Dès sa prise de fonction à la tête de la politique budgétaire de la République démocratique du Congo, Adolphe Muzito, le nouveau VPM en charge du Budget, a frappé fort en affichant son ambition de « doubler » le budget national. Certains y voient une provocation, d’autres un coup de bluff, mais le véritable mérite de cette annonce est ailleurs. Au-delà de l’effet d’annonce, le mérite de cette déclaration est d’avoir replacé au centre du débat public la nécessité de repenser en profondeur le modèle économique congolais. Car les années passent, les promesses se succèdent, malgré des ressources minières colossales, des forêts inestimables et un potentiel agricole gigantesque, la RDC reste enfermé dans le paradoxe du pays riche en promesses mais pauvre en résultats.
Rappelons que le Programme quinquennal présenté par le gouvernement Suminwa devant l’Assemblée nationale pour obtenir son investiture tablait sur un budget total de 92 milliards USD, soit environ 18 milliards USD par an. En d’autres termes, le plan initial ne prévoyait aucun saut budgétaire majeur durant ce second quinquennat de Félix Tshisekedi. L’ambition de Muzito de faire passer le budget de 17 à près de 34 milliards USD tranche donc radicalement avec la prudence de la Cheffe du Gouvernement et projette une vision beaucoup plus offensive.
Mais pour atteindre cet objectif colossal, il ne suffit pas de gonfler les chiffres sur le papier. Il faudra accroître significativement les recettes publiques, optimiser les dépenses et, surtout, s’attaquer aux failles structurelles qui grèvent les finances de l’État congolais.
L’hémorragie fiscale qui vide l’État
D’une part, l’administration fiscale en RDC fonctionne comme une passoire. Dans un pays de plus de 100 millions d’habitants, à peine 200.000 assujettis sont identifiés, laissant l’essentiel de l’activité économique hors du champ de l’État. Le commerce extérieur accentue cette hémorragie. Près de 5 milliards USD disparaissent chaque année à cause de la fraude douanière, alimentée par le transbordement qui prospère comme une économie parallèle autour de chaque poste frontalier. Dans le secteur minier, pourtant poumon économique du pays, les contrats léonins étranglent les finances publiques.
De l’autre, la Banque mondiale, dans son rapport du 29 juillet 2025, alerte sur le poids écrasant des incitations fiscales actuelles. Ces avantages et exonérations, censés stimuler l’investissement, engloutissent une part considérable des recettes nationales sans pour autant générer un réel impact sur l’économie. L’institution de Bretton Woods souligne que ces mesures profitent souvent à une minorité d’acteurs privilégiés, tout en privant l’État des ressources nécessaires pour financer les infrastructures, les services publics et la stabilité macroéconomique.
Il faut également rappeler que la RDC ne connaît toujours pas, à ce jour, avec exactitude le nombre réel d’agents et de fonctionnaires dans l’administration publique, l’armée et la police. Cette opacité sur les effectifs alimente un problème chronique de « salaires fictifs », où des milliers de personnes fantômes perçoivent des rémunérations qu’elles ne devraient pas toucher. Chaque mois, ce système grignote des millions de dollars au Trésor public, asséchant des ressources déjà fragiles.
La révision des accords chinois en 2024 a permis à l’État de récupérer 7 milliards USD supplémentaires, démontrant qu’une négociation ferme et stratégique peut rétablir l’équilibre et soulignant l’ampleur des ressources colossales que l’État laisse encore échapper, alors qu’elles sont cruciales pour le pays. Dans le même esprit, la rationalisation des incitations fiscales, tout comme la mise en place d’un recensement exhaustif et d’un système de gestion transparent des agents publics et de leurs rémunérations, n’est plus une option mais une urgence absolue.
Le mode d’emploi est connu
Repenser la politique fiscale devient indispensable pour servir l’intérêt général et soutenir un développement économique durable.
Dans son ouvrage « Congo Kinshasa. Quand la corruption dirige la République », le professeur Venant Ambroise Bukassa estime à près de 12 milliards USD par an le manque à gagner du Trésor public à cause de la corruption, une somme vertigineuse qui s’évapore dans les pots-de-vin, les contrats opaques et les réseaux parallèles enracinés au cœur de l’État. Pour freiner cette hémorragie, il ne suffit plus de discours, il faut renforcer drastiquement les instances de contrôle comme l’Inspection générale des finances (IGF), la Cour des comptes, la Cellule Nationale des Renseignements Financiers (CENAREF) et l’ensemble des services d’audit fiscal, en leur donnant des moyens réels, une autonomie totale et des protections contre les pressions politiques. Sans un tel arsenal, chaque dollar collecté continuera de se volatiliser dans ce puits sans fond où prospère la corruption.
