DEUXIEME PARTIE : VERS UNE THÉORIE CONTINUISTE DE LA CRISE

PAR JOSE M. BAKIMA

Théoricien et concepteur du paradigme kongo

 Résumé

La présente deuxième partie approfondit la lecture des travaux récents de Michael Hudson à partir de la grammaire du paradigme Kongo et cherche à dégager les fondements d’une théorie continuiste de la crise financière et civilisationnelle. Alors que la première partie mettait en évidence les correspondances entre les analyses de Hudson et les cinq triptyques matriciels du paradigme Kongo, cette seconde partie examine les mécanismes de désarticulation qui transforment progressivement la finance, la dette, la puissance et le savoir en forces d’extraction plutôt qu’en instruments de continuité.

L’analyse montre que le problème fondamental n’est pas l’existence de la dette, de la finance, du marché ou de la puissance, mais leur séparation progressive des conditions matérielles, sociales, historiques et relationnelles de la reproduction du vivant. La dette devient pathologique lorsqu’elle prélève sur la capacité productive future pour maintenir une accumulation présente ; la finance devient prédatrice lorsqu’elle cesse de financer principalement la création de capacités nouvelles ; la puissance devient dangereuse lorsqu’elle se détache de la relation ; le savoir devient insuffisant lorsqu’il ne permet plus de comprendre les effets réels de ses propres prescriptions.

À travers les matrices Dikenga–Nkodia–Mbongi, Muela–Moyo–Nitu, Kindoki–Ndoki–Kimfunia, Mahamba–Zinga–Muntu et Ngangu–Lendo–Zola, cette deuxième partie propose ainsi de passer d’une lecture du déclin des puissances à une théorie de la continuité du vivant. Elle ouvre enfin sur une conception nouvelle de la souveraineté économique, de la puissance vitale et de la banque centrale, conçue non plus seulement comme gardienne de la stabilité monétaire, mais comme institution participant à la préservation et à l’accroissement de la capacité de manifestation d’une société.

Mots-clés : Michael Hudson ; paradigme Kongo ; Continuisme ; dette ; financiarisation ; hégémonie ; puissance ; Moyo ; Nitu ; Dikenga ; économie du Vivant ; souveraineté ; Banque centrale du Vivant.

Introduction

La première partie de cette réflexion a montré que les analyses de Michael Hudson sur la financiarisation, la dette, la concentration de la richesse, la guerre et la transformation de la puissance américaine peuvent être relues avec une profondeur particulière à travers la grammaire du paradigme Kongo. Cette première lecture a permis d’identifier des correspondances entre les phénomènes décrits par l’économiste et les cinq triptyques matriciels qui structurent notre compréhension de la manifestation du réel.

Il reste cependant à franchir un pas supplémentaire.

Il ne suffit pas de constater que les catégories de Hudson peuvent être rapprochées de celles du paradigme Kongo. Il faut rechercher la loi commune qui permet à ces phénomènes apparemment distincts — dette, finance, guerre, concentration de la richesse, crise politique, désindustrialisation et déclin de l’hégémonie — de participer d’une même dynamique historique.

C’est cette question qui constitue le point de départ de cette deuxième partie.

Notre hypothèse est que cette dynamique peut être comprise comme une désarticulation progressive des fonctions de manifestation. Une économie entre dans une phase pathologique lorsque les instruments qu’elle a créés pour organiser la circulation, produire la richesse, transmettre le savoir, protéger la communauté et exercer la puissance cessent d’être subordonnés aux conditions de reproduction du vivant et acquièrent une autonomie qui les transforme en forces d’extraction.

Cette hypothèse permet de déplacer le regard.

La question n’est plus seulement de savoir si la dette est trop élevée, si les taux d’intérêt sont trop importants, si le dollar est en déclin ou si l’hégémonie américaine touche à sa fin. Ces phénomènes sont réels, mais ils peuvent être les manifestations particulières d’une transformation plus profonde.

Il faut alors poser une question plus fondamentale :

Que se produit-il lorsqu’une civilisation augmente certaines de ses puissances tout en détruisant progressivement les relations qui permettent à ces puissances de demeurer fécondes ?

