Patrice Emery LumumbaPatrice Emery Lumumba

TRIBUNE 1 

PAR JOSE M. BAKIMA

Il existe des moments dans l’histoire d’un peuple où parler n’est pas seulement parler.

Dire ce qui est, lorsque tout un système vous commande de ne pas le dire, constitue déjà un acte politique.

Le 30 juin 1960, Patrice Lumumba ne prononce pas simplement un discours. Il accomplit un premier acte de souveraineté : il restitue au peuple congolais le droit de nommer sa propre histoire.

Face au récit officiel d’une indépendance présentée comme l’aboutissement harmonieux d’une œuvre coloniale, Lumumba rappelle une autre réalité : le travail forcé, les humiliations, les violences, les inégalités et l’absence de dignité politique. Son discours est ainsi moins une célébration qu’une opération de vérité.

C’est précisément là que commence la souveraineté.

Un peuple qui ne peut pas dire ce qu’il vit ne peut pas véritablement décider de ce qu’il veut devenir.

La souveraineté commence par le témoignage

Nous avons pris l’habitude de définir la souveraineté par des attributs visibles : un drapeau, un hymne, un territoire, un gouvernement, une armée, une monnaie, un siège aux Nations unies.

Tout cela est nécessaire.

Mais rien de cela ne suffit.

La souveraineté suppose d’abord une capacité élémentaire : produire un jugement autonome sur le réel.

Dans la grammaire du Continuisme, cette fonction peut être désignée par le terme Kimbangi : témoigner, constater, rendre compte, énoncer ce qui est vrai.

Kimbangi n’est pas simplement la parole.

C’est la responsabilité de la parole devant le réel.

Or la République congolaise souffre encore d’un déficit de Kimbangi.

Nous savons beaucoup de choses sur notre pays, mais nous ne disposons pas toujours des institutions capables de transformer ces connaissances en vérité publique partagée.

Nos statistiques sont parfois fragiles. Nos cadastres sont incomplets. Nos ressources sont mal inventoriées. Nos territoires sont insuffisamment documentés. Nos infrastructures ne sont pas toujours connues avec précision. Nos populations sont administrées sans être suffisamment connues. Nos politiques publiques sont trop rarement évaluées à partir de leurs résultats.

Dans ces conditions, gouverner devient souvent une succession de décisions prises dans le brouillard.

Le Dialogue national ne peut pas commencer par les slogans

Si le Dialogue national doit véritablement ouvrir une nouvelle étape de l’histoire congolaise, il ne peut pas commencer par la distribution des responsabilités, la répartition des postes ou la négociation des équilibres entre forces politiques.

Il doit commencer par une question beaucoup plus simple :

Quel est réellement l’état de la République ?

Quel est l’état de son territoire ?

Quel est l’état de son administration ?

Quel est l’état de son système éducatif ?

Quel est l’état de son agriculture ?

Quel est l’état de ses infrastructures ?

Quel est l’état de ses finances publiques ?

Quel est l’état de ses ressources naturelles ?

Quel est l’état de sa démographie ?

Quel est l’état de sa sécurité ?

Quel est l’état réel de ses relations avec son environnement régional et international ?

Et surtout : que sommes-nous capables de mesurer nous-mêmes ?

Car dépendre des autres pour savoir ce que nous possédons, ce que nous produisons, ce que nous consommons ou ce qui se passe sur notre propre territoire constitue déjà une forme de dépendance.

De la mémoire à la connaissance

Lumumba nous enseigne donc quelque chose de plus exigeant que la commémoration.

Il nous rappelle que la souveraineté commence lorsque le peuple reprend possession de son récit.

Mais aujourd’hui, reprendre possession du récit ne signifie pas seulement répéter les paroles de 1960.

Cela signifie construire les institutions capables de connaître le Congo.

Un État souverain doit savoir.

Il doit savoir combien il possède.

Il doit savoir où se trouvent ses ressources.

Il doit savoir qui vit sur son territoire.

Il doit savoir ce que produisent ses provinces.

Il doit savoir ce que coûtent ses politiques.

Il doit savoir ce que deviennent ses recettes.

Il doit savoir ce qui fonctionne et ce qui échoue.

Il doit surtout accepter que la réalité puisse contredire ses propres discours.

C’est à cette condition que le témoignage devient une institution.

Le premier devoir de la refondation

Le premier devoir du Dialogue national n’est donc pas de fabriquer un consensus artificiel.

Il est de produire un constat national partagé.

Ce constat devrait devenir la première pierre de la refondation.

Lumumba avait compris qu’un peuple ne devient pas souverain en recevant simplement le pouvoir juridique de se gouverner. Il devient souverain lorsqu’il est capable de parler en son propre nom.

Soixante-six ans après l’indépendance, cette exigence demeure.

La question n’est plus seulement :

Qui gouverne le Congo ?

Elle devient :

Le Congo est-il capable de savoir ce qu’il est, ce qu’il possède, ce qu’il veut et ce qu’il produit ?

La souveraineté commence là.

Et c’est pourquoi, avant de refonder la Constitution, il faut refonder la connaissance du pays.

La souveraineté ne se proclame pas. Elle se produit.

Elle commence par le droit de dire vrai.

By amedee

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