Préliminaire
À la lumière des grandes pensées de philosophes tels que Karl Marx, Friedrich Engels, Max Weber, Michel Foucault et Hannah Arendt, je me permets, avec l’humilité mais aussi la responsabilité qu’impose la réflexion intellectuelle, de vous présenter en ce 25 février 2026 ma propre lecture philosophique sur le fondement du pouvoir — dans le monde, en Afrique et plus particulièrement en République Démocratique du Congo.
Il ne s’agit pas d’un exercice académique destiné à satisfaire un jury, mais d’une contribution à une réflexion essentielle pour notre temps. Car comprendre le pouvoir, c’est comprendre les mécanismes qui structurent nos sociétés ; et éclairer ces mécanismes, c’est déjà commencer à transformer les mentalités.
Je ne détiens pas un doctorat en philosophie. Cependant, la valeur d’une pensée ne réside pas uniquement dans la consécration institutionnelle qu’elle reçoit, mais dans sa cohérence interne, sa capacité d’interprétation du réel et sa puissance d’éveil des consciences. L’autorité philosophique ne procède pas seulement d’un diplôme ; elle naît de la rigueur de l’analyse, de la profondeur du questionnement et de l’engagement envers la vérité.
Si la connaissance libère, alors réfléchir sur le pouvoir n’est pas un luxe intellectuel, mais une nécessité historique. Mon ambition n’est ni de rivaliser avec les maîtres de la pensée, ni de m’ériger en autorité académique, mais d’ouvrir un espace de lucidité collective. Car un peuple qui comprend les structures qui le gouvernent se donne déjà les moyens de sa propre émancipation.
Introduction : l’illusion du visage unique
La pensée politique commune associe spontanément le pouvoir à des figures visibles : présidents, ministres, chefs d’institutions. Cette personnalisation rassure. Elle simplifie la complexité du réel en attribuant la causalité historique à des individus identifiables.
Pourtant, cette représentation est réductrice. Dans le monde contemporain, le pouvoir ne saurait être porté par un seul individu, quelles que soient ses capacités ou son autorité. Il est, avant tout, un système.
Le pouvoir visible n’est qu’un masque.
Le flou intellectuel qui entoure encore, en Afrique, la compréhension profonde du pouvoir crée un terrain fertile pour des récupérations opportunistes. Lorsque la pensée politique manque de clarté et de direction, d’autres structures investissent naturellement l’espace laissé vacant.
C’est dans ce contexte que des institutions religieuses telles que la CENCO interviennent parfois pour proposer des orientations ou des schémas de sortie de crise, là où les gouvernants en place semblent réticents à écouter ou incapables de formuler une vision cohérente. Cette irruption ne relève pas nécessairement d’une volonté de conquête du pouvoir, mais elle traduit l’existence d’un vide stratégique et moral dans la sphère politique.
Dans une atmosphère publique où la compétence peine à s’imposer comme critère central de légitimité, et où l’action politique oscille entre improvisation et inertie, la frontière entre autorité morale et pouvoir institutionnel devient poreuse.
Parallèlement, certains responsables d’églises indépendantes s’invitent dans le débat public avec des discours souvent prophétiques, parfois alarmistes, qui tendent à sacraliser le pouvoir ou à dramatiser la situation nationale. Ces interventions peuvent offrir un soulagement psychologique à une classe politique fragilisée ou en perte de repères, mais elles contribuent aussi à entretenir une confusion entre le registre spirituel et la responsabilité politique.
Lorsque la pensée stratégique fait défaut, le pouvoir devient perméable aux récits religieux, mystiques ou émotionnels. Or, une nation ne peut durablement se gouverner ni par le vide intellectuel, ni par la sacralisation du pouvoir, mais par la clarté des principes, la compétence et la responsabilité. Comprendre cette dimension est essentiel pour saisir les blocages récurrents de la gouvernance congolaise.
- Le pouvoir comme structure hiérarchique
Toute organisation humaine repose sur une chaîne de dépendances. Le fonctionnaire dépend d’un supérieur, le supérieur d’un autre, jusqu’au sommet institutionnel représenté par le Chef de l’État. Cette verticalité donne l’impression d’une concentration ultime du pouvoir.
Mais même au sommet, le pouvoir ne peut être solitaire. Il nécessite : des conseillers ; des réseaux d’appui ; des alliances politiques ; et des structures administratives.
Le pouvoir ne se concentre pas : il circule. Il s’exerce à travers un ensemble d’intermédiaires. Le sommet n’est qu’un nœud dans un réseau.