Le paradigme Kongo permet de répondre à cette question en considérant le réel non comme une juxtaposition de secteurs autonomes, mais comme un ensemble de relations en mouvement. À partir de Nzambi Mpungu Tulendo, principe de la manifestation, les cinq triptyques permettent de suivre les relations entre structure, circulation, vie, matière, connaissance, histoire, puissance, communauté et amour.

Cette perspective conduit à une distinction essentielle entre création et extraction, entre richesse et accumulation, entre circulation et vitalité, entre puissance et domination, entre croissance financière et accroissement de la capacité de manifestation.

C’est dans cette perspective que les analyses de Hudson prennent une portée qui dépasse largement le cas américain. La question n’est plus seulement celle du destin d’une puissance particulière, mais celle de la trajectoire des civilisations lorsqu’elles permettent à leurs systèmes financiers, politiques ou militaires de se détacher progressivement du substrat vivant dont ils dépendent.

Cette deuxième partie examinera donc successivement la direction de la circulation financière, la grande inversion entre finance et production, la logique de la rente, le rapport entre dette et transmission, la transformation de la puissance en prédation, la question de l’hégémonie et de la recomposition mondiale, avant d’ouvrir sur une autre conception de la souveraineté économique.

Il s’agira finalement de montrer que la véritable alternative au système de l’extraction n’est pas simplement un autre centre de puissance, mais une autre architecture de la relation.

C’est à cette condition seulement que la sortie d’un monde hégémonique pourrait devenir autre chose qu’un simple déplacement de la domination.

Elle pourrait devenir le commencement d’un monde continuiste.

  1. La dette n’est pas le problème : le problème est la direction de la circulation

Il faut ici éviter un piège.

Une lecture superficielle de Hudson pourrait conduire à une condamnation générale de la dette. Or ce n’est manifestement pas sa thèse.

Une civilisation ne peut se développer sans crédit. Le crédit permet d’anticiper une capacité future de production. Il permet de construire aujourd’hui ce que la production courante ne permettrait de financer que demain.

Le problème apparaît lorsque la direction de la circulation financière s’inverse.

Dans une économie productive, le mouvement idéal peut être représenté ainsi :

crédit → investissement → production → revenu → remboursement → nouvelle capacité productive.

La dette crée alors une capacité nouvelle.

Dans une économie financiarisée, le mouvement peut devenir :

crédit → acquisition d’actifs → hausse des prix → dette accrue → rente → refinancement → nouvelle dette.

La différence est considérable.

Dans le premier circuit, le crédit augmente le Nitu.

Dans le second, il peut principalement augmenter la valeur comptable du patrimoine déjà existant.

La question fondamentale devient donc :

Le crédit crée-t-il du nouveau réel ou augmente-t-il principalement le prix du réel existant ?

Cette question, traduite dans notre vocabulaire, est décisive.

Le premier circuit renforce le Moyo.

Le second risque de nourrir principalement le Nkodia.

  1. La grande inversion : quand l’argent cesse de suivre la production et commence à commander la production

C’est probablement l’une des clés de lecture les plus fortes des textes de Hudson.

Dans une économie saine, la finance devrait être une infrastructure de la production.

Mais lorsque la finance devient suffisamment puissante, le rapport peut s’inverser :

ce n’est plus la production qui détermine la finance ; c’est la finance qui détermine progressivement ce qui mérite d’être produit.

Cette inversion transforme la finalité même de l’économie.

Une entreprise peut alors être jugée moins sur sa capacité à produire un bien utile que sur sa capacité à :

  • augmenter sa valeur boursière ;
  • distribuer des dividendes ;
  • racheter ses propres actions ;
  • réduire ses coûts salariaux ;
  • accroître son rendement financier ;
  • valoriser ses actifs.

Le système peut alors devenir extraordinairement efficace pour extraire de la valeur sans être nécessairement aussi efficace pour créer de nouvelles capacités.

C’est ici que le paradigme Kongo introduit une distinction fondamentale :

Création

et

extraction.

La création augmente le champ de manifestation.

L’extraction prélève sur un champ existant.

Une civilisation qui crée davantage qu’elle n’extrait augmente sa capacité future.

Une civilisation qui extrait davantage qu’elle ne crée finit par consommer son propre fondement.

