadres conceptuels étrangers,
souvent incapable de lire les structures profondes de sa propre société.

 

  1. Le paradoxe africain contemporain

Aujourd’hui, l’Afrique vit dans un paradoxe permanent :

– elle adopte des institutions importées,

– elle reproduit des modèles extérieurs ;

– elle parle le langage du développement global.

Mais dans le même temps : les logiques profondes des sociétés africaines continuent d’opérer.

Elles se manifestent dans :

– les solidarités informelles,

– les autorités coutumières ;

– les dynamiques communautaires ;

– les rapports au temps et à la décision.

Ce décalage produit :

– instabilité institutionnelle,

– inefficacité des politiques publiques;

– crise de légitimité.

 

  1. Revenir aux fondements : une nécessité, pas une nostalgie

Revenir aux fondements africains ne signifie pas rejeter la modernité ou refuser les apports extérieurs.

Cela signifie réintroduire une cohérence interne.

Car aucune société ne peut fonctionner durablement sur des structures qui ne correspondent pas à ses logiques profondes.

Le paradigme du Dikenga propose une voie :

-une lecture du temps adaptée,

– une organisation communautaire du pouvoir ;

– une intégration du social, du politique et du cosmique.

 

  1. Vers une modernité enracinée

L’Afrique n’a pas à choisir entre tradition et modernité.

Elle peut produire une modernité enracinée, fondée sur :

– ses propres matrices culturelles,

– ses systèmes de pensée ;

– ses logiques sociales ?

Cela implique une refonte des systèmes éducatifs, une relecture des institutions et une revalorisation des savoirs endogènes.

 

VII. Une question de souveraineté

Au fond, la question est simple, peut-on être souverain sans comprendre ses propres fondements ?

La dépendance ne se limite pas à l’économie ou à la politique.

Elle est aussi intellectuelle et ontologique.

Tant que les catégories de pensée sont importées, la souveraineté reste incomplète.

 

Conclusion : reconnaître pour reconstruire

L’Afrique n’a pas perdu sa tradition. Elle a été amenée à ne plus la voir.

Le travail à accomplir aujourd’hui n’est pas de créer ex nihilo, mais de reconnaître, comprendre, traduire les structures qui existent déjà.

L’Afrique n’a pas à se réinventer.
Elle a à se reconnaître, pour enfin se reconstruire.

 

By amedee

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