TRIBUNE II
Par José Bakima
Il y a dans l’histoire des peuples une conquête plus profonde que celle du territoire.
C’est la conquête du droit de dire « nous ».
Le colonialisme n’a pas seulement organisé un territoire et exploité des ressources. Il a également produit une hiérarchie des voix : certains avaient le droit de définir le réel, d’autres celui de l’écouter.
L’indépendance devait donc être beaucoup plus qu’un changement de drapeau.
Elle devait rendre au peuple congolais la capacité de devenir sujet de sa propre histoire.
C’est l’une des dimensions fondamentales de la parole de Lumumba.
Dire « nous », c’est devenir sujet
Lorsque Lumumba parle au nom des Congolais, il ne demande pas la permission d’exister politiquement.
Il affirme une communauté historique.
Cette communauté n’est pas seulement administrative. Elle est constituée par une expérience partagée, par une mémoire, par des souffrances, par des aspirations et par une volonté de construire un avenir commun.
C’est pourquoi la question congolaise ne peut être réduite à celle de la succession des gouvernements.
La question fondamentale est celle de la formation d’un sujet politique congolais capable de se reconnaître dans une République commune.
Or cette tâche reste inachevée.
La République demeure traversée par des appartenances concurrentes, des fidélités territoriales, des intérêts particuliers, des clientèles politiques et des fractures historiques.
La diversité n’est pas le problème.
Le problème apparaît lorsque la diversité ne trouve plus de lieu institutionnel où elle peut se transformer en projet commun.
Le Congo ne manque pas seulement d’unité : il manque de lieux où fabriquer l’unité
Nous avons trop souvent cherché l’unité dans le discours.
Il faut désormais la chercher dans les institutions.
Une République n’est pas un peuple qui pense exactement la même chose.
C’est un peuple qui dispose d’institutions permettant à des expériences différentes de se confronter sans se détruire.
C’est ici que le concept de Mbongi prend toute sa portée.
Le Mbongi est l’espace de confrontation des paroles, des expériences et des savoirs.
Il ne supprime pas les différences.
Il leur donne une architecture.
Le Dialogue national devrait précisément devenir un Mbongi de la République.
Non pas une conférence supplémentaire entre acteurs politiques, mais un espace où le pays accepte enfin de regarder ensemble ses contradictions.
Sortir de la République des appartenances
Une République refondée devrait permettre à chacun d’être pleinement enraciné dans son histoire locale tout en participant à une communauté politique plus vaste.
Il ne s’agit pas de nier les identités.
Il s’agit de les inscrire dans une construction politique commune.
Le Kongo ancien, comme beaucoup d’autres traditions politiques africaines, nous rappelle que l’autorité n’était pas seulement affaire de commandement. Elle était liée à la relation, à la parole, à la transmission et à la responsabilité devant la communauté.
Nous n’avons pas besoin de reproduire les institutions anciennes.
Nous avons besoin de comprendre ce qu’elles peuvent encore nous apprendre.
La première leçon est simple :
aucune cité durable ne peut être construite contre la mémoire de ceux qui l’habitent.
Le « nous » congolais doit devenir productif
Dire « nous » ne suffit pas.
Il faut que ce « nous » produise.
Produise de la sécurité.
Produise de la nourriture.
Produise du savoir.
Produise de l’énergie.
Produise des infrastructures.
Produise de la justice.
Produise de la valeur.
Produise surtout une capacité collective à décider.
Le véritable patriotisme ne consiste donc pas à répéter que le Congo est riche.
Il consiste à faire de cette richesse une capacité collective.
Un pays qui possède des ressources mais ne sait pas les transformer reste dépendant.
Un pays qui possède des terres mais ne maîtrise pas son système foncier reste vulnérable.
Un pays qui possède une population jeune mais ne produit pas suffisamment de connaissances transforme son avantage démographique en risque.
Un pays qui possède un immense territoire mais ne peut pas y exercer effectivement son administration ne dispose que d’une souveraineté partielle.
Lumumba aujourd’hui
Lumumba appartient à l’histoire.
Mais son problème appartient encore au présent.
Son véritable héritage n’est pas l’image d’un héros figé dans le bronze.
C’est la question qu’il nous laisse :
sommes-nous capables de devenir nous-mêmes ?
Devenir nous-mêmes ne signifie pas nous fermer au monde.
Cela signifie entrer dans le monde en tant que sujet.
La République congolaise ne doit donc plus seulement chercher à être reconnue par les autres.
Elle doit devenir capable de se reconnaître elle-même.
C’est le passage de la mémoire à la souveraineté.
Et cette souveraineté ne sera réelle que lorsque le « nous » congolais cessera d’être une formule politique pour devenir une capacité institutionnelle.