C’est une loi que nous pourrions appeler :

La loi de conservation du substrat vivant

Toute puissance d’extraction qui dépasse durablement la capacité de renouvellement du substrat dont elle dépend finit par détruire sa propre base de reproduction.

Cette loi vaut pour la terre comme pour le travail, pour la finance comme pour les ressources naturelles, pour les institutions comme pour les civilisations.

III. Le paradoxe de l’aristocratie créancière

Le deuxième texte de Hudson est particulièrement précieux ici.

Son analyse historique montre que les sociétés connaissent périodiquement une montée de groupes créanciers capables d’accumuler une part croissante de la richesse et du pouvoir.

Mais il montre également quelque chose de paradoxal : l’aristocratie créancière peut finir par détruire l’économie dont elle tire sa propre richesse.

Pourquoi ? Parce que le créancier ne prélève pas seulement sur le présent.

Il prélève sur les revenus futurs.

Lorsque la rente devient excessive, le débiteur réduit sa consommation, son investissement et sa capacité productive.

Le créancier obtient davantage à court terme.

Mais l’économie productive dispose de moins de ressources pour se reproduire.

Le système produit donc son propre paradoxe :

plus la rente réussit à extraire du revenu, plus elle risque de réduire la base sur laquelle cette rente pourra être prélevée demain.

C’est ici que le paradigme Kongo permet de parler de rupture de Moyo.

Le système continue de fonctionner.

Les contrats existent.

Les banques existent.

Les marchés existent.

Les créances existent.

Les titres existent.

Mais la vie économique réelle commence à se contracter derrière cette architecture.

  1. Le capitalisme financier comme maladie de la relation

Cette formulation mérite d’être précisée.

Le paradigme Kongo n’affirme pas que le capital, la propriété ou le marché sont intrinsèquement mauvais.

Il pose une question différente : quelle relation entretiennent-ils avec le vivant ?

Le marché peut organiser une circulation.

La propriété peut organiser une responsabilité.

Le capital peut financer une transformation.

La banque peut organiser le crédit.

L’État peut organiser la puissance collective.

La monnaie peut faciliter les échanges.

Mais chacun de ces instruments devient pathologique lorsqu’il se transforme en fin en soi.

C’est ici que pouvoir légitime (Lendo) devient central.

Ce n’est pas simplement « relation » au sens sentimental.

C’est la condition de la circulation féconde.

Une relation économique est saine lorsqu’elle permet aux parties de continuer à exister et à se développer.

Elle devient prédatrice lorsqu’une partie ne peut se reproduire qu’en diminuant systématiquement la capacité de l’autre à exister.

Ainsi :

  • échange → Lendo
  • dépendance → Lendo dégradé
  • extraction → rupture du Lendo
  • prédation → Ngangu séparé du Lendo

C’est peut-être la meilleure manière de comprendre le passage de l’économie de marché à l’économie de rente.

  1. Pourquoi la guerre devient alors un révélateur

Hudson insiste fortement sur le lien historique entre dette, aristocraties, guerre et finance.

Ce lien est loin d’être accidentel.

La guerre est une formidable machine à mobiliser des ressources.

Elle nécessite :

  • crédit ;
  • dette publique ;
  • industrie ;
  • énergie ;
  • matières premières ;
  • transport ;
  • technologie ;
  • information ;
  • armement.

Mais elle peut également produire des rentes considérables.

Lorsque certaines industries dépendent durablement de la mobilisation militaire, la guerre cesse d’être uniquement une dépense.

Elle devient aussi une architecture économique.

C’est alors que la distinction entre défense et économie de guerre devient fondamentale.

Une communauté peut avoir besoin de se défendre.

Mais si sa structure économique devient dépendante de la permanence de la menace, quelque chose se renverse.

Le moyen devient la finalité.

Dans notre grammaire :

Ngangu devait protéger le Moyo.

Mais il peut arriver que :

Ngangu commence à se nourrir du Moyo.

C’est le signe d’une inversion civilisationnelle.

  1. L’hégémonie : puissance réelle ou capacité d’organiser les flux ?

Cette question permet d’aller plus loin que la notion traditionnelle d’hégémonie.

