Huitième tribune de Tite Liongi, expert en suivi-évaluation
Le projet Grand Inga est l’un des plus grands chantiers hydroélectriques au monde. S’il est achevé, il produira plus de 40.000 MW, soit deux fois plus que le barrage des Trois-Gorges en Chine. Entre espoir de développement et désillusions, le projet illustre les paradoxes énergétiques de la République Démocratique du Congo.
Dans le monde des projets et des KPIs (Key Performance Indicators), les indicateurs pastèques ressemblent à celles que l’on retrouve sur les étals en été. Vertes à l’extérieur et rouges à l’intérieur… Plus trivialement, il s’agit d’indicateurs qui semblent positifs à première vue, mais qui dissimulent en réalité des problèmes.
Ces indicateurs trompeurs dans la gestion du projet Grand Inga démontrent l’état de freinage du processus de développement suivant son tableau de bord.
L’objectif de cette tribune est d’abord d’identifier les causes d’apparition de ces “indicateurs pastèques”. Ensuite nous évoquerons les possibles conséquences dans la gestion du méga-projet Grand Inga. Pour finir, nous partagerons des conséquences néfastes sur la présence des indicateurs pastèques.
Genèse et découverte
Le potentiel hydroélectrique du fleuve Congo au niveau des chutes d’Inga situé à environ 30 kilomètres au nord de Matadi a été identifié il y a plus d’un siècle. Les barrages Inga I et II, construits entre les années 1970 et 1980, ainsi que la ligne géante Inga-Shaba, avaient nourri le rêve d’électrifier non seulement la RDC, mais une grande partie du continent africain.
Aujourd’hui, le projet Grand Inga est relancé à travers une série de phases intégrées, soutenues par la Banque mondiale et contenu dans le viseur du traité des accords entre Washington et la RDC.
La multiplicité des ambitions
Dans le cortège des ambitions, l’on note la production de l’énergie propre pour transformer les minerais extraits localement (notamment au Katanga) plutôt que de les exporter bruts. On renseigne également du côté de la transition énergétique une attraction des investisseurs. Et l’électrification va fournir de l’électricité à des millions de Congolais et aux pays voisins.
Le désespoir d’un chantier controversé par la présence des indicateurs pastèques
Malgré l’adoption récente d’un projet de loi par le gouvernement congolais pour structurer et sécuriser ce chantier historique, le projet traîne en longueur depuis des décennies. Plusieurs facteurs expliquent les frustrations de la population. C’est ici la présence remarquable des indices pastèques, notamment les promesses non tenues : une grande partie de l’électricité produite pourrait être orientée vers des mégaprojets miniers et l’exportation vers l’Afrique du Sud ou le Nigéria, laissant de côté la population locale qui souffre d’un déficit énergétique sévère.
Dans la rubrique socio-environnementale, les populations locales et la société civile tirent la sonnette d’alarme. Le projet risque de provoquer des déplacements de communautés et de modifier gravement les écosystèmes du fleuve Congo. À cela s’ajoutent la problématique de la gouvernance et les retards. Les longues périodes d’attente, les retraits répétés des bailleurs de fonds, la mauvaise gestion passée et l’absence d’un leadership fort ont instauré un climat de scepticisme.
De l’orthodoxie sur la gouvernance de méga-projet
Lorsqu’on pilote un projet, les indices doivent être construits de sorte qu’ils puissent permettre d’évaluer l’atteinte d’un objectif. Si l’objectif ou la stratégie ne sont pas clairs, les indicateurs créeront une déformation entre la réalité et les informations produites.
La transparence et le devoir de rendre compte dans la gestion du projet Grand Inga constituent une denrée rare. Les indicateurs pastèques sont le reflet de la donnée produite. L’existence d’erreurs, de valeurs nulles, d’oublis ou de valeurs non harmonisées est fréquente dans la structuration de ce méga-projet.
Quelles sont les conséquences du pilotage du projet Grand Inga ?
1. La prise de décisions inappropriées.
2. La perte de confiance des parties prenantes.
3. Les opportunités manquées par l’ADEPI, qui n’identifie pas correctement les défis à relever.
4. La transparence, le courage et la communication. L’agence en charge du pilotage n’arrive pas à communiquer efficacement les progrès réalisés ou les défis rencontrés. Claude Mukeba Kolesha écrit dans « Ngeli-Ngeli, Quand la dialectique l’emporte sur la rhétorique » : « Une communication non pensée, non raisonnée, non ajustée, ressemble fort bien à du bruit… qui peut non seulement avoir beaucoup de chances de passer à côté des objectifs légitimes. »
En conclusion, la clé du succès du développement du projet Grand Inga est et restera d’assurer une communication ouverte et honnête sur les progrès et les défis rencontrés afin de maintenir la confiance des parties prenantes et garantir la réussite.
Dans un projet comme celui du Grand Inga, les indicateurs (KPI) sont indispensables pour mesurer l’avancement, garantir l’atteinte des objectifs et prendre des décisions éclairées. Ils permettent d’éviter les dérives budgétaires et temporelles en offrant une visibilité objective et en temps réel sur la santé du projet.

