Le président Félix TshisekediLe président Félix Tshisekedi

La numérisation de l’État constitue une transformation de l’architecture institutionnelle de l’économie. Elle détermine les conditions de circulation de l’information, la prévisibilité des décisions, le coût d’accès aux droits, les possibilités d’investissement et la distribution du pouvoir entre l’administration et les administrés. Une institution incapable de garantir la traçabilité de ses actes produit de l’incertitude, entretient des asymétries d’information et favorise l’appropriation privée de prérogatives publiques.

L’ordonnance-loi du 13 mars 2023 portant Code du numérique consacre, dans son article 89, l’égalité de valeur juridique entre l’écrit électronique et l’écrit sur papier. Le pays dispose ainsi d’un fondement légal permettant de réorganiser profondément le fonctionnement de ses institutions. Pourtant, fidèle à ses habitudes, la RDC a multiplié les initiatives de transformation numérique, les stratégies nationales, les plateformes sectorielles et les déclarations présidentielles. Cette accumulation d’initiatives dispersées entretient l’illusion d’une modernisation sans produire de transformation institutionnelle d’ensemble. Le numérique progresse par fragments, laissant intacts les mécanismes administratifs à travers lesquels l’État exerce son autorité, reconnaît les droits et organise les relations économiques.

Après bientôt huit années sous Félix Tshisekedi, alors que lui-même et une partie considérable de son entourage ont passé une bonne partie de leur vie dans des pays dotés d’administrations modernes, certains ayant même acquis une autre nationalité, l’énigme ne réside plus dans le nombre de plateformes annoncées. Elle tient à la persistance de structures administratives qui transforment l’exercice ordinaire des droits en transactions coûteuses et incertaines. L’examen de quelques institutions centrales de la République permet de mesurer la profondeur de cette contradiction.

Une Présidence qui entretient l’inaccessibilité administrative

La Présidence de la République doit constituer le premier exemple d’une administration organisée autour de procédures électroniques sécurisées et entièrement traçables. Son portail propose un formulaire de contact avec accusé de réception électronique, tandis que le dépôt physique des correspondances au Palais de la Nation demeure possible. Ces deux voies restent cependant insuffisantes en l’absence d’un mécanisme permettant de suivre le traitement des demandes, d’identifier les services responsables et de connaître les délais de réponse.

Le plus déconcertant reste le parcours d’Anthony Nkinzo Kamole, directeur de cabinet du Président, certifié en management général avancé à HEC Paris en 2014 et ancien cadre de PricewaterhouseCoopers (PwC) et de Nestlé. Une telle expérience laisse présumer une familiarité avec les exigences modernes de gestion institutionnelle. Il avait déjà eu l’occasion de les mettre en pratique à la tête de l’ANAPI, où la dématérialisation intégrale des démarches d’investissement aurait dû constituer une priorité. Son arrivée à la Présidence lui offrait une nouvelle occasion de traduire cette expertise en transformation administrative. Pourtant, aucune refonte comparable du traitement public des correspondances présidentielles n’est clairement établie. À quoi sert une expertise internationale en management si elle ne parvient pas à transformer les pratiques administratives des institutions que l’on dirige ?

Une correspondance ne doit pas perdre son existence institutionnelle après son enregistrement. Son auteur doit pouvoir suivre les étapes de son traitement jusqu’à la décision finale. La communication électronique officielle, la signature numérique, l’archivage et la circulation sécurisée des documents doivent structurer le fonctionnement quotidien de la Présidence. L’opacité administrative organise une distribution inégale de l’accès au pouvoir. En l’absence de procédures prévisibles, les relations personnelles acquièrent une valeur économique, l’intermédiation devient une activité lucrative et l’accès aux décideurs se transforme en privilège négociable. L’État entretient ainsi les conditions de formation de rentes administratives, au détriment de l’égalité des citoyens devant ses institutions.

