Alors que la République démocratique du Congo affiche depuis plusieurs années des taux de croissance économique supérieurs à 5 %, la réalité vécue par la majorité de la population demeure marquée par une pauvreté massive, une inflation élevée et une dégradation continue du pouvoir d’achat. Dans ce contexte, le dernier rapport de la Cour des comptes, présenté le 8 juin à l’Assemblée nationale, constitue un véritable acte d’accusation contre la gestion des finances publiques sous le magistère de Doudou Fwamba Li Botey, ministre des Finances.
À travers 113 pages d’observations, l’institution de contrôle des finances publiques met en lumière des dysfonctionnements profonds qui touchent aussi bien l’administration centrale que les provinces, les entreprises publiques et certaines régies financières. Plus qu’une simple liste d’irrégularités, ce rapport révèle les failles structurelles d’un système de gouvernance qui peine à garantir la transparence, la discipline budgétaire et la bonne utilisation des ressources publiques.
Une exécution budgétaire hors contrôle
L’un des constats les plus alarmants concerne le recours massif aux procédures d’urgence. Selon la Cour des comptes, 51,2 % des dépenses publiques ont été exécutées par cette voie exceptionnelle, contournant ainsi les mécanismes normaux de contrôle de la dépense.
Cette pratique, déjà dénoncée à plusieurs reprises, prive l’État de garanties essentielles en matière de transparence et de traçabilité des fonds publics. Elle ouvre la voie à des engagements financiers insuffisamment contrôlés et à des dépenses réalisées sans respect des procédures prévues par la loi.
Le rapport relève également un déficit de recettes supérieur à 3 000 milliards de francs congolais, soit 1,3 milliard de dollars américains, ainsi que des dépassements de crédits atteignant 15 467 milliards de francs congolais, soit 6,7 milliards USD. À cela s’ajoutent plus de 5 036 milliards de francs, soit 2,2 milliards de dollars US, de dépenses non prévues dans le budget initial mais néanmoins exécutées par différents ministères.
Ces chiffres traduisent une défaillance grave dans la planification et le suivi de l’exécution budgétaire.
La responsabilité particulière du ministère des Finances
Face à un tel constat, la responsabilité du ministère des Finances apparaît inévitablement engagée.
En tant qu’organe chargé de la mobilisation des recettes, de la régulation de la dépense publique, du respect de la discipline budgétaire et de la préservation des équilibres macroéconomiques, le ministère des Finances se trouve au cœur des mécanismes dénoncés par la Cour des comptes.
Comment expliquer que plus de la moitié des dépenses publiques aient été exécutées selon une procédure d’urgence ? Comment justifier des dépassements budgétaires de plusieurs milliers de milliards de francs sans qu’un dispositif efficace de contrôle et d’alerte ne soit activé ? Comment comprendre que des remboursements de dette intérieure à hauteur de 451 milliards de francs congolais aient été effectués sans certification préalable des instances compétentes ?
Ces questions renvoient directement à la responsabilité des autorités financières du pays.
Le ministre des Finances ne peut être considéré comme un simple observateur de ces dérives. Son ministère est le principal garant de la sincérité budgétaire, de la régularité des dépenses publiques et du respect des procédures financières. Lorsque les mécanismes de contrôle sont systématiquement contournés ou deviennent inefficaces, la responsabilité politique du premier responsable des finances publiques est nécessairement engagée.
Cette responsabilité est d’autant plus importante que la Cour des comptes ne formule pas ces critiques pour la première fois. Année après année, les mêmes recommandations sont répétées, sans que les correctifs attendus soient apportés avec la rigueur nécessaire.
Des engagements internationaux ignorés
Le rapport met également en évidence le non-respect des engagements internationaux souscrits par la RDC dans plusieurs secteurs stratégiques.
Les dépenses consacrées à la santé n’atteignent que 9,41 % du budget national, loin des 15 % prévus par le Protocole d’Abuja. L’agriculture ne reçoit que 5,41 % des ressources budgétaires alors que la Déclaration de Maputo fixe un objectif minimal de 10 %.
Ces écarts sont particulièrement préoccupants dans un pays où les besoins sociaux demeurent immenses.
