Par Lucas Alouma
L’une des difficultés majeures de l’économie congolaise réside, selon moi, dans le fait que les principaux paramètres censés représenter son fonctionnement ne traduisent que très imparfaitement la réalité économique du pays. Dès lors, les politiques économiques élaborées à partir de ces indicateurs risquent d’être pertinentes en théorie, mais inefficaces dans la pratique.
Une mesure n’a de valeur que si elle mesure effectivement ce qu’elle prétend mesurer.
Lorsque le thermomètre est défectueux, ce n’est pas la fièvre qui disparaît ; c’est le diagnostic qui devient erroné. De la même manière, lorsqu’un indicateur économique ne reflète qu’une partie de la réalité nationale, toutes les décisions qui s’appuient sur lui deviennent fragiles.
À cet égard, une image simple permet de comprendre le problème. Le sel donne sa saveur aux aliments. Mais si ce sel a perdu sa capacité à saler, on peut en verser une quantité importante sans jamais obtenir le résultat recherché. Ce n’est pas la quantité qui fait défaut ; c’est la qualité intrinsèque du produit.
Il en va de même des paramètres économiques. Ils peuvent être calculés avec une grande précision statistique, mais s’ils ne représentent pas fidèlement l’économie réelle, ils deviennent des instruments d’illusion plutôt que des outils d’aide à la décision.
1.La consommation : un indicateur qui ne représente qu’une partie du pays
Je prends volontairement l’exemple de la consommation, parce qu’elle constitue l’un des agrégats centraux de toute économie moderne.
Dans la théorie économique, la consommation exprime l’utilisation finale des biens et services par les ménages et contribue directement à l’activité économique. Elle influence la production, l’investissement, l’emploi et les recettes publiques.
Mais une question fondamentale mérite d’être posée :
Que mesure réellement la consommation nationale en République démocratique du Congo ?
Ma conviction est que cette consommation ne couvre qu’une fraction de la réalité économique.
Une partie importante de l’économie nationale échappe encore aux instruments classiques de mesure :
- – l’économie rurale ;
- – une grande partie de l’économie informelle ;
- – les échanges non monétaires ;
- – l’autoconsommation agricole ;
- – les circuits commerciaux traditionnels ;
- – certaines activités communautaires.
Ainsi, les statistiques nationales décrivent essentiellement l’économie institutionnelle, les administrations publiques et les entreprises relativement connectées aux circuits modernes de production et d’échange.
Le pays réel est beaucoup plus vaste que le pays statistique.
2.Des politiques économiques construites sur une représentation incomplète
Cette situation entraîne une conséquence majeure.
Les gouvernements prennent des décisions destinées à agir sur l’ensemble de l’économie alors que les indicateurs utilisés ne reflètent qu’une partie de celle-ci.
Les objectifs peuvent être pertinents.
Les instruments peuvent être cohérents.
Mais les résultats demeurent insuffisants parce que le diagnostic initial est incomplet.
Autrement dit, le problème ne réside pas nécessairement dans les théories économiques elles-mêmes, mais dans les conditions de leur application.
Une théorie peut être parfaitement juste tout en devenant inefficace lorsqu’elle est appliquée à une réalité qu’elle ne décrit pas correctement.
3.La différence entre l’académicien et le technocrate
Cette réflexion conduit à distinguer deux profils souvent confondus.
L’académicien maîtrise les théories.
Il connaît les modèles.
Il explique les mécanismes.
Le technocrate possède cette même formation, mais il y ajoute l’expérience du terrain.
Il confronte les modèles à la réalité.
Il identifie les écarts entre la théorie et les faits.
Il adapte les instruments avant d’appliquer les recettes.
Autrement dit, tout technocrate devrait être un académicien, mais tout académicien ne devient pas automatiquement un technocrate.
Les universités produisent le savoir.
Les technocrates transforment ce savoir en solutions opérationnelles.
Le développement d’un pays exige les deux, mais surtout leur articulation en gardant chacun dans sa sphère de compétence. L’académicien bon pour enseigner dans les universités et le technocrate bon pour diriger les institutions. Malheureusement l’inverse se produit dans notre pays.