- Le pouvoir comme réseau d’influences
Au-delà de la hiérarchie interne d’un État, se déploie une seconde dimension : la dépendance externe. Les États ne sont pas isolés. Ils évoluent dans un système international structuré par des rapports de force géopolitiques ; des alliances stratégiques ; des dépendances financières ; et des contraintes économiques globales.
Un gouvernement subit la pression d’autres gouvernements. Ceux-ci, à leur tour, dépendent de marchés financiers, d’institutions monétaires, de multinationales ou de dynamiques économiques globales.
Ainsi, le pouvoir politique se trouve souvent subordonné au pouvoir économique.
III. L’impersonnalité croissante du pouvoir
À mesure que l’on remonte la chaîne des influences, le pouvoir devient moins visible et plus abstrait. Il ne se situe plus seulement dans des décisions politiques, mais dans les mécanismes monétaires ; les architectures financières ; les flux énergétiques ; les logiques technologiques ; et les paradigmes idéologiques.
Le pouvoir prend la forme de systèmes autonomes qui conditionnent les choix individuels. Les acteurs politiques deviennent parfois les gestionnaires d’une dynamique qui les dépasse. Le pouvoir moderne est systémique : il fonctionne comme un engrenage.
- La dimension métaphysique du pouvoir
Toute structure de pouvoir repose sur une vision du monde. Derrière les institutions se trouvent des idées ; derrière les idées, des croyances ; derrière les croyances, une conception de l’homme et du sens de l’histoire.
Le pouvoir n’est donc jamais neutre. Il est orienté par une anthropologie implicite : Quelle est la finalité de la société ? Quelle est la valeur suprême ? Qu’est-ce qui justifie la domination ?
Dans certaines traditions spirituelles, le pouvoir est même perçu comme traversé par des forces invisibles — qu’elles soient interprétées comme symboliques ou littérales. Cette perspective souligne que le pouvoir n’est pas uniquement technique ou institutionnel : il est aussi moral et spirituel.
- Le mythe de la neutralité
L’une des plus grandes illusions contemporaines est de croire que le pouvoir serait un instrument neutre, dont seule l’intention de l’utilisateur déterminerait l’orientation.
Or, le pouvoir est déjà structuré par des logiques internes : logiques de rentabilité ; logiques de domination ; logiques de conservation ; et logiques d’expansion.
Ces dynamiques préexistent à l’individu. Celui qui accède au pouvoir entre dans un système qui conditionne son action. Ainsi, vouloir « humaniser » le pouvoir sans en comprendre l’architecture revient à agir en surface.
- Le pouvoir comme représentation
Les individus incarnent le pouvoir, mais ils ne l’épuisent pas. Ils en sont les représentants temporaires.
Le pouvoir fonctionne comme une dramaturgie : un visage pour rassurer ; une autorité pour décider ; une institution pour légitimer. Mais derrière cette mise en scène se déploie une complexité de rapports invisibles. Le masque est nécessaire ; il donne forme au pouvoir.
Mais il ne doit pas être confondu avec la réalité qu’il recouvre.
VII. La nature systémique du pouvoir dans le contexte congolais
VII.1. L’héritage traditionnel : un pouvoir de conservation
Dans les sociétés africaines précoloniales, le pouvoir n’était pas orienté vers la transformation accélérée du monde social. Il était conçu pour maintenir l’équilibre, préserver la cohésion et assurer la survie collective.
Le chef traditionnel garantissait : l’harmonie sociale ; la continuité des normes ; la médiation des conflits ; et la protection spirituelle du groupe. Le pouvoir n’était pas productiviste. Il était conservateur au sens noble du terme : conserver la vie, l’ordre et la relation à la nature. Ce modèle n’était pas déficient. Il était cohérent avec son environnement historique.
VII.2. Le choc de l’État moderne importé
La colonisation, puis l’indépendance, ont introduit un modèle étatique occidental fondé sur une logique différente : la transformation permanente, la compétition internationale, l’accumulation économique et la projection stratégique.
Or, l’État moderne exige : planification économique ; industrialisation ; discipline administrative ; vision stratégique ; et production de résultats mesurables. Le problème fondamental réside dans le fait que l’architecture moderne du pouvoir a été importée plus rapidement que la transformation des mentalités qui devait l’accompagner.
Ainsi, nous avons adopté la forme de l’État moderne sans en intégrer totalement la logique profonde.