Une puissance hégémonique n’est pas simplement celle qui possède la plus grande armée.

Elle est celle qui peut organiser les flux :

  • monétaires ;
  • commerciaux ;
  • énergétiques ;
  • technologiques ;
  • informationnels ;
  • militaires ;
  • diplomatiques.

L’hégémonie américaine a historiquement reposé sur l’articulation de plusieurs de ces dimensions.

Le dollar a fourni une infrastructure monétaire mondiale.

Le système financier américain a fourni des marchés de capitaux.

La puissance militaire a protégé certains corridors stratégiques.

Les institutions internationales ont contribué à stabiliser un ordre largement compatible avec les intérêts américains.

Mais une architecture hégémonique peut rencontrer une contradiction interne : plus elle utilise sa position dominante pour extraire de la valeur, plus elle encourage les autres acteurs à construire des circuits alternatifs.

C’est ici que la notion de continuité devient géopolitique.

La question n’est plus seulement : qui possède la puissance ?

Mais : qui contrôle les circuits de continuité ?

VII. La dédollarisation sous l’angle du Dikenga

Cette observation permet de relire la transformation actuelle de l’ordre mondial.

Lorsque des États cherchent à commercer dans leurs propres monnaies, à développer des mécanismes de paiement alternatifs ou à diversifier leurs réserves, il ne faut pas nécessairement y voir une simple hostilité au dollar.

Cela peut être interprété comme une tentative de réduire une dépendance systémique.

Le Dikenga nous apprend que tout système dominant finit par susciter des mouvements de recomposition.

Le centre n’est pas éternel.

Les flux cherchent toujours de nouvelles voies.

Ainsi, l’histoire ne serait pas seulement : montée de l’Amérique → domination → déclin.

Elle serait plutôt : concentration → saturation → diversification → recomposition.

La véritable question devient alors :

le monde qui vient sera-t-il multipolaire seulement dans la distribution de la puissance, ou le deviendra-t-il également dans l’architecture des flux ?

Cette distinction est essentielle.

Un monde multipolaire qui conserve exactement les mêmes mécanismes financiers pourrait simplement remplacer un centre par plusieurs centres de concentration.

Le paradigme Kongo exige davantage : une pluralisation des centres accompagnée d’une réarticulation des relations.

VIII. Le véritable enjeu n’est pas le remplacement d’une hégémonie par une autre

C’est probablement ici que notre lecture s’écarte le plus profondément de certaines analyses géopolitiques contemporaines.

Si la Chine remplaçait les États-Unis comme centre dominant sans modifier la logique fondamentale de concentration, d’extraction et de rente, le problème civilisationnel ne serait pas résolu.

Il aurait simplement changé de propriétaire.

Le paradigme Kongo pose donc une exigence beaucoup plus radicale :

Il ne suffit pas de changer le centre ; il faut changer la logique de centralisation.

Autrement dit :

la décolonisation véritable ne consiste pas seulement à changer celui qui commande.

Elle consiste à transformer la structure de la relation.

C’est précisément ce que nous entendons par Lendo.

  1. L’Afrique doit-elle choisir un camp ?

Cette question devient particulièrement importante pour l’Afrique.

Dans le système mondial qui se recompose, l’Afrique peut être tentée de choisir entre plusieurs pôles :

  • États-Unis ;
  • Europe ;
  • Chine ;
  • Russie ;
  • puissances émergentes.

Mais une telle alternative demeure prisonnière d’une logique ancienne.

Le véritable enjeu pour l’Afrique devrait être : comment transformer sa position dans les chaînes mondiales de valeur en capacité autonome de manifestation ?

Autrement dit ne plus seulement exporter les ressources ; mais transformer les ressources.

Ne plus seulement fournir les matières premières ; mais produire les biens.

Ne plus seulement accueillir les infrastructures ; mais maîtriser leur architecture.

Ne plus seulement importer la technologie ; mais produire la connaissance.

Ne plus seulement recevoir le crédit ; mais organiser le crédit autour de ses propres priorités de développement.

Ici, le paradigme Kongo devient directement politique.

L’Afrique doit passer de territoire d’extraction à territoire de manifestation.

