TRIBUNE III.
Par José Bakima
Il serait impossible de comprendre Mobutu sans comprendre la Guerre froide.
Mais il serait tout aussi faux de réduire toute son histoire à la Guerre froide.
Le Congo était alors un espace stratégique majeur.
Son territoire, ses ressources, sa position géopolitique et les tensions entre les blocs en faisaient un enjeu international.
Washington voulait empêcher que le Congo ne bascule dans une orientation considérée comme hostile.
Mobutu représentait, pour les responsables américains, un partenaire capable de contenir cette menace.
Les archives sont explicites.
Après le coup de septembre 1960, la CIA fournit un soutien financier clandestin au nouveau dispositif politique.
En 1961, Mobutu lui-même reconnaissait que sans l’aide américaine il n’aurait pas pu réaliser son coup ni maintenir son gouvernement des commissaires.
En 1963, le chef de station de la CIA à Léopoldville estimait encore que Mobutu constituait la meilleure garantie américaine au Congo et recommandait de continuer à miser sur lui.
Et en 1965, au moment où Mobutu prend définitivement le pouvoir, les documents américains montrent l’existence de financements clandestins destinés notamment à soutenir les officiers congolais et à consolider sa position. Le document américain indique même que cette aide avait contribué de manière importante à son effort de consolidation.
Ces faits doivent être établis.
Mais ils ne doivent pas devenir une excuse historique.
Car Mobutu n’a pas seulement reçu du soutien.
Il l’a utilisé.
Il a négocié.
Il a manœuvré.
Il a construit son pouvoir.
Il a su transformer une position soutenue de l’extérieur en domination intérieure durable.
La relation entre Mobutu et les puissances occidentales n’est donc pas celle d’un maître et d’une marionnette.
Elle ressemble davantage à une relation de dépendance réciproquement exploitée.
Les puissances occidentales avaient besoin de Mobutu.
Mobutu avait besoin d’elles.
Chacun cherchait à tirer avantage de l’autre.
Mais cette relation produisait une contradiction majeure :
comment construire une souveraineté nationale lorsqu’une partie importante de la capacité de survie du régime dépend de soutiens extérieurs ?
La souveraineté juridique pouvait être intacte.
La souveraineté matérielle était plus ambiguë.
Voilà une leçon qui dépasse largement Mobutu.
Un État peut être indépendant juridiquement et dépendant matériellement. Il peut disposer d’un drapeau, d’un siège aux Nations unies, d’une constitution et d’une armée tout en restant vulnérable aux puissances qui contrôlent ses ressources financières, ses équipements, ses marchés ou ses garanties stratégiques.
La souveraineté ne se mesure donc pas seulement à la liberté de proclamer.
Elle se mesure à la capacité de décider et d’agir lorsque les intérêts extérieurs divergent des intérêts nationaux.
Mobutu nous laisse ainsi une question qui demeure entière :
peut-on être l’homme fort d’un État sans rendre cet État matériellement plus souverain ?