Une justice sans traçabilité numérique laisse la liberté dépendre de la maîtrise des dossiers

L’actuel ministre de la Justice, Guillaume Ngefa Atondoko Andali, a étudié à Columbia University à New York, à l’Institut international des droits de l’homme de Strasbourg et à l’Université Paris-Panthéon-Assas, avant d’exercer de hautes responsabilités aux Nations unies. Un tel parcours laisse présumer une connaissance approfondie des exigences de gestion documentaire et de traçabilité institutionnelle. Encore faut-il distinguer l’expérience acquise au sein d’institutions établies en tant que maçon de la capacité à en repenser comme architecte. La justice constitue l’expression la plus préoccupante de la désorganisation administrative. Chaque arrestation, détention, ordonnance, audience et décision judiciaire doit être enregistrée dans un système national permettant d’identifier les autorités responsables, les fondements juridiques et les échéances procédurales. Chaque dossier doit posséder une référence unique, accessible aux acteurs habilités, avec une circulation sécurisée entre parquets, greffes, juridictions et établissements pénitentiaires. À Makala, plus de 11 000 détenus étaient en détention préventive en octobre 2026, illustrant l’urgence d’un suivi rigoureux des procédures et des délais.

La fragmentation de l’information judiciaire transforme la maîtrise des dossiers en ressource de pouvoir, favorise leur rétention, multiplie les possibilités d’intermédiation rémunérée et renchérit l’exercice des droits de la défense. La liberté individuelle finit par dépendre des moyens matériels et relationnels mobilisables pour faire avancer une procédure. La numérisation ne garantit pas l’indépendance des magistrats. Elle impose cependant une traçabilité qui réduit les marges de discrétion administrative et rend les responsabilités identifiables. Il s’agit d’une exigence fondamentale de l’organisation moderne de la justice, à laquelle Ngefa n’a encore donné aucun signe de compréhension dans sa dimension institutionnelle.

La Cour constitutionnelle et le Conseil d’État

La numérisation, particulièrement dans un pays-continent comme la RDC, réduit les inégalités géographiques d’accès à la justice. Les justiciables doivent pouvoir déposer électroniquement leurs requêtes, suivre les procédures et consulter les décisions rendues. La jurisprudence doit être accessible dans des bases documentaires complètes, actualisées et interrogeables. Une règle juridique ne produit pas les mêmes effets économiques lorsque son interprétation est publiquement accessible ou réservée à des réseaux professionnels privilégiés.

À ce jour, je peine encore à obtenir plusieurs décisions de la Cour constitutionnelle relatives à ma candidature présidentielle de 2023. Ma pétition sur la révision constitutionnelle, déposée depuis plus de deux ans auprès des institutions concernées, notamment la Présidence et le Parlement, demeure également sans réponse. Si de telles démarches restent laborieuses, imaginons la situation d’un citoyen de Gbadolite, éloigné des centres institutionnels de Kinshasa.La sécurité juridique constitue une infrastructure productive. Elle conditionne les décisions d’investissement, les coûts de transaction et la capacité des acteurs économiques à se projeter dans la durée. Lorsque l’accès aux décisions judiciaires dépend de la proximité géographique, des ressources financières ou des relations personnelles, l’État transforme le droit en privilège d’accès et fait de sa propre désorganisation un obstacle au développement économique.

Les Affaires étrangères, une modernisation qui s’arrête au Formulaire

La réforme du passeport biométrique de 2025 a introduit l’inscription, le paiement et le suivi en ligne. Pourtant, la vérification auprès de l’ANR demeure un potentiel goulot d’étranglement administratif. Si la capture biométrique exige une présence physique, les autres étapes doivent relever d’un dossier numérique unique, avec échanges sécurisés entre institutions, délais vérifiables et responsabilités identifiables. La numérisation perd sa substance lorsque les procédures traditionnelles continuent de déterminer la rapidité du service.