  1. Et c’est ici que la RD Congo devient une question mondiale

Cette perspective donne une signification nouvelle à la question congolaise.

La RD Congo n’est pas seulement un pays riche en ressources.

Il se trouve au croisement de plusieurs dimensions fondamentales du système mondial :

minerais stratégiques ;

  • cobalt ;
  • cuivre ;
  • énergie ;
  • eau ;
  • biodiversité ;
  • forêts ;
  • agriculture ;
  • position géographique ;
  • potentiel hydroélectrique ;
  • population ;
  • corridors régionaux.

La question congolaise peut donc être posée autrement.

Elle n’est pas seulement : « Qui contrôlera les minerais du Congo ? »

Elle devient : « Le Congo restera-t-il un Nitu exploité par les architectures financières extérieures ou deviendra-t-il un Moyo capable de transformer lui-même son Nitu en puissance civilisationnelle ? »

Cette question rejoint directement notre doctrine de souveraineté.

La souveraineté ne peut pas être réduite au drapeau, à l’armée ou aux frontières.

Elle doit également inclure : la maîtrise des flux qui permettent à une société de se reproduire.

  1. La Banque centrale du Vivant : changer la fonction de la monnaie

Nous arrivons ainsi à la proposition institutionnelle.

Si la monnaie est un instrument de circulation, pourquoi ne pas juger sa politique par ses effets sur la continuité ?

Une Banque centrale du Vivant ne serait pas simplement une banque centrale « verte ».

Ce serait une transformation beaucoup plus profonde.

Elle aurait pour fonction d’organiser la monnaie et le crédit en fonction de plusieurs capacités fondamentales :

  • capacité productive ;
  • capacité alimentaire ;
  • capacité énergétique ;
  • capacité hydrique ;
  • capacité scientifique ;
  • capacité technologique ;
  • capacité territoriale ;
  • capacité écologique ;
  • capacité démographique ;
  • capacité intergénérationnelle.

Elle ne demanderait donc pas seulement : « Quelle est l’inflation ? »

Elle demanderait également : « Que devient la capacité du pays à produire sa propre continuité? »

C’est un changement de paradigme.

XII. Un nouveau critère : la capacité de manifestation

Nous pouvons aller encore plus loin. Le PIB mesure des flux monétaires. Les marchés financiers mesurent des valorisations. Les statistiques budgétaires mesurent des recettes et des dépenses. Mais aucune de ces mesures ne dit directement quelle est la capacité d’une société à continuer d’exister, de produire, de transmettre et de se transformer ?

Nous pourrions donc introduire une notion nouvelle : la capacité de manifestation du vivant

Elle mesurerait non seulement ce que possède une société, mais ce qu’elle est capable de reproduire.

Une société possédant beaucoup de pétrole mais incapable de produire son énergie transformée possède une ressource, mais une capacité de manifestation limitée.

Une société possédant du cuivre mais exportant le minerai brut possède une richesse, mais une capacité industrielle limitée.

Une société possédant une population nombreuse mais incapable de la former possède une démographie, mais pas encore une puissance humaine.

Une société possédant des terres mais dépendant massivement de ses importations alimentaires possède un territoire, mais pas encore une souveraineté alimentaire.

La richesse véritable devient alors : la capacité de transformer ce que l’on possède en capacité durable de vivre et de transmettre.

XIII. Le passage décisif : de la richesse à la continuité

Nous pouvons désormais reformuler le problème économique.

L’économie classique demande :

  • Combien produisons-nous ?

La finance demande :

  • Combien cela vaut-il ?

L’État demande :

  • Combien pouvons-nous taxer ?

Le créancier demande :

  • Combien pouvons-nous récupérer ?

Le paradigme du Vivant pose une autre question :

  • Qu’avons-nous augmenté dans la capacité de la génération suivante à vivre, produire, connaître, transmettre et décider ?

C’est une révolution conceptuelle.

La richesse cesse d’être uniquement un stock.

Elle devient une capacité de continuité.

XIV. Une nouvelle lecture de la crise américaine

Revenons alors à Hudson.

Pourquoi son analyse est-elle si importante ?

Parce qu’elle montre que le problème américain ne peut pas être compris simplement par les indicateurs financiers.

