La ministre de l’Éducation nationale, Raïssa Malu, et son équipe, se félicitent d’une victoire éclatante en affirmant que, grâce à l’intelligence artificielle, les résultats des examens d’État ont été publiés en un temps record. Elles érigent cette prouesse technologique en médaille de modernité, comme preuve d’un système éducatif qui avance. Pourtant, des témoignages indiquent que certains candidats décédés, présents uniquement le premier jour des épreuves, ont été proclamés « réussis avec succès ». Plus troublant encore, cet épisode ne relève pas simplement de l’anecdote ; il met en lumière une confusion persistante entre logique et raison, une confusion qui dépasse la simple gestion des examens pour révéler une faille plus profonde dans la gouvernance et dans la capacité de l’État à fixer des priorités réelles.
La logique accomplit ce qu’on lui demande sans se poser de questions, comme un métronome obsédé par la régularité de son tic-tac. Elle calcule, optimise, compresse le temps et rend les processus plus fluides, mais elle reste indifférente au sens profond des actions qu’elle orchestre. Elle peut produire des résultats spectaculaires en apparence, mais souvent vides de substance ou pond une illusion. La raison, elle, avance avec un autre regard. Elle interroge le pourquoi avant le comment, cherche à comprendre la finalité avant de lancer la mécanique. Elle fixe des priorités, met les problèmes réels au centre et ose confronter la complexité des enjeux. Là où la logique se félicite d’aller vite, la raison se demande si l’on va dans la bonne direction.
Et dans un pays où les défis dépassent la simple exécution des tâches, confondre logique et raison revient à croire qu’accélérer la machine suffit à réparer le monde. Et de nos jours, la métrique qu’utilise le public et leurs supérieurs pour évaluer un ministre ou un haut fonctionnaire semble s’être réduit au bruit médiatique. Plus ça fait de bruit, plus on suppose que ça fonctionne, on travaille. Peu importent les résultats réels, ce qui compte, c’est la taille des communiqués, le volume des hashtags et la capacité à saturer l’espace médiatique.
Mauvais diagnostic ou facilité coupable
La ministre devait bien savoir que, au XXIᵉ siècle, la souveraineté d’une nation se forge d’abord dans la qualité de son capital humain. Chaque génération privée d’une éducation digne est une génération perdue, et chaque génération perdue affaiblit la place du pays dans le concert des nations. Et donc, sans un investissement massif et réfléchi dans la modernisation de l’éducation, de la maternelle aux universités, la RDC restera prisonnière d’un paradoxe tragique où l’avenir de la nation repose sur un capital humain que l’État choisit de négliger. L’éducation, dans toute son étendue, devrait être le cœur battant du développement, le lieu où se construit l’intelligence collective capable de briser les chaînes de la dépendance économique et politique. Pourtant, au lieu de jeter les bases d’un projet éducatif ambitieux, on se complaît dans des victoires d’apparat qui brillent un instant mais ne changent rien au réel.
Le véritable enjeu n’est pas l’efficacité technique mais la capacité à réduire les fractures qui traversent la société congolaise. Les inégalités se creusent entre les riches et les pauvres, entre les zones urbaines et rurales, et les inégalités de genre persistent. Cette fracture éducative, qui traverse tous les niveaux d’apprentissage, illustre l’absence d’une politique éducative visionnaire qui s’attaque à ces inégalités structurelles, réduire le fossé entre classes sociales, réconcilier villes et campagnes et garantir à chacun, dès la maternelle, un accès équitable à des connaissances solides et utiles. Mais aujourd’hui, on préfère maquiller l’effondrement par l’accès gratuit au vide.
Une nation qui investit dans ses cerveaux écrit son avenir ; celle qui les abandonne se condamne à le subir. Mais alors, comment bâtir une nation souveraine et compétitive en investissant dans son capital humain ? Comment coder les esprits de millions d’enfants et d’étudiants, de la crèche aux amphithéâtres, avec des outils et des méthodes ancrés dans la modernité et en réduisant l’exclusion éducative. Autrement-dit, n’est pas apprendre à répéter ou à penser, mais à raisonner, créer et anticiper d’une manière sophistiquée. Le capital artificiel, bien utilisée, est une clé dans ce sens, et surtout pour démocratiser le savoir et préparer chaque citoyen à l’économie mondiale de la connaissance.