La même exigence s’applique aux visas et aux services consulaires. Les Congolais de la diaspora ne doivent pas multiplier les démarches auprès d’administrations détenant déjà les informations nécessaires. La fragmentation administrative transforme la mobilité internationale en parcours coûteux, particulièrement pour les entrepreneurs, chercheurs et professionnels.

Cette désorganisation constitue une contrainte économique structurelle. Elle renchérit les échanges, affaiblit les réseaux diasporiques et complique les relations avec les partenaires internationaux. Un État qui prétend attirer les investissements tout en imposant des coûts administratifs excessifs à la mobilité de ses propres citoyens compromet une partie des conditions économiques de cette ambition.

Une Banque centrale qui pénalise l’initiative productive

La Banque centrale du Congo a adopté l’Instruction n°58 du 4 septembre 2024 relative à l’interopérabilité des systèmes de paiement. Cette avancée réglementaire contraste avec la complexité des démarches auxquelles se heurtent les innovateurs et les entreprises technologiques. Une entreprise souhaitant intégrer les API des opérateurs de mobile money doit pouvoir identifier clairement les exigences réglementaires, les procédures d’autorisation et les délais de traitement. L’accès technique relève des opérateurs, tandis que la BCC doit assurer la transparence et la prévisibilité du cadre réglementaire.

Aujourd’hui, obtenir une autorisation ou une clarification réglementaire peut devenir un véritable casse-tête. Les correspondances physiques, sans calendrier d’instruction clairement établi ni mécanisme de suivi, prolongent inutilement les démarches. Le processus administratif peut ainsi devenir plus laborieux que l’intégration technique de PayPal ou d’un système de paiement par carte bancaire.Cette incertitude administrative opère une sélection économique. Les entreprises établies disposent des ressources et des relations nécessaires pour absorber ces contraintes, tandis que les nouveaux entrants supportent des coûts disproportionnés. La réglementation contribue ainsi à consolider les positions dominantes qu’elle est censée encadrer. Une banque centrale qui rend l’accès réglementaire plus difficile que le développement technologique lui-même transforme son pouvoir de régulation en barrière à l’initiative productive.

La CNSS, une mémoire institutionnelle inaccessible aux assurés

La sécurité sociale constitue un engagement intertemporel entre le travailleur et la collectivité. Les cotisations versées aujourd’hui créent des droits dont l’exécution dépend de la capacité institutionnelle à conserver et à exploiter des informations pendant plusieurs décennies. Toute défaillance dans cette continuité transforme potentiellement des droits acquis en créances difficiles à faire reconnaître.

La Caisse nationale de sécurité sociale dispose d’une plateforme de télédéclaration destinée aux employeurs, sans offrir aux assurés un accès équivalent à l’ensemble des informations déterminant leurs droits. Chaque travailleur doit pouvoir consulter son historique de cotisations, vérifier les déclarations patronales, signaler les anomalies et suivre ses prestations. Les retraités doivent également accéder aux bases de calcul de leurs pensions et à l’historique des paiements.

Cette concentration du contrôle documentaire entre les mains de l’administration prive les travailleurs de la maîtrise de droits constitués par leur propre activité productive. La numérisation doit garantir la correspondance entre cotisations, droits acquis et prestations, tout en limitant les manipulations documentaires et en renforçant le contrôle des obligations patronales. Une protection sociale sans mémoire institutionnelle accessible transforme la sécurité économique des ménages en une promesse soumise au bon fonctionnement de l’administration.

Le Parlement, une représentation politique qui s’interrompt après le scrutin

Les sites de l’Assemblée nationale et du Sénat fonctionnent davantage comme des vitrines d’actualité que comme des instruments de participation démocratique. Ils doivent devenir des plateformes institutionnelles permettant à chaque Congolais d’identifier ses représentants, de leur adresser des correspondances officielles, de déposer et de suivre ses pétitions, ainsi que de consulter le parcours des textes législatifs. Propositions, amendements, rapports, résolutions et votes publics doivent être accessibles dans des registres structurés et actualisés.