Une économie peut présenter :

  • des marchés financiers gigantesques ;
  • une monnaie dominante ;
  • des entreprises mondiales ;
  • une puissance militaire considérable ;
  • des universités prestigieuses ;
  • une technologie avancée ;

et néanmoins connaître simultanément :

  • une désindustrialisation ;
  • une concentration patrimoniale ;
  • un endettement croissant ;
  • une dépendance financière ;
  • une polarisation sociale ;
  • une fragilisation des infrastructures ;
  • une perte relative de capacité productive.

C’est précisément le type de contradiction que le paradigme Kongo permet de conceptualiser.

La puissance apparente et la puissance vitale ne sont pas nécessairement identiques.

  1. La puissance vitale

Nous pouvons alors proposer une nouvelle définition.

La puissance vitale d’une civilisation est sa capacité à transformer ses ressources matérielles, humaines, intellectuelles, institutionnelles et spirituelles en continuité durable.

Cette définition est radicalement différente de la puissance classique.

Elle oblige à compter :

  • la fertilité des sols ;
  • la qualité des institutions ;
  • la formation des enfants ;
  • la santé des infrastructures ;
  • la maîtrise technologique ;
  • la cohésion sociale ;
  • la capacité énergétique ;
  • la sécurité alimentaire ;
  • la maîtrise des données ;
  • la souveraineté monétaire ;
  • la transmission culturelle ;
  • la capacité scientifique ;
  • la protection du territoire.

Ainsi comprise, une petite nation peut posséder une puissance vitale supérieure à celle d’une grande puissance financièrement riche mais structurellement dépendante.

XVI. Le diagnostic final : une crise de l’articulation

Nous pouvons maintenant revenir aux cinq triptyques.

Le diagnostic devient remarquablement cohérent.

DIKENGA – NKODIA – MBONGI

Le nœud financier tend à capturer l’espace du commun.

MUELA – MOYO – NITU

La circulation financière peut se détacher de la reproduction matérielle.

KINDOKI – NDOKI – KIMFUNIA

Le savoir économique peut produire des effets qu’il ne maîtrise plus.

MAHAMBA – ZINGA – MUNTU

La dette et la rente peuvent compromettre la transmission entre générations.

NGANGU – NGOLO – ZOLA/LENDO

La puissance peut se détacher de la relation et devenir prédation.

Ce n’est donc pas une crise de l’un des éléments.

C’est une crise de leur articulation.

Et c’est précisément ce que signifie une crise de continuité.

XVII. La grande question du XXIe siècle

Le débat mondial est encore largement organisé autour de questions anciennes :

Qui sera la première puissance ?

Quel sera le prochain système monétaire ?

Le dollar survivra-t-il ?

La Chine dépassera-t-elle les États-Unis ?

Les BRICS deviendront-ils une alternative ?

La multipolarité remplacera-t-elle l’unipolarité ?

Toutes ces questions sont importantes. Mais elles restent insuffisantes.

La question véritable est : quelle architecture de civilisation permettra aux puissances humaines de rester reliées au vivant ?

Car une multipolarité sans transformation de la logique financière peut produire plusieurs centres de domination.

Une technologie sans éthique peut accroître la capacité de destruction.

Une souveraineté sans responsabilité peut devenir nationalisme.

Une richesse sans transmission peut devenir prédation intergénérationnelle.

Une puissance sans relation devient domination.

Et une domination sans amour devient destruction.

XVIII. Du monde post-hégémonique au monde continuiste

C’est peut-être là que réside la contribution la plus originale du paradigme Kongo.

Il ne propose pas simplement de remplacer l’Occident par l’Afrique.

Il ne propose pas de remplacer le capitalisme par un autre système économique prédéfini.

Il propose de changer la question fondamentale.

Ne plus demander : Qui domine ?

Mais : Qu’est-ce qui permet au vivant de continuer ?

Ne plus demander : Qui possède ?

Mais : Qu’est-ce qui est transmis ?

Ne plus demander : Combien vaut l’actif ?

Mais : Quelle capacité nouvelle cet actif permet-il de créer ?

Ne plus demander : Combien rapporte le crédit ?

Mais : Quelle puissance productive le crédit engendre-t-il ?