Le capital artificiel
Bien exploitée, l’intelligence artificielle peut devenir l’instrument stratégique qui modernise notre système éducatif, réduit les inégalités et referme à grande vitesse l’écart avec les économies développées.
Aujourd’hui, l’écart entre l’enfant d’une famille aisée, qui bénéficie de cours particuliers et de ressources numériques, et l’élève d’un village reculé, où les manuels manquent et les enseignants sont débordés, ne cesse de s’élargir. L’IA rend possible un accompagnement pédagogique personnalisé pour chaque enfant, quel que soit son lieu de naissance. Grâce à des tuteurs virtuels et des plateformes d’apprentissage adaptatif, les élèves peuvent progresser à leur rythme, bénéficier d’explications individualisées et renforcer leurs acquis sans dépendre de privilèges financiers. Là où la richesse donnait accès à des ressources exclusives, l’IA peut établir un socle commun de connaissances de qualité pour tous.
La production locale de tablettes éducatives assemblerait une partie de la solution. Ces tablettes, conçues en RDC, seraient pensées uniquement pour l’apprentissage. Elles intégreraient des applications pédagogiques préinstallées et un système verrouillé empêchant l’accès aux plateformes de divertissement comme TikTok, afin de préserver la concentration des élèves. Leur coût réduit les rendrait accessibles à un grand nombre d’étudiants, et leur fonctionnement serait évolutif. Chaque année, les élèves pourraient télécharger de nouvelles bibliothèques d’e-books, de manuels et de ressources multimédias grâce à des points d’accès sécurisés. Cette méthode garantirait une standardisation nationale du matériel didactique et offrirait à tous les mêmes contenus actualisés, indépendamment de l’école fréquentée ou de la région habitée.
En plus, l’intelligence artificielle peut lire, comprendre et interagir avec le son, allant jusqu’à parler une langue avec un accent natif, plutôt que, par exemple, se limiter au français congolais.
Repenser l’évaluation pour libérer l’école
Pour que cette transformation devienne une réalité, l’intégration de l’IA et des technologies doit reposer sur une vision éducative claire et ambitieuse. Distribuer des tablettes ou installer des logiciels ne suffit pas. Les enseignants doivent être formés à exploiter ces outils et les infrastructures doivent être adaptées pour soutenir cette nouvelle approche. L’IA ne remplace pas le rôle humain mais le complète en libérant du temps pour ce que la machine ne peut pas offrir, comme l’accompagnement critique, l’encouragement et la transmission des valeurs.
Cependant, le système éducatif congolais persiste à fonctionner sur un modèle hérité du passé, où l’on évalue sans cesse les élèves plutôt que la qualité de l’enseignement. Pourtant, tester des millions d’enfants chaque année n’améliore pas le niveau global, mais accentue les inégalités. Les résultats des examens reflètent davantage la fracture socioéconomique, qu’ils ne mesurent le potentiel des élèves. Une réforme idéologique s’impose. Le rôle de l’État devrait être de s’assurer que les enseignants disposent des compétences, des méthodes et des outils nécessaires pour transmettre un savoir de qualité.
La Finlande a supprimé les examens standardisés obligatoires et a choisi de concentrer ses efforts sur la formation continue des enseignants, qui sont évalués régulièrement sur leurs pratiques pédagogiques. Grâce à cette approche, le pays se classe parmi les systèmes éducatifs les plus performants au monde et présente des écarts de réussite scolaire parmi les plus faibles.
L’examen d’État, aujourd’hui érigé en Graal éducatif, pourrait devenir une option facultative et, lorsque nécessaire pour des situations individuelles, être accessible en ligne pour ceux qui souhaitent le passer. Au lieu d’imposer une épreuve unique à tous les élèves, l’idée serait de proposer une certification flexible et personnalisée, alignée sur les ambitions et les projets de chacun.
