PAR JOSE M. BAKIMA DMV, MSc, PhD
Une Constitution peut être comprise de deux manières.
Elle peut être considérée comme l’acte juridique fondateur d’un État.
Ou elle peut être considérée comme l’expression politique d’une civilisation.
Ces deux conceptions ne s’opposent pas nécessairement.
Mais elles ne répondent pas à la même question.
La première demande :
Comment organiser le pouvoir ?
La seconde demande :
Pourquoi un peuple existe-t-il politiquement et quel héritage veut-il transmettre ?
- La Constitution institutionnelle : organiser l’État
La Constitution institutionnelle est principalement une architecture du pouvoir.
Elle définit :
les organes de l’État ;
la séparation des pouvoirs ;
les compétences des institutions ;
les procédures de décision ;
les droits et devoirs des citoyens.
Elle répond à une nécessité fondamentale :
éviter l’arbitraire et permettre le fonctionnement ordonné de la communauté politique.
Elle est donc une Constitution de l’organisation.
Son centre de gravité est l’État.
La question principale devient :
Comment rendre l’État efficace, stable et légitime ?
Cette conception a produit de grands acquis historiques.
Elle a permis de penser :
l’État de droit ;
la limitation du pouvoir ;
la citoyenneté moderne ;
la protection juridique des individus.
Mais elle possède aussi une limite possible.
Elle peut considérer le peuple principalement comme une population administrée par des institutions.
- La Constitution enracinée : exprimer une civilisation
La Constitution enracinée part d’une autre interrogation :
Qu’est-ce qui existait avant l’État et qui donne sens à l’État ?
Avant les institutions politiques, il existe :
une mémoire ;
une histoire ;
des langues ;
des territoires ;
des générations ;
des visions du monde ;
des rapports au vivant.
La Constitution enracinée considère que l’État n’est pas la source première de la communauté humaine.
Il est un instrument au service d’une continuité plus profonde.
Son centre de gravité n’est donc pas seulement l’État.
C’est le peuple comme réalité historique et civilisationnelle.
III. Le peuple : population ou civilisation ?
La Constitution institutionnelle voit souvent le peuple comme l’ensemble des citoyens soumis à un même ordre juridique.
La Constitution enracinée ajoute une dimension : le peuple est aussi une communauté historique de transmission.
Il n’est pas seulement uni par un droit commun.
Il est uni par :
une mémoire commune ;
un rapport au territoire ;
des valeurs fondamentales ;
une responsabilité envers les générations futures.
Ainsi, un peuple n’est pas seulement une addition d’individus.
Il est une continuité.
- Le temps : présent juridique ou temps long
La Constitution institutionnelle agit principalement dans le présent.
Elle organise la coexistence actuelle.
La Constitution enracinée introduit le temps long.
Elle relie :
les ancêtres ;
les générations présentes ;
les générations futures.
Elle pose une question rarement présente dans les constitutions classiques :
Que devons-nous transmettre ?
La Constitution devient alors une responsabilité intergénérationnelle.
- La souveraineté : pouvoir ou responsabilité
Dans une conception institutionnelle, la souveraineté désigne principalement l’autorité suprême de l’État.
Dans une conception enracinée, la souveraineté devient aussi une responsabilité.
Un peuple est souverain lorsqu’il est capable de préserver :
son territoire ;
sa culture ;
ses ressources ;
sa mémoire ;
les conditions de vie des générations futures.
La souveraineté n’est plus seulement un pouvoir de décision.
Elle devient un devoir de continuité.
- L’État et la civilisation
La Constitution institutionnelle pose souvent :
L’État crée l’ordre politique.
La Constitution enracinée affirme :
La civilisation donne un sens à l’État.
L’État est nécessaire.
Mais il n’est pas suffisant.
Un État peut exister juridiquement tout en souffrant d’une crise de sens.
Il peut posséder des institutions sans posséder une conscience historique.
La Constitution enracinée cherche donc à réconcilier l’efficacité institutionnelle et la profondeur civilisationnelle.
VII. Application au contexte africain
La question africaine révèle avec force cette distinction.
Les États africains contemporains ont hérité, pour beaucoup, de frontières et de structures administratives modernes.
Mais les sociétés africaines portent des histoires plus anciennes :
des royaumes ;
des cosmologies ;
des systèmes de transmission ;
des langues ;
des philosophies ;
des formes communautaires d’organisation.
Le défi n’est donc pas seulement de construire des États fonctionnels.
Il est de faire dialoguer l’État moderne avec les profondeurs civilisationnelles des peuples.
VIII. Le principe du Dikenga constitutionnel
Le Dikenga propose un changement de perspective :
La Constitution n’est pas seulement le contrat d’organisation du pouvoir.
Elle est le pacte de continuité d’un peuple.
Elle doit répondre à trois temps :
Ce que nous avons reçu.
La mémoire.
Ce que nous sommes responsables de préserver.
Le présent.
Ce que nous devons transmettre.
L’avenir.
Ainsi, la Constitution devient un cercle.
Elle relie :
l’origine ;
l’existence ;
le devenir.
Conclusion
De la Constitution de l’État à la Constitution du vivant
La Constitution institutionnelle demande :
Comment gouverner ?
La Constitution enracinée demande :
Pourquoi gouverner et au service de quelle continuité ?
La première construit un cadre politique.
La seconde construit une orientation civilisationnelle.
La première organise la puissance.
La seconde donne un sens à la puissance.
L’une est nécessaire.
L’autre devient nécessaire lorsque les peuples cherchent non seulement à être gouvernés, mais à redevenir sujets de leur histoire.
Une Constitution véritablement enracinée est donc plus qu’un texte juridique.
Elle est une déclaration de conscience :
Nous savons d’où nous venons.
Nous savons ce que nous voulons préserver.
Nous savons ce que nous voulons transmettre.
