Le Gouverneur de la BCC André WamesoLe Gouverneur de la BCC André Wameso

J’ai été parmi les premiers à m’opposer aux mesures prises par Monsieur Wameso. Peut-être n’ai-je pas raison à cent pour cent. Mais dans la mesure où je demeure conscient des fondements de la science économique que j’ai assimilée avec rigueur et persévérance, je demeure convaincu que le pire pourrait être à venir.

Malgré les signaux d’alerte évidents révélant une politique monétaire irrationnelle, l’entêtement persiste. On préfère éviter de reconnaître le tort plutôt que d’affronter la sombre réalité. Pourtant, toute action économique produit des conséquences, et nul ne peut se soustraire à la logique des causalités.

Dans mon village, des paysans sages ont observé un phénomène qu’ils ont traduit par un adage : « N’eût été la pluie, l’antilope n’aurait pas été tuée par les prédateurs. » Lorsque la pluie tombe, l’antilope craint l’inondation de sa cachette. Sous l’effet de l’instinct de survie, elle se précipite hors de son abri, sans discerner les pièges qui l’attendent. Dans sa fuite, elle tombe dans un piège et périt.

Ainsi en est-il de toute décision précipitée : il existe toujours un déclencheur que l’on ne peut nier. Le choc monétaire provoqué par le gouverneur de la Banque Centrale du Congo (BCC), alors qu’il héritait d’une situation relativement stable, a été d’une brutalité difficilement justifiable en l’absence de force majeure. Un taux de change stabilisé autour de 2 800 FC durant près d’une année — selon ses propres statistiques — a été présenté comme une situation de surchauffe, afin de légitimer des mesures disproportionnées.

Nous sommes face à une réalité économique objective. Toute tentative de disculper le gouverneur ne ferait qu’aggraver son isolement, car il ne bénéficie ni de la confiance populaire, ni d’un soutien institutionnel solide, ni de l’adhésion des économistes indépendants qu’il a lui-même marginalisés.

Le passage brutal de 2 800 FC à environ 2 000 FC — soit près de 30 % d’appréciation du franc congolais sans transition graduelle — constitue une opération spectaculaire, presque rocambolesque. Même les monnaies dites fortes évoluent rarement avec une telle amplitude en un temps aussi court.

Certains soutiennent que la crise actuelle, notamment le gel des paiements des fonctionnaires, relève uniquement du déséquilibre budgétaire et non de la politique monétaire. On brandit alors la neutralité de la monnaie comme argument de défense. Pourtant, la monnaie n’est pas abstraite : elle est l’instrument concret de paiement. Lorsqu’elle ne permet plus d’honorer les engagements, la crise est à la fois budgétaire et monétaire.

La Banque centrale ne constitue pas un univers autonome. Son indépendance — principe souvent mal compris — ne signifie pas séparation d’avec l’économie réelle ni rupture avec les finances publiques. Une politique monétaire efficace suppose une cohérence stratégique avec l’orientation économique globale du gouvernement. Il n’existe pas de monnaie durablement forte sans économie forte. Croire le contraire relève d’une erreur logique lourde de conséquences.

La rapidité et la brutalité de l’appréciation ont déstabilisé les équilibres macroéconomiques. Si l’État lui-même perd la maîtrise fonctionnelle de sa monnaie, qui pourra en garantir l’usage efficace ?

Le danger le plus profond réside peut-être ailleurs : dans le déplacement silencieux des équilibres macroéconomiques vers un sous-emploi généralisé. La compression artificielle du taux de change entraîne mécaniquement une contraction de la liquidité, laquelle réduit l’activité économique, fragilise les entreprises, freine l’investissement et les recettes publiques.

L’inflation est inhérente à toute économie dynamique, à condition qu’elle soit maîtrisée et progressive. Une inflation modérée peut accompagner la croissance, car les équilibres macroéconomiques s’ajustent graduellement. Mais tenter un retour brusque vers des équilibres passés, devenus obsolètes, relève d’une illusion dangereuse. C’est vouloir retrouver un corps juvénile alors que le temps a fait son œuvre.

Les équilibres exhumés apparaissent comme un tombeau blanchi : l’apparence de la stabilité monétaire dissimule une fragilité interne. La trajectoire réelle de l’économie et celle de la monnaie divergent désormais. Or, une économie ne peut durablement prospérer lorsque sa monnaie évolue dans une direction opposée à ses fondamentaux.

Les conséquences ne font que commencer

Il ne suffit pas de maîtriser les mathématiques pour gouverner la monnaie ; encore faut-il savoir les inscrire dans une philosophie du progrès social. La technique, aussi raffinée soit-elle, demeure un instrument. Sans finalité humaine et sans compréhension des dynamiques réelles, elle peut devenir une mécanique froide, déconnectée des besoins fondamentaux de la société.

