Dr. John M. UlimwenguDr. John M. Ulimwengu

Par John M. Ulimwengu  |

Parfaites ou non, les élections restent le moyen par lequel une large communauté exprime ses besoins face au bien-être commun. Mais lorsque les règles du jeu sont contournées, ce message se brouille, et le développement en paie le prix.

Une question ancienne, des données nouvelles

À chaque cycle électoral, la même interrogation revient dans les débats : les élections nous nourrissent-elles ? La question n’est pas naïve. Un scrutin coûte cher, mobilise l’administration pendant des mois et crispe souvent le climat politique. Si son effet sur le panier de la ménagère est nul, pourquoi s’en soucier ?

La recherche économique des vingt dernières années apporte une réponse plus nuancée que les slogans. Elle ne dit pas que « voter enrichit ». Elle suggère plutôt que ce qui compte n’est pas le fait de tenir des élections, mais la manière dont elles sont tenues.

Ce que montrent les chiffres

Le Graphique 1 croise, pour 167 pays, l’indice d’élections libres et transparentes du projet V-Dem (Université de Göteborg) et le revenu par habitant de la Banque mondiale en 2023. La tendance est nette : les pays dont les élections sont les plus propres sont, en moyenne, les plus prospères. Le revenu médian du tiers de pays aux élections les plus propres (environ 38 600 dollars en parité de pouvoir d’achat) est près de sept fois celui du tiers aux élections les moins propres (environ 5 800 dollars). La RDC, avec un indice de 0,19 sur 1 et un revenu d’environ 1 560 dollars, se situe dans le coin inférieur gauche.

Lecture : chaque point est un pays. La ligne pointillée représente la tendance moyenne. La RDC (point rouge) cumule faible qualité électorale et faible revenu.

Prudence, cependant. Une corrélation n’est pas une preuve de causalité. Les pays riches peuvent s’offrir de meilleures institutions électorales ; l’histoire, la géographie ou les ressources naturelles peuvent influencer à la fois la politique et l’économie. Sur le seul continent africain, le lien statistique est d’ailleurs nettement plus faible (coefficient de 0,28 contre 0,61 au niveau mondial). Le Rwanda affiche une croissance soutenue malgré un indice électoral modeste ; à l’inverse, plusieurs pays aux élections relativement propres restent pauvres. Les élections ne sont ni une condition suffisante, ni une baguette magique.

Pourquoi la qualité du scrutin compte

Pour aller au-delà de la simple corrélation, les économistes ont étudié ce qui se passe avant et après les élections. Trois résultats méritent l’attention.

Premièrement, une étude de Lisa Chauvet et Paul Collier, portant sur plus de 80 pays en développement, montre que les élections améliorent la qualité des politiques économiques et de la gouvernance, mais seulement lorsqu’elles sont bien conduites. Les scrutins entachés d’irrégularités n’ont, selon leurs estimations, aucun effet structurel durable sur l’amélioration des politiques. Le mécanisme est intuitif : un dirigeant qui sait qu’il peut perdre est incité à rendre des comptes ; celui qui sait qu’il peut gagner par la fraude n’a plus cette contrainte.

Deuxièmement, Daron Acemoglu et ses coauteurs (dont deux lauréats du prix Nobel d’économie 2024) estiment, sur la période 1960-2010, qu’une démocratisation durable accroît le PIB par habitant d’environ 20 % à long terme, principalement par davantage d’investissements dans le capital, l’éducation et la santé. Ce chiffre est une moyenne entre pays et sur plusieurs décennies ; il ne constitue pas une prévision pour un pays donné, et les auteurs reconnaissent eux-mêmes les limites de leur identification causale.

Troisièmement, en Afrique subsaharienne, Masayuki Kudamatsu a observé, à partir d’enquêtes auprès des ménages, que la mortalité infantile a reculé d’environ 1,2 point de pourcentage (12 % de la moyenne) après les démocratisations de l’après-guerre froide. L’effet semble lié à la combinaison d’élections multipartites et d’alternance effective au pouvoir. Le développement ne se mesure pas seulement en dollars : il se mesure aussi en enfants qui survivent.

On peut y ajouter l’enseignement d’Amartya Sen, prix Nobel 1998 : les famines graves ont été rares là où des élections compétitives et une presse libre obligent les gouvernants à réagir. Pour un pays où l’insécurité alimentaire touche des millions de personnes, cet argument n’est pas théorique.

