Du 20 au 22 août 2025, Yokohama accueille la 9ᵉ Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique. Sur le papier, l’événement se présente comme une opportunité stratégique réunissant chefs d’État, ministres et décideurs autour de la croissance économique, des partenariats commerciaux et des investissements durables. Dans les coulisses, les calculs se révèlent bien plus complexes et les équilibres réels s’éloignent des discours officiels.
La RDC débarque encore à la TICAD avec une délégation démesurée menée par la Première ministre Judith Suminwa, logeant dans des suites d’hôtels cinq étoiles, voyageant en business class et profitant de per diem confortables, le tout offert avec générosité par le trésor public. Dans les couloirs de la Primature, l’on clame poursuivre des objectifs économiques précis. Ainsi, l’on aligne dans la délégation le VPM à l’économie, le ministre des Mines, le ministre du Commerce extérieur, le ministre des Ressources hydrauliques et électricité, le ministre de l’entreprenariat et PME, le ministre de la Formation Professionnelle et la vice-ministre aux affaires étrangères. On pourrait presque croire à une mission stratégique, mais le retour sur investissement tient davantage du billet de loterie perdant.
Pendant que les grandes puissances avancent leurs pions avec des stratégies millimétrées pour sécuriser leurs intérêts et leurs minerais, Kinshasa collectionne les promesses comme des cartes postales exotiques et revient, la plupart du temps, les mains vides. Les annonces d’investissements brillent dans les communiqués, mais sur le terrain, les projets stagnent, se résument souvent à de jolies maquettes et la balance commerciale continue de pencher dangereusement du mauvais côté.
L’histoire jette une ombre douloureuse sur cette relation. Dans les années 1970 et 1980, des entreprises minières japonaises exploitaient les gisements du Katanga en profitant d’une main-d’œuvre locale sous-payée. Derrière les profits immenses, des récits glaçants racontent l’abandon d’enfants métis nés de relations entre ouvriers japonais et femmes congolaises. Certains survivants affirment même que des infanticides auraient été commis, avec la complicité supposée de médecins et d’infirmières japonais, pour effacer toute trace de honte dans une société japonaise fermée à la différence. Ces blessures, jamais reconnues ni réparées, pèsent encore aujourd’hui et rendent chaque promesse de coopération économique fragile, comme un vernis posé sur une mémoire qui refuse de cicatriser.
Une puissance économique en déclin relatif
Le Japon aime encore se présenter comme une grande puissance économique, mais derrière le costume bien repassé, la réalité tire un peu la langue. Troisième économie mondiale, certes, mais avec une croissance qui respire à peine, une population qui vieillit plus vite que ses robots ne rajeunissent et une dette publique qui flirte allègrement avec les 260 % du PIB, envoisinant 10 milliards de USD. Le gouvernement affiche un déficit de 331,3 milliards de dollars en décembre 2023, quasiment identique à celui de l’année précédente, et il est bien parti pour répéter l’exploit cette année.
Fini le temps des années 1980 et 1990 où Tokyo finançait des autoroutes, des barrages et des mégaprojets comme on distribue des bentos. Aujourd’hui, chaque yen destiné à la coopération internationale ressemble à un billet de trop sur une carte bancaire déjà en surchauffe, coincé entre les retraites astronomiques, les dépenses de santé et le coût faramineux d’une transition énergétique qu’on repousse autant qu’on l’annonce.
Face à l’expansion fulgurante de la Chine et à l’émergence progressive de l’Inde, le Japon tente de réaffirmer son rôle sur la scène africaine à travers des initiatives comme la TICAD. La réalité est cependant moins ambitieuse que les discours. Tokyo ne dispose ni de l’appétit d’investissement massif ni des réseaux logistiques de Pékin, qui bâtit ports, chemins de fer et infrastructures minières sur tout le continent. L’aide japonaise se concentre davantage sur la formation, la gouvernance et le développement durable, ce qui en fait davantage un fournisseur d’expertise qu’un véritable partenaire économique transformateur. Un positionnement qui reste difficile à tenir face aux attentes de pays comme la RDC, qui cherchent des financements lourds pour développer mines, énergie et infrastructures.
Dans ce contexte, la participation du Japon à la TICAD 9 traduit une ambition qui se heurte à ses propres limites. Tokyo cherche à étendre son influence et à sécuriser l’accès à des ressources stratégiques comme le cobalt et le cuivre congolais, mais sa capacité financière réelle demeure contrainte, d’autant plus que l’opinion publique japonaise rechigne à financer des projets internationaux pendant que l’économie nationale stagne.
Le Japon, la Chine, les États-Unis… et les minerais congolais
Pour saisir les véritables enjeux derrière la TICAD, il faut aller au-delà des déclarations officielles et des discours sur le « renforcement des liens ». La conférence n’est pas qu’un forum de coopération, c’est un instrument diplomatique dans une bataille géoéconomique mondiale. Face à une Chine omniprésente en Afrique, le Japon tente de reprendre pied sur le continent, cherchant à sécuriser l’accès aux ressources stratégiques. La RDC se trouve au centre de cette compétition planétaire avec plus de 70 % du cobalt mondial, des gisements massifs de lithium, de cuivre et de coltan, autant de minerais indispensables à la transition énergétique et à la fabrication des batteries de demain.