Ne plus demander : Qui contrôle le centre ?

Mais : Comment organiser des relations qui empêchent la concentration de détruire le commun?

C’est le passage de la géopolitique de la domination à la géopolitique de la continuité.

XIX. Retour à Nzambi Mpungu Tulendo

Tout revient finalement au principe initial. Si Nzambi Mpungu Tulendo est le principe de manifestation, alors le réel n’est pas une collection d’objets séparés. Il est relation.

La puissance ne peut donc être comprise isolément.

La monnaie ne peut être comprise isolément.

La matière ne peut être comprise isolément.

L’homme ne peut être compris isolément.

La connaissance ne peut être comprise isolément.

L’histoire ne peut être comprise isolément.

Le territoire ne peut être compris isolément.

Leur vérité réside dans leur articulation.

C’est pourquoi les cinq triptyques ne constituent pas cinq thèmes indépendants.

Ils forment une grammaire matricielle de la manifestation.

Et cette grammaire permet de comprendre pourquoi une civilisation peut être extraordinairement puissante et néanmoins entrer dans une phase de fragilisation.

Elle peut avoir augmenté une dimension tout en détruisant les relations qui permettent aux autres dimensions de se maintenir.

  1. La proposition continuiste

Nous pouvons désormais formuler la thèse centrale de l’article : La crise contemporaine du système financier international peut être interprétée comme une crise de continuité : la puissance financière, technologique et militaire s’est progressivement autonomisée par rapport aux conditions matérielles, sociales, historiques et relationnelles de la reproduction du vivant.

Michael Hudson décrit remarquablement certains mécanismes économiques et historiques de cette autonomisation.

Le paradigme Kongo permet de les inscrire dans une architecture plus large. Il montre que la solution ne peut donc pas consister uniquement à :

modifier les taux d’intérêt ;

réformer la banque centrale ;

restructurer certaines dettes ;

changer les monnaies de réserve ;

modifier les institutions financières internationales.

Ces mesures peuvent être nécessaires. Mais elles ne suffisent pas. Il faut réarticuler la finance au vivant.

  1. Conclusion provisoire : après l’hégémonie, la continuité

Le XXIe siècle pourrait être interprété comme le siècle de la fin progressive des certitudes héritées du XXe siècle.

L’hégémonie américaine est peut-être en transformation.

Le système monétaire international est peut-être en recomposition.

La puissance économique se déplace.

Les technologies bouleversent les rapports sociaux.

Les États cherchent de nouvelles souverainetés.

Mais le véritable enjeu dépasse toutes ces transformations.

Il est ontologique.

Quelle conception du réel guidera le monde qui vient ?

Une conception fondée sur la compétition permanente des centres ?

Ou une conception fondée sur la continuité des relations ?

Le paradigme Kongo propose une réponse.

Il ne nie ni la puissance, ni la richesse, ni la monnaie, ni le marché.

Il leur assigne une place.

La puissance doit être reliée.

La richesse doit être productive.

Le crédit doit augmenter la capacité de manifestation.

Le savoir doit être jugé par ses effets.

L’État doit protéger le commun.

Le territoire doit être transmis.

L’économie doit servir le vivant.

Et la civilisation doit être évaluée non seulement par ce qu’elle accumule, mais par ce qu’elle rend possible pour ceux qui viendront après elle.

C’est pourquoi la question posée par Michael Hudson sur la fin de l’hégémonie américaine peut recevoir une réponse plus profonde.

La fin d’une hégémonie n’est pas nécessairement la fin d’un monde.

Elle peut être le symptôme de l’épuisement d’une certaine manière d’organiser la puissance.

Le monde qui vient ne sera réellement nouveau que s’il ne se contente pas de changer de centre.

Il devra changer de grammaire.

Et c’est précisément ce que le paradigme Kongo cherche à apporter :

passer d’une civilisation de l’accumulation à une civilisation de la manifestation ;

d’une économie de l’extraction à une économie du Vivant ;

d’une géopolitique de la domination à une géopolitique de la relation ;

d’une puissance qui possède à une puissance qui transmet.

Alors seulement pourra apparaître ce que nous appelons : le monde continuiste.

 

By amedee

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