Le sous-financement chronique de la santé contribue à la fragilité du système sanitaire. Celui de l’agriculture freine la sécurité alimentaire, la création d’emplois ruraux et la réduction de la pauvreté dans les provinces les plus vulnérables.
Le paradoxe d’une dette qui finance la dette
Alors que la RDC supporte une charge financière estimée à 9 millions de dollars américains d’intérêts par mois sur son eurobond, soit près de 300.000 USD par jour, des interrogations émergent sur l’utilisation effective des fonds levés. Une première tranche de l’emprunt, déjà décaissée, aurait été placée pendant un certain temps dans plusieurs banques commerciales. Dans le même temps, le 15 mai dernier, le gouvernement est parvenu à mobiliser 86,6 millions USD à travers une émission d’Obligations du Trésor libellées en dollars, rémunérées à 8 % sur deux ans, dépassant largement l’objectif initial de 70 millions USD.
Cette opération est officiellement destinée au financement des infrastructures et à la diversification des sources de financement de l’État. Cependant, ce succès intervient après une période de faible appétit pour ces titres publics. Selon plusieurs sources, le regain soudain d’intérêt pourrait s’expliquer par le fait que certaines banques dépositaires des 1,25 milliard USD issus de l’eurobond auraient utilisé ces liquidités pour souscrire aux obligations du Trésor, soulevant des questions sur la circularité du financement et l’efficacité de la gestion de cette dette souveraine.
La pauvreté progresse malgré la croissance
L’aspect le plus préoccupant demeure cependant le décalage entre les performances macroéconomiques affichées et la situation sociale réelle.
Selon les dernières données du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le taux national de pauvreté atteint désormais 67,9 %. Autrement dit, plus de deux Congolais sur trois vivent sous le seuil national de pauvreté.
Certaines provinces enregistrent des niveaux particulièrement alarmants :
- Kasaï-Central : 79,8 % ;
- Kwilu : 79,2 % ;
- Tanganyika : 78,5 % ;
- Kasaï-Oriental : 77,9 % ;
- Nord-Ubangi : 77 %.
Le PNUD considère d’ailleurs que l’objectif de développement durable visant l’éradication de la pauvreté d’ici 2030 apparaît désormais hors de portée pour la RDC.
Cette réalité soulève une interrogation fondamentale : à quoi sert la croissance économique lorsque ses bénéfices ne se traduisent ni par une amélioration du niveau de vie ni par une réduction significative de la pauvreté ?
La réponse réside en partie dans les défaillances de gouvernance relevées par la Cour des comptes. Lorsque les ressources publiques sont mal planifiées, mal contrôlées ou détournées de leur destination initiale, elles ne peuvent produire les effets attendus sur le développement humain.
L’urgence d’une réforme profonde
Le rapport de la Cour des comptes ne se limite pas à dénoncer des irrégularités administratives. Il met en lumière les conséquences concrètes d’une gouvernance financière défaillante sur la vie quotidienne des citoyens.
L’inflation a atteint 23,3 %, bien au-delà des prévisions officielles. Le franc congolais s’est fortement déprécié. Le pouvoir d’achat des ménages s’est détérioré. Les services publics demeurent insuffisamment financés tandis que la pauvreté continue de progresser.
Dans ce contexte, les responsabilités ne peuvent être diluées dans l’ensemble de l’appareil d’État. Le gouvernement dans son ensemble, et particulièrement le ministère des Finances, doivent répondre aux observations de la Cour des comptes par des mesures concrètes, vérifiables et durables.
La RDC dispose de ressources naturelles considérables et bénéficie d’une croissance économique soutenue. Pourtant, ces atouts ne se traduisent toujours pas par une amélioration significative des conditions de vie de la majorité de la population. Tant que les dysfonctionnements dénoncés année après année par la Cour des comptes persisteront, la croissance restera un indicateur abstrait pour des millions de Congolais confrontés quotidiennement à la pauvreté, à la précarité et à l’exclusion économique.
Le véritable défi n’est donc plus de produire davantage de richesses, mais de gérer efficacement celles qui existent déjà au bénéfice de la nation.
Rhodes MASSAMBA, journaliste indépendant