Les ambitions japonaises ne relèvent pas d’une philanthropie africaine mais d’une logique de sécurisation et d’influence. Tokyo cherche à verrouiller ses approvisionnements tout en freinant l’expansion de Pékin, qui a déjà pris une avance considérable grâce à des investissements massifs dans les infrastructures congolaises, les mines et les chaînes logistiques. Dans le même temps, les États-Unis veulent planter leur drapeau à travers des accords bilatéraux comme le deal USA-RDC sur les minerais stratégiques, ajoutant une nouvelle couche de compétition dans un espace déjà saturé.
La RDC n’apparaît pas comme un partenaire égal dans ce jeu d’intérêts croisés, mais davantage comme un champ d’affrontement entre puissances. Les conférences comme TICAD servent d’arènes où chacun cherche à capter des leviers d’influence sans toujours offrir des retombées structurelles pour Kinshasa.
Une question simple mais centrale
La participation de la RDC à des forums comme la TICAD, y compris lorsqu’elle en assure l’organisation, impose d’adopter une véritable logique de ROI — Return On Investment. Il s’agit de mesurer avec précision le rapport entre les ressources mobilisées pour se positionner diplomatiquement et les bénéfices concrets obtenus, qu’ils soient économiques, stratégiques ou politiques. Dans un contexte marqué par des finances publiques contraintes, chaque conférence internationale doit être envisagée comme un investissement stratégique dont les retombées doivent être non seulement réelles mais également mesurables. La diplomatie ne peut plus se limiter à une présence symbolique ; elle doit produire des résultats tangibles et vérifiables.
Cette approche impose de rompre avec la diplomatie de représentation pour entrer dans une diplomatie de performance. Chaque participation à un forum comme la TICAD doit reposer sur des objectifs clairs : attirer des investissements stratégiques, négocier des transferts technologiques, sécuriser des financements d’infrastructures ou renforcer des partenariats ciblés. Sans cette discipline, la RDC risque de rester spectatrice d’une compétition mondiale pour ses ressources, pendant que Tokyo, Pékin et Washington élaborent leurs propres stratégies d’accès au cobalt, au cuivre et au lithium. Un ROI diplomatique réussi suppose d’évaluer les promesses, de contrôler leur exécution et d’exiger des contreparties précises.
Pour un pays comme la RDC, où la dette publique atteint des sommets et où les besoins sociaux demeurent criants, il n’est plus acceptable de financer des délégations pléthoriques hébergées dans des hôtels cinq étoiles sans exiger des résultats concrets. Les grandes conférences ne peuvent plus servir de prétextes à des tournées touristiques déguisées, où certains profitent pour faire des emplettes ou même voyager en famille aux frais du trésor public. Elles doivent devenir de véritables clés d’action. Sans cette évolution stratégique, TICAD 9 et toutes les rencontres similaires continueront d’alimenter l’album des occasions manquées. Le ROI diplomatique n’est pas une option, c’est une nécessité vitale pour transformer la diplomatie congolaise en véritable moteur de développement national.
Un capital diplomatique dilapidé
La RDC continue de participer aux grands forums internationaux tels que la TICAD 9 avec des délégations de grande taille et des discours vagues mais sans réelle feuille de route économique. Cette manière de faire dilue les efforts, multiplie les promesses et laisse échapper des occasions de conclure des accords structurants. Dans un contexte où chaque puissance, qu’il s’agisse du Japon, de la Chine, de la Russie, des États-Unis ou de l’Union européenne, avance avec des priorités sectorielles clairement établies, Kinshasa présente une liste de demandes sans les classer par importance. Cette dispersion donne l’image d’un pays davantage en quête de subsides symboliques qu’engagé dans la construction de partenariats stratégiques capables de transformer durablement son économie.
Le problème trouve sa source à l’intérieur du pays. En l’absence d’une politique industrielle cohérente, la RDC ne parvient pas à formuler des exigences précises auprès de ses interlocuteurs. Les discussions restent floues et se limitent à évoquer l’aide au développement, les infrastructures ou l’énergie sans les relier à une vision nationale intégrée. Pendant ce temps, le cobalt, le cuivre, le lithium et d’autres ressources stratégiques continuent de quitter le pays sous forme brute, privant la RDC des bénéfices de la transformation locale. Sans stratégie industrielle solide, la diplomatie congolaise se place en position de faiblesse et subit les agendas des autres puissances au lieu d’imposer le sien.
Pour sortir de cette logique improductive, la RDC doit renverser la démarche et placer ses priorités au cœur de son action diplomatique. Elle doit d’abord définir des objectifs économiques clairs puis identifier les partenaires les plus pertinents pour les atteindre. Il devient essentiel de négocier des transferts de technologies pour le raffinage des minerais, d’obtenir des quotas d’exportation de produits transformés et d’exiger la création de coentreprises locales. Une fois ces priorités définies, il faut cibler les acteurs appropriés comme le Japon pour les technologies vertes, la Corée du Sud pour la digitalisation, la Chine pour les infrastructures et l’Europe pour les normes industrielles. Ce n’est qu’en adoptant une diplomatie sélective guidée par des résultats mesurables que la RDC pourra transformer les grandes conférences internationales en leviers concrets de développement au lieu de les laisser devenir de simples vitrines coûteuses et stériles.
Amédée Mwarabu