La monnaie, en elle-même, n’est qu’une construction numérique. Elle est un chiffre, une unité de compte, un instrument d’échange. Elle ne peut prétendre créer son propre équilibre par simple manipulation arithmétique. Son équilibre véritable ne naît pas d’une formule, mais des conditions économiques concrètes : production, emploi, confiance, capacité budgétaire et stabilité institutionnelle. Une monnaie ne s’autorégule pas dans l’abstraction ; elle s’ajuste dans le monde réel.

Le choc monétaire observé s’apparente moins à un ajustement technique qu’à une décapitation des racines monétaires de l’économie. En comprimant brutalement les variables de liquidité et de change, on laisse chaque agrégat macroéconomique livré à lui-même, dans une sorte d’autodétermination forcée. Or, une économie fragile ne peut absorber de tels chocs sans dommages structurels.

Nous connaissons tous les faiblesses du gouvernement en matière de gouvernance économique. Mais l’erreur stratégique aura été de croire qu’une action monétaire spectaculaire pouvait servir de correctif structurel. En réalité, cette politique a fonctionné comme un alibi — une béquille instable — offrant une illusion d’oxygène politique tout en masquant les dérives profondes de la gestion publique. On a voulu donner l’apparence de la maîtrise monétaire pour compenser l’insuffisance des réformes économiques de fond.

Tout ne tient pas à la monnaie, certes. Mais tout passe par elle. La monnaie est le miroir de la gouvernance économique. Si elle évolue en rupture avec le rythme réel de l’économie et avec la capacité budgétaire de l’État, elle cesse d’être un instrument d’équilibre pour devenir un facteur de désarticulation.

 Ne pas harmoniser la politique monétaire avec la gouvernance économique globale revient, en définitive, à se positionner comme le premier fossoyeur de l’économie nationale. Car une monnaie artificiellement renforcée dans un contexte de faiblesse productive et institutionnelle crée une tension insoutenable : elle étouffe l’activité au lieu de la stimuler. Ainsi nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude. On ne saurait invoquer l’indépendance institutionnelle pour se soustraire aux conséquences d’une décision dont les effets sociaux et économiques sont manifestes.

S’il est déjà illusoire de vouloir restaurer un équilibre passé dans un contexte économique profondément transformé, il faut reconnaître qu’au regard des mesures actuelles de rétropédalage, il devient tout aussi impossible de retrouver l’équilibre antérieur sans provoquer des conséquences encore plus drastiques.

Les ajustements engagés ont créé une rupture structurelle. Nous ne sommes plus dans une simple phase de correction, mais dans une situation inédite de blocage systémique. Les mécanismes traditionnels d’ajustement semblent désormais inopérants, car les équilibres macroéconomiques ont été déplacés de manière brutale et désarticulée.

En voulant forcer la monnaie à retrouver un état considéré comme « stable », on a en réalité figé l’économie dans une configuration rigide, où la liquidité se contracte, où les engagements publics deviennent difficiles à honorer et où l’activité productive peine à respirer. Ce blocage n’est pas conjoncturel ; il est structurel.

Dans un tel contexte, une simple correction graduelle risque de s’avérer insuffisante. La crise prend une dimension telle qu’elle appelle une réponse d’une autre nature. Il ne s’agirait plus seulement d’ajuster des paramètres, mais de repenser l’architecture monétaire elle-même. Un changement monétaire pourrait alors apparaître comme une voie de sortie — non pas comme un artifice cosmétique, mais comme un instrument de réinitialisation des agrégats monétaires. Une mutation vers un nouveau franc congolais, correctement calibrée et adossée à des réformes structurelles crédibles, pourrait permettre de réaligner la masse monétaire, de restaurer la confiance et de réajuster les grandeurs nominales à la réalité économique effective.

Une telle réforme ne serait pas un aveu d’échec, mais la reconnaissance lucide que les déséquilibres accumulés ont atteint un seuil critique. Elle constituerait une tentative de redonner cohérence entre la monnaie, la production réelle, les finances publiques et la capacité de paiement de l’État.

Toutefois, un changement monétaire n’a de sens que s’il s’inscrit dans une stratégie globale de redressement économique. Sans discipline budgétaire, sans relance productive, sans restauration de la confiance institutionnelle, aucune réforme monétaire, même audacieuse, ne saurait produire des effets durables.

La question n’est donc pas seulement technique ; elle est fondamentalement politique et stratégique : comment rétablir l’unité entre la monnaie et l’économie réelle, afin que l’instrument monétaire redevienne un levier de stabilité et de développement plutôt qu’un facteur de blocage ?

Luc Alouma M.

 Loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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