Pour maximiser ses recettes et restaurer la maîtrise de ses ressources, la RDC doit engager une transformation structurelle profonde. Il faudra automatiser les paiements et numériser l’ensemble des procédures dans les ports, les postes douaniers et les guichets publics, afin de réduire drastiquement les fuites de recettes et fermer les brèches où disparaissent des milliards. Cette numérisation doit s’accompagner d’un renforcement des postes frontaliers pour mettre un terme à l’entrée massive de produits déchargés dans des dépôts clandestins situés dans les pays voisins, puis fragmentés pour franchir la frontière illégalement. Le pays doit également créer des mécanismes de contrôle sur toute la chaîne de valeur, depuis la production jusqu’à l’exportation, en passant par le traitement des ressources. Dans ce cadre, la mise en place d’une bourse minière nationale devient stratégique, car elle permettrait non seulement de centraliser les ventes, mais aussi d’influencer les prix afin d’assurer des transactions équitables.
Parallèlement, des niches fiscales inexploitées doivent être mises à contribution, notamment dans le secteur foncier, grâce à une réforme foncière et cadastrale ambitieuse. À cela s’ajoute la nécessité d’une réforme du climat des affaires pour simplifier la fiscalité des PME, attirer les investisseurs et créer des zones économiques spéciales performantes. Enfin, l’opérationnalisation effective de la Direction générale du Compte unique du Trésor est cruciale pour centraliser les recettes de l’État, accroître la transparence et rationaliser les dépenses publiques.
La RDC demeure un géant fiscalement sous-exploité, assise sur des richesses immenses mais incapable d’en tirer tout le potentiel pour alimenter son budget national. Entre des recettes minières mal captées, une assiette fiscale dérisoire et des fuites colossales aux frontières, le pays se prive de milliards de dollars chaque année. La liste des réformes, combinées, représenterait à lui seul une véritable offensive structurelle capable de transformer le système fiscal congolais, de stopper les fuites de capitaux et de redonner à l’État les moyens de financer son propre développement, est longue, exhaustive et pleinement disponible. Cela vaut de même pour les experts capables de mettre en œuvre une feuille de route qui va précisément dans le sens de doubler le budget national. Le fait d’en détailler certaines réformes ne vise pas à noyer le lecteur sous des propositions techniques, mais à démontrer que les leviers sont là, les compétences et expertises congolaises aussi. Pourtant, le vrai défi pour Muzito pourrait bien se trouver ailleurs.
Volonté politique ?
Le dessin affiché par Adolphe Muzito de doubler le budget national ressemble autant à un acte d’audace qu’à une gifle politique adressée à la gouvernance Suminwa, essoufflée, incapable de définir une trajectoire claire pour remettre la RDC sur les rails de l’émergence économique. Ce contraste devient d’autant plus frappant que, dans un moment de crise nationale, après l’occupation de Goma et de Bukavu, le président de la République avait tendu à Judith Suminwa une passe en or. Il lui confiait la mission historique d’ouvrir une « ère de paix et de prospérité ». Pour la première fois dans l’histoire du pays, une femme accédait à la Primature, investie d’un mandat historique : restaurer la dignité nationale, bâtir une armée moderne, puissante et dissuasive, et poser les bases d’une économie de guerre capable de soutenir l’effort de souveraineté.
Au lieu d’une vision structurée, la gouvernance Suminwa s’est arrêtée à une mesure symbolique consistant à doubler le salaire des militaires et policiers. Une décision certes populaire, mais insuffisante et déconnectée d’une stratégie globale. Pire encore, le train de vie des institutions est resté intact. La preuve saute aux yeux : un énième gouvernement pléthorique de 53 membres, absorbant des ressources colossales. Pire encore, malgré un budget rectificatif 2025, l’équipe Suminwa a engagé des dépenses de fonctionnement bien supérieures aux prévisions initiales, favorisant les institutions politiques au détriment des investissements stratégiques dont la RDC a tant besoin.
Dans ce contexte, la posture de Muzito prend des allures de rupture. En affichant son ambition de doubler le budget, il s’impose comme le seul au sein du gouvernement à proposer un cap audacieux. Mais un budget national ne se double pas à coups de slogans : cela nécessite la mobilisation de tous les ministères, des réformes profondes et une discipline budgétaire sans faille. La question qui se pose désormais est simple : Judith Suminwa soutiendra-t-elle ce projet ambitieux pour redonner un souffle au gouvernement ou le combattra-t-elle pour préserver une ligne de gestion qui semble déjà à bout de souffle ?
Amédée Mwarabu