Cette approche est déjà mise en œuvre ailleurs, comme à Singapour, où les examens nationaux sont progressivement digitalisés et proposés à plusieurs moments de l’année, offrant ainsi aux élèves la possibilité de choisir la session où ils se sentent prêts. Une telle flexibilité libérerait les élèves congolais de la pression inutile des épreuves annuelles tout en valorisant les compétences acquises au fil du parcours scolaire. Elle permettrait également de réorienter les ressources publiques vers des investissements plus stratégiques, notamment les contenus pédagogiques et la formation des enseignants.
Dans le même esprit, le choix des sections devrait devenir optionnel et plus flexible, sous forme de spécialisations non obligatoires. Le système actuel impose des filières rigides qui enferment les élèves dans des parcours étroits, sans prendre en compte la fluidité de leurs aspirations ni l’évolution rapide du marché du travail. Des modèles inspirants existent déjà, comme au Canada, où les élèves du secondaire sélectionnent progressivement leurs cours en fonction de leurs centres d’intérêt, tout en conservant une base solide de culture générale. Une telle liberté pédagogique offrirait aux jeunes congolais la possibilité d’explorer différents domaines, de développer des compétences transversales et de découvrir leurs véritables aptitudes afin de mieux orienter leurs choix futurs, tant pour la formation supérieure que pour les métiers.
Combinée à des enseignants mieux formés et à des outils numériques adaptés, cette réforme préparerait des citoyens capables de s’insérer dans une économie mondiale complexe et en constante mutation. L’éducation cesserait alors d’être une machine à trier pour devenir un levier d’émancipation collective.
Malu : la compétence n’est pas l’expertise
Raïssa Malu incarne, malgré elle, le paradoxe d’un système qui confond la maîtrise d’une discipline avec la capacité d’innover un modèle éducatif entier. D’une certaine manière, elle est victime du casting et des critères de sélection. Exceller dans l’enseignement des sciences ne garantit pas l’expertise nécessaire pour repenser les fondations d’un système national. Certains diront qu’elle aurait pu refuser ce rôle ou, mieux encore, s’entourer d’une équipe de stratèges et de prospectivistes qui ont déjà raisonner et transcrits des plans directeurs l’éducation nationale congolaise de demain. Peut-être aussi n’a-t-elle pas été intimidée par la qualité et le sort de ceux qui l’ont précédée, empilant à leur tour une pyramide de mauvaises initiatives et d’appétits toxiques. Toutefois, elle pourrait puiser dans les propositions de cet article sans même me citer, car elle ne serait ni la première ni la dernière à le faire.
Dans un monde où la puissance se mesure désormais à la capacité d’innover, confondre compétence et expertise revient à croire qu’apprendre le mouvement du pion suffit pour gagner une partie d’échecs contre un adversaire qui, lui, maîtrise déjà l’art de sacrifier sa reine pour remporter la guerre. Les nations qui valorisent leurs cerveaux ne se contentent pas de suivre le rythme, elles l’imposent. Elles inventent les règles pendant que d’autres, à bout de souffle, se contentent de les subir.
Les rapports de force se redéfinissent à une vitesse vertigineuse et chaque révolution technologique rebâtit, pièce par pièce, la hiérarchie des puissances. Mais un pays qui marginalise ses intelligences, gaspille ses talents et persiste à confondre les brevets et diplômes académiques et expertise systémique se condamne à l’insignifiance stratégique. Il restera en périphérie, dépendant des innovations des autres, vulnérable aux décisions prises ailleurs. De ce fait, refuser d’investir dans son capital humain, c’est abdiquer son droit à l’histoire.
Aux Congolais qui liront ces lignes, souvenez-vous que la véritable souveraineté se forge dans la qualité des esprits qu’un pays décide de cultiver. Sans cette force vive, aucune nation ne peut espérer écrire son propre destin ni prétendre influencer le cours de son avenir.
Jo M. Sekimonyo
Économiste politique, théoricien, militant des droits humains et écrivain. Actuellement chancelier de l’Université Lumumba.