4.Une consommation atypique
Une autre caractéristique de l’économie congolaise mérite une attention particulière.
Le comportement de consommation semble répondre à une logique différente de celle décrite dans les modèles classiques.
Dans plusieurs économies industrialisées, une augmentation du revenu permet souvent :
- – d’améliorer la qualité des biens consommés ;
- – d’accroître progressivement l’épargne ;
- – d’investir davantage ;
- – de sécuriser le patrimoine.
En RDC, on observe fréquemment un autre phénomène.
Lorsque le revenu augmente, le consommateur tend à changer entièrement de catégorie de consommation.
Il ne consomme plus nécessairement mieux.
Il consomme autrement.
Ainsi, une augmentation salariale peut entraîner le passage :
- – de l’école publique vers l’école privée ;
- – de l’hôpital public vers une clinique privée ;
- – des produits alimentaires locaux vers des produits importés ;
- – du transport collectif vers le véhicule individuel ;
- – d’un logement ordinaire vers un quartier plus prestigieux ;
- – d’un billet en classe économique vers la classe affaires.
Il ne s’agit pas seulement d’une augmentation quantitative de la consommation, mais d’un changement de statut social associé à la consommation.
Autrement dit, la consommation devient fortement hiérarchisée et symbolique.
Cette observation est une thèse qui mériterait d’être étudiée empiriquement, car elle pourrait avoir des implications importantes pour les politiques de revenu, d’épargne et d’investissement. D’autres facteurs — comme l’offre disponible, la qualité des services publics, les normes sociales ou les inégalités — peuvent également expliquer ces comportements et devraient être intégrés à l’analyse.
5.Vers une nouvelle réflexion sur les paramètres économiques
Il devient alors nécessaire de poser une question fondamentale :
Peut-on élaborer une politique économique efficace sans disposer d’indicateurs capables de représenter fidèlement la réalité économique nationale ?
À mon sens, la réponse est négative.
Avant de vouloir agir sur l’économie, il faut d’abord être capable de la mesurer correctement.
Cette exigence suppose :
- – de moderniser les systèmes statistiques ;
- – d’intégrer davantage l’économie informelle et rurale dans les observations ;
- – de développer des indicateurs adaptés aux réalités africaines ;
- – de confronter en permanence les modèles théoriques aux observations empiriques.
Il ne s’agit pas de rejeter les sciences économiques, mais de rappeler qu’elles ne prennent tout leur sens que lorsqu’elles dialoguent avec la réalité qu’elles prétendent expliquer.
L’économie n’est pas uniquement une science des chiffres. Elle est aussi une science des comportements, des institutions et des représentations sociales. En ce sens, elle possède également une dimension philosophique.
C’est dans cet esprit que je souhaite rendre hommage au Professeur Mwalaba Kasangana, que j’ai eu le privilège de côtoyer dès mes premières années universitaires en 1992. Son enseignement rappelait que les modèles économiques ne peuvent être dissociés de la réflexion sur l’homme, la société et le sens du développement.
Peut-être cette réflexion est-elle imparfaite. Peut-être devra-t-elle être corrigée, discutée ou même réfutée sur certains points. Mais si elle peut contribuer à ouvrir un débat sur la manière dont nous mesurons notre économie avant de prétendre la transformer, alors elle aura déjà rempli une fonction utile.
Sur ce, la première réforme économique n’est peut-être pas monétaire, budgétaire ou fiscale : elle est statistique et épistémologique. Il faut d’abord apprendre à voir correctement l’économie avant de prétendre la gouverner.
C’est dans cet ordre d’idées que je félicite la thèse de doctorat en économie défendue brillamment le 02 juillet 2026 par mon ami Léopold Pongo Osomba W’omatete portant sur les mesures réelles de la pauvreté urbaine. Cette thèse permet de cerner la pauvreté pour ce qu’elle est et non pour celle que décrivent les théories livresques.
Enfin, mon idée centrale n’est pas de remettre en cause les fondements de la science économique, mais de soutenir que la pertinence des politiques économiques dépend de la qualité des paramètres utilisés pour décrire l’économie réelle.
loucasalouma@yahoo.fr