VII.3. Le pouvoir congolais : entre visage et système
En RDC, le Chef de l’État incarne symboliquement la concentration du pouvoir. Pourtant, derrière cette figure se déploient plusieurs niveaux d’influence : les réseaux internes (alliances politiques, logiques tribales, groupes d’intérêts) ; les élites administratives ; les forces économiques locales ; les pressions régionales africaines ; les puissances étrangères ; et les institutions financières internationales.
Le pouvoir congolais ne peut être compris sans intégrer ces couches successives. 5 Le Président n’est pas un centre absolu ; il est un nœud dans un réseau de contraintes.
VII.4. La dépendance économique comme cœur du système
La RDC, riche en ressources stratégiques, est insérée dans une économie mondiale dominée par des puissances industrielles et financières.
Le contrôle de monnaies, marchés, minerais stratégiques et flux d’investissement, constitue un levier de pouvoir décisif.
Dans ce contexte, la souveraineté politique formelle peut coexister avec une dépendance économique structurelle. Le pouvoir réel se déplace alors du terrain institutionnel vers le terrain économique et financier.
VII.5. La fragmentation interne : le pouvoir comme rente
À l’intérieur du système national, le pouvoir tend souvent à se transformer en rente. L’accès aux fonctions publiques devient un moyen de sécuriser des avantages plutôt qu’un outil de transformation sociale.
Cette logique produit : un activisme politique sans vision ; une multiplication de nominations et révocations ; une bureaucratie procédurale ; et une faible culture de résultats. Le pouvoir devient une position à défendre plutôt qu’une direction à tracer.
VII.6. La dimension culturelle et mentale
L’une des causes profondes de cette situation réside dans la transition inachevée entre deux conceptions du pouvoir : une conception traditionnelle de conservation et une conception moderne de transformation.
Cette tension crée une ambiguïté permanente : nous utilisons les instruments du pouvoir moderne tout en conservant une mentalité héritée d’un autre cadre historique. La question n’est pas morale seulement ; elle est aussi anthropologique.
Combien de générations sont nécessaires pour transformer une vision du monde façonnée pendant des siècles ? Question à laquelle sont conviés les sociologues et anthropologues, voire les philosophes et psychologues.
VII.7. Le risque de la personnalisation excessive
Dans le débat public congolais, l’échec est souvent attribué exclusivement au Chef de l’État. Or, si le pouvoir est systémique, alors la responsabilité l’est également.
Sanctionner un sommet sans réformer l’architecture qui l’entoure revient à reproduire les mêmes dynamiques. Un système de pouvoir dysfonctionnel ne se corrige pas par un simple changement de visage.
VII.8. Vers une redéfinition congolaise du pouvoir
Pour sortir de cette impasse, il faut :
– repenser la finalité du pouvoir : non comme rente, mais comme production nationale ; – reconstruire une culture de responsabilité collective ;
– renforcer la souveraineté économique ;
– développer une élite capable d’intégrer la complexité systémique du pouvoir mondial ;
– réconcilier l’héritage culturel africain avec les exigences stratégiques contemporaines.
Il ne s’agit pas de renier nos traditions, mais de les dépasser dialectiquement.
VII.9. Dévoiler le masque pour retrouver la direction
Si le pouvoir est systémique, alors toute réforme véritable doit agir à plusieurs niveaux : Institutionnel ; Économique ; Culturel ; Idéologique et Moral.
On ne transforme pas un système en changeant uniquement ses visages. Le pouvoir en RDC n’est ni totalement autonome, ni totalement captif. Il est inséré dans un réseau d’influences internes et externes. Il est masqué par des figures visibles, mais structuré par des forces invisibles.
Comprendre la nature systémique du pouvoir permet d’éviter deux erreurs :
– croire qu’un homme providentiel suffira à tout changer,
– croire que nous sommes totalement impuissants.
Le pouvoir est structuré, mais il est transformable.
Le pouvoir n’est jamais isolé. Il est relationnel, hiérarchisé, enchâssé dans des dépendances multiples. Il s’étend de l’administration locale aux structures économiques mondiales, et peutêtre même jusqu’aux fondements métaphysiques des civilisations.
Celui qui cherche à exercer le pouvoir pour le bien commun doit d’abord comprendre qu’il entre dans un système.
Ce n’est qu’en dévoilant le masque que l’on peut espérer orienter le pouvoir vers une finalité réellement humaine.
En RDC, le défi n’est pas seulement politique ; il est intellectuel. Il consiste à former une conscience nationale capable de penser le pouvoir dans sa complexité, afin de le transformer au service du bien commun.
Luc Alouma
loucasalouma@yahoo.fr