La RDC : un long chemin, des acquis fragiles

Le Graphique 2 place la trajectoire congolaise à côté de celle de quelques pairs africains. Entre 1993 et 2005, faute de scrutins nationaux compétitifs, l’indice V-Dem de la RDC est à zéro. Les élections de 2006 marquent une remontée, puis l’indice redescend et stagne autour de 0,15 à 0,20 depuis 2012. Pendant ce temps, le Ghana et le Sénégal se maintiennent généralement au-dessus de 0,6. En 2023, la RDC se classe 32e sur 52 pays africains couverts par cet indice.

Lecture : à gauche, la qualité des élections (0 = aucune élection libre, 1 = élections pleinement libres et transparentes). À droite, le revenu moyen d’un Congolais, corrigé de l’inflation.

Côté économique, le revenu moyen d’un Congolais, corrigé de l’inflation, était d’environ 1 415 dollars en 1974. Il est tombé à 322 dollars en 2002, au sortir des guerres, et n’est remonté qu’à environ 568 dollars en 2025, soit à peine 40 % du niveau du milieu des années 1970. Ces deux courbes ne prouvent pas que la qualité électorale explique à elle seule la stagnation : les conflits, la dépendance aux matières premières et la faiblesse de l’administration y ont une large part. Mais elles montrent que la reprise économique récente s’est faite sans consolidation de la confiance dans les processus électoraux.

Les élections de décembre 2023 illustrent cette fragilité. La mission d’observation de l’Église catholique et de l’Église du Christ au Congo (CENCO-ECC) a documenté « de nombreuses irrégularités susceptibles d’affecter l’intégrité des résultats ». La CENI elle-même a annulé les résultats de plus de 80 candidats aux législatives pour fraude, corruption et vandalisme.

Leçons pour la RDC

  1. La règle compte plus que le modèle. Scrutin majoritaire ou proportionnel, élection directe ou indirecte : chaque mode de scrutin a ses avantages et ses défauts, et les pays prospères ont fait des choix très différents. Ce qui les distingue, c’est que les règles adoptées sont connues à l’avance, appliquées à tous et respectées par les perdants comme par les gagnants. La sanction rapide des fraudes, la publication des résultats bureau par bureau et l’indépendance réelle des arbitres électoraux sont des investissements, pas des dépenses.
  2. La fraude abîme aussi ceux qui en profitent. Collier et Vicente montrent que violence, achat de voix et bourrage d’urnes sont des stratégies rationnelles à court terme pour des candidats faibles. Mais un élu mal élu hérite d’une légitimité contestée. Il doit consacrer ressources et énergie à se protéger plutôt qu’à gouverner ; il est redevable à ceux qui ont financé sa victoire plutôt qu’à ses électeurs. À terme, la tricherie dégrade non seulement la communauté, mais aussi les dirigeants qui en bénéficient, puis la qualité des politiques publiques.
  3. L’expression de la majorité n’est pas une menace. Les besoins exprimés dans les urnes (routes de desserte agricole, écoles, centres de santé, emplois pour les jeunes) peuvent déranger une minorité habituée à d’autres priorités. Ce n’est pas une raison pour faire taire la majorité. Les données suggèrent au contraire que la redevabilité électorale est l’un des rares canaux par lesquels les populations rurales et pauvres obtiennent des services publics.
  4. L’attention aux besoins de la communauté paie, même si ce n’est pas immédiat. Les effets mesurés par la recherche se manifestent sur des décennies, non sur un mandat. C’est précisément pourquoi ceux qui ont reçu une parcelle d’autorité, du chef de quartier au ministre, gagnent à rester attentifs aux besoins exprimés, même lorsque la sanction des urnes paraît lointaine. L’exemple du Botswana, où le parti au pouvoir depuis l’indépendance a accepté sa défaite en 2024, rappelle qu’une alternance pacifique renforce la crédibilité de tout un système.

Ce que l’on sait, et ce que l’on ignore

Les preuves disponibles soutiennent une conclusion mesurée : des élections propres ne garantissent pas le développement, mais des élections truquées privent un pays de l’un de ses meilleurs mécanismes de correction. Ce que la recherche ne dit pas encore avec certitude, c’est quel volet de la qualité électorale (fichier électoral, transparence du dépouillement, règlement des contentieux, financement des campagnes) produit les gains les plus importants dans un contexte comme celui de la RDC. C’est là un chantier utile pour les chercheurs, la société civile et les institutions congolaises.

Une chose est sûre : chaque bulletin compté honnêtement est une information sur ce dont la communauté a besoin. Ignorer cette information, ou la falsifier, revient à piloter un pays sans tableau de bord.

By amedee

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