Le mandat parlementaire engage des ressources publiques considérables et produit des décisions qui déterminent la répartition des droits, des charges fiscales et des opportunités économiques. Sa traçabilité constitue une obligation institutionnelle. Lorsque les citoyens ne peuvent suivre les initiatives et les décisions de leurs élus, le contrôle de l’information renforce l’autonomie du pouvoir parlementaire face à ceux qu’il est censé représenter.Un Parlement qui vote les budgets de la nation doit rendre son propre fonctionnement accessible et vérifiable. La souveraineté populaire perd sa substance lorsque les citoyens disposent du pouvoir de choisir leurs représentants sans disposer des moyens de contrôler l’exercice de leur mandat.

La désorganisation administrative est un prélèvement invisible sur l’économie nationale

Ces exemples ne représentent qu’une partie des institutions concernées. Les administrations fiscales, les services fonciers, les collectivités territoriales, les établissements sanitaires, les universités et les organismes chargés des marchés publics soulèvent des questions comparables. Le problème dépasse la disponibilité des technologies. Il concerne la structure même des rapports entre l’État, les citoyens et les agents économiques.Une administration fragmentée impose à la société un ensemble de coûts rarement comptabilisés dans les finances publiques. Chaque déplacement inutile mobilise du temps et des ressources. Chaque document difficile à obtenir retarde une transaction. Chaque décision impossible à suivre augmente l’incertitude. Chaque procédure soumise à une intervention discrétionnaire crée une possibilité de rente. Additionnées à l’échelle nationale, ces charges constituent un prélèvement institutionnel sur l’activité productive, particulièrement lourd pour les ménages modestes et les petites entreprises.

L’État prétend mobiliser davantage de ressources pour financer le développement tout en conservant des mécanismes administratifs qui absorbent une partie des capacités économiques de la population. Il recherche l’élargissement de l’assiette fiscale sans réduire suffisamment les coûts institutionnels supportés par les contribuables. Il proclame son ambition de stimuler l’entrepreneuriat tout en laissant les démarches administratives constituer des obstacles supplémentaires à l’entrée sur les marchés.La numérisation ne consiste pas à transposer les formulaires existants sur des écrans. Elle impose de reconstruire les procédures autour de responsabilités identifiables, de données fiables, de délais vérifiables et de décisions susceptibles de contrôle. Elle suppose également les voies d’accès pour les populations éloignées des outils numériques. Le progrès institutionnel se mesure à la qualité des droits effectivement accessibles, indépendamment du support utilisé.

L’immobilisme de l’État était d’abord une question de pensée

Un État qui ne maîtrise ni la circulation de ses informations ni la traçabilité de ses décisions ne contrôle qu’imparfaitement les conditions institutionnelles de son développement. Et lorsqu’une nation consacre une part croissante de ses ressources à surmonter les obstacles créés par sa propre administration, sa pauvreté cesse d’être exclusivement une question de production. Elle devient également le produit de l’organisation de son pouvoir.

Après bientôt huit ans, la question posée au pouvoir congolais n’est plus celle de sa familiarité avec le vocabulaire du numérique. Elle est celle de sa capacité à transformer des institutions qui continuent de faire payer à la population le prix de leur propre désorganisation. En juin 2026, Félix Tshisekedi demandait lui-même de mettre fin à la multiplication de plateformes isolées, coûteuses et peu efficaces. Cette reconnaissance, après plus de sept années de pouvoir, souligne le caractère tardif de la prise en charge d’un problème structurel. Au lieu de persister dans une approche de mille-pattes, multipliant les initiatives sans cohérence d’ensemble, Tshisekedi doit comprendre qu’une réalisation susceptible de marquer historiquement ses deux mandats reste à sa portée, celle de recentrer l’action de l’exécutif sur la numérisation intégrale de l’État, avec le citoyen congolais, et non les intérêts financiers du pouvoir, comme point de départ et de convergence.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

By amedee

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