L’ancien argentier national Nicolas Kazadi avait révélé que 53 institutions avaient été créées durant le premier quinquennat de Félix Tshisekedi sans se soucier des maigres recettes de l’État. En mai 2025, le président de la République avait instruit un travail « rigoureux » d’évaluation devant déboucher à la suppression de certaines de ces institutions ou à leur reconfiguration de manière optimisée. Dix mois après, la Cheffe du Gouvernement Judith Suminwa semble jeter dans les oubliettes cette instruction du chef de l’État alors qu’elle est indispensable pour le redressement et l’assainissement des Finances publiques congolaises.
« Nous devons être conscients qu’une offre économique innovante est indispensable pour dégager les ressources nécessaires aux projets structurants, porteurs d’amélioration du bien-être de notre population. Cette offre économique ne saurait être dissociée d’un redressement réfléchi, efficace et durable de nos finances publiques ».
Ces mots sont ceux du président de la République, Félix Tshisekedi, concluant son propos devant les membres du Gouvernement réunis en Conseil des ministres le 2 mai 2025, réunion au cours de laquelle il a instruit la Première ministre Judith Suminwa, avec l’appui étroit de son Cabinet, de proposer, « dans les plus brefs délais », une méthodologie claire et de conduire « avec célérité et rigueur » l’évaluation des institutions à supprimer ou à réévaluer.
Il était depuis lors attendu, des mesures allant de la suppression pure et simple de certaines de ces 53 institutions ou envisager carrément la reconfiguration optimisée de certaines structures.
Parallèlement au président de la République, Nicolas Kazadi, ancien ministre des Finances sous le Gouvernement Sama 1 et 2, avait eu à dénoncer la prolifération des institutions budgetivores sans cohérence avec les moyens de l’État.
« Comment expliquer qu’au premier mandat du président, l’État ait créé cinquante-trois nouveaux établissements publics ? Ce sont des fonctionnaires à payer, et pourtant ils sont mis en place en cours d’année, sans aucune prévision budgétaire. Ensuite, ils recrutent, sans cadre défini. Comment peut-on espérer une bonne gestion dans ces conditions ? », s’était interrogé Nicolas Kazadi dans une interview accordée à notre consœur Paulette Kimuntu.
Dès lors, Félix Tshisekedi avait instruit le Gouvernement de lancer un processus d’identification des structures créées ces dernières années, notamment au sein des Ministères, et d’analyser leur valeur ajoutée au regard des ressources qui leur sont allouées tant en termes de dépenses directes provenant du Trésor public qu’en ressources publiques indirectement mobilisées, alors qu’elles auraient pu être centralisées dans le compte général du Trésor. Le président de la République avait même insisté sur le fait que son Cabinet était également concerné par cet « effort de rationalisation ».
Aujourd’hui dix mois après, la Primature n’a jamais pipé mot sur ce travail qui était nécessaire pour assainir les dépenses publiques par leur rationalisation.
La conséquence de cette inertie de la cheffe du Gouvernement est que les dépenses de fonctionnement des ministères et des institutions de la République ont culminé à 1 milliard 529 millions USD à fin décembre 2025, en dépassement budgétaire de 22%.
Autant dire que cette inaction de la Première ministre a fait fi de cette volonté du président de la qui a soutenu l’assainissement des Finances publiques en ces termes : « Ce redressement repose principalement sur des efforts accrus de mobilisation des recettes. Cependant, l’augmentation de ces recettes peut se révéler inélastique face aux efforts engagés, d’autant plus que certaines réformes fiscales nécessitent du temps pour produire les résultats escomptés. En revanche, la rationalisation des dépenses publiques constitue un levier plus réactif à court terme ».
Bien plus, Félix Tshisekedi est convaincu que « l’amélioration des finances publiques par cette voie aurait un impact positif sur la situation monétaire, en facilitant le maintien d’une politique monétaire restrictive, contribuant ainsi à la maîtrise de l’inflation et à la stabilisation du taux de change ».
Pour le chef de l’État, cette stabilisation, à son tour, représente une des armes les plus efficaces contre la dollarisation de notre économie, car elle influence favorablement la mémoire inflationniste et renforce la confiance envers le Franc Congolais.
Par ailleurs, le Président de la République, à cette même réunion du 2 mai 2025 expliquant la nécessité de l’assainissement des Finances publiques, avait rappelé que la RDC a pris des engagements importants vis-à-vis des institutions de Bretton Woods, en particulier le Fonds Monétaire International, dans le cadre d’un programme d’appui fondé sur la Facilité Elargie de Crédit et la Facilité pour la Résilience et la Durabilité.
En effet, les mesures exceptionnelles nécessaires sur la rationalisation des dépenses relatives qui devraient porter sur certaines institutions dont la pertinence n’est plus avérée, mais qui continuent de mobiliser des ressources publiques importantes, ne sont jamais prises à ce jour.
Privilégier les dépenses de fonctionnement, une tare de la gouvernance Suminwa
C’est pourquoi, en début de l’année, lors de la réunion du Conseil des ministres du 9 janvier, le président de la République est revenu sur la nécessité de rationaliser les dépenses publiques comme l’atteste le compte rendu » le Président de la République a appelé au renforcement de la discipline des finances publiques. Il a réaffirmé que la rationalisation des dépenses publiques demeure un levier immédiat, crédible et indispensable pour préserver les équilibres macroéconomiques. Elle implique une allocation plus efficiente des ressources, fondée sur l’élimination des dépenses non prioritaires ou insuffisamment justifiées.
Il sied de rappeler qu’à la suite de l’occupation de Goma et de Bukavu, Félix Tshisekedi avait ordonné la réduction du train de vie des institutions et même de leurs animateurs. Cette autre instruction est aussi restée lettre morte. Le Gouvernement Suminwa continue, même en cet exercice budgétaire 2026, à privilégier les dépenses de fonctionnement des ministères et des institutions au détriment des investissements porteurs de croissance économique.
Ceci donne raison à Nicolas Kazadi, qui avait publiquement dénoncé cette mauvaise gouvernance consistant à privilégier les primes et autres avantages des animateurs des institutions tout en reléguant au second plan les dépenses susceptibles d’améliorer significativement les conditions de vie des Congolais.
« Nous avons une culture de la jouissance immédiate. Quand il y a de l’argent, on se le partage d’abord, puis on réfléchit après. Lorsqu’un projet reçoit des fonds, ils sont répartis avant même d’en définir les besoins réels. C’est là le cœur du problème : les budgets de fonctionnement sont détournés en primes, et la réflexion sur leur utilisation arrive trop tard », s’est-il indigné.
Amédée Mwarabu
