Par-delà la crise politique, la question fondamentale est celle-ci : comment une nation restaure-t-elle les continuités qui fondent son existence ?
PAR JOSE M. BAKIMA
L’annonce de l’ouverture d’un dialogue national inclusif en République démocratique du Congo intervient dans un moment où le pays traverse l’une des périodes les plus complexes de son histoire récente.
La persistance de la crise sécuritaire à l’Est, les tensions politiques internes, les interrogations sur la cohésion nationale et les attentes sociales convergent vers une même interrogation : comment préserver et reconstruire le lien qui unit un peuple, un territoire et un État ?
La réponse ne peut être seulement institutionnelle ou conjoncturelle. Elle doit être historique.Une nation ne disparaît pas uniquement lorsqu’elle perd une guerre ou lorsqu’elle traverse une crise politique. Elle s’affaiblit lorsque les mécanismes qui permettent aux générations successives de se reconnaître dans une même continuité collective cessent de fonctionner. C’est précisément ce qui donne au dialogue annoncé sa véritable portée.
Le dialogue comme réponse à une crise de continuité
Dans une lecture classique, le dialogue national est souvent perçu comme une technique de sortie de crise : réunir les acteurs, rechercher un compromis, apaiser les tensions.Mais l’histoire montre que les grands dialogues nationaux ont une fonction plus profonde. Ils apparaissent lorsque les institutions ordinaires ne suffisent plus à assurer la cohésion d’une société.Ils deviennent alors des moments de réajustement historique.
L’expérience de nombreuses nations montre que les crises majeures ne se résolvent pas seulement par des accords politiques ; elles nécessitent une reconstruction du pacte collectif.
En Afrique du Sud, après des décennies d’apartheid, la transition n’a pas été seulement une alternance politique. Elle a été une tentative de refonder une communauté nationale autour d’un nouveau principe de coexistence.
Au Rwanda, après le traumatisme du génocide de 1994, la reconstruction de l’État s’est accompagnée d’une réflexion profonde sur la réconciliation nationale, la mémoire et la reconstruction du lien social.
Au Ghana, après plusieurs périodes d’instabilité, la consolidation progressive des institutions démocratiques a reposé sur la capacité à créer une continuité politique au-delà des alternances.
Ces expériences ne sont pas transposables mécaniquement à la RDC. Mais elles enseignent une leçon commune : une nation sort durablement d’une crise lorsqu’elle ne cherche pas seulement à arrêter la rupture, mais à restaurer une continuité.
La RDC : une histoire jalonnée de moments de refondation
L’histoire congolaise elle-même est marquée par plusieurs moments où la question fondamentale était déjà celle de la continuité nationale.
En 1960, l’indépendance du Congo a immédiatement posé le défi central : comment transformer un territoire colonial en une communauté politique souveraine ?La crise de 1960-1965, marquée par les sécessions, les rivalités politiques et l’intervention internationale, a révélé la difficulté de construire rapidement un État capable d’intégrer des réalités historiques, territoriales et sociales diverses.
La Conférence nationale souveraine de 1991-1992 fut un autre moment de recherche d’un nouveau pacte national. Elle exprimait une aspiration profonde de la société congolaise : participer à la définition de son propre avenir politique.
Les Accords de Sun City en 2002-2003 ont permis de mettre fin officiellement à une guerre régionale majeure et d’ouvrir la voie à une transition politique. Mais leur portée historique rappelle également une réalité : mettre fin à une guerre ne suffit pas toujours à reconstruire durablement l’État.
Chaque période a apporté une réponse partielle à une question permanente :Comment faire vivre ensemble la diversité congolaise dans un cadre politique stable et légitime ?
Le territoire, la mémoire et la souveraineté
La crise actuelle à l’Est du pays donne au dialogue une dimension particulière.La question du Kivu et des provinces orientales n’est pas seulement sécuritaire. Elle touche au cœur même de la continuité nationale : la relation entre territoire, population, mémoire et souveraineté.
Un État n’est pas uniquement une administration contrôlant un espace géographique. Il est aussi une mémoire collective organisée dans un territoire.Lorsque cette relation est fragilisée, c’est l’idée même de continuité nationale qui est mise à l’épreuve.
C’est pourquoi une réponse durable ne peut être seulement militaire ou diplomatique. Elle doit aussi être historique, sociale et culturelle.
Le rôle de la société civile et des confessions religieuses : l’esprit du Mbongi
La participation des confessions religieuses et de la société civile dans la préparation de ce dialogue rappelle une dimension essentielle de la tradition politique africaine : la recherche du consensus dans un espace collectif de parole.
Dans la philosophie du Mbongi, l’assemblée n’est pas seulement un lieu de négociation entre intérêts particuliers. Elle est un espace où la communauté tente de restaurer son équilibre.
Le dialogue national ne devrait donc pas être compris comme une simple rencontre entre dirigeants politiques.Il doit devenir un lieu où la nation se regarde elle-même.Le véritable enjeu : gérer une crise ou ouvrir un nouveau cycle ?La question essentielle n’est pas de savoir si le dialogue aura lieu.
La question est de savoir ce qu’il produira.Un dialogue peut être un simple instrument de gestion d’une crise temporaire. Mais il peut aussi devenir un moment fondateur.
Pour cela, il devrait répondre à quelques interrogations fondamentales : Quel projet national voulons-nous transmettre aux générations futures ?Quelle relation voulons-nous établir entre l’État moderne et les réalités historiques du Congo ?Comment reconstruire une confiance durable entre citoyens et institutions ?Comment faire de la diversité congolaise une force plutôt qu’une source permanente de fragmentation ?
Le risque serait de réduire ce moment à un arrangement politique entre acteurs.L’enjeu est beaucoup plus grand.Il s’agit de restaurer une continuité nationale.
Pour une renaissance congolaise
Le Congo n’a pas seulement besoin d’une sortie de crise. Il a besoin d’un nouveau récit collectif.La paix durable ne consiste pas uniquement à déposer les armes. Elle consiste à rétablir les relations qui permettent à une société de se projeter dans l’avenir.Le dialogue annoncé peut devenir un tournant historique s’il dépasse la logique des urgences pour ouvrir une nouvelle étape de construction nationale.
La question centrale pourrait alors être formulée ainsi :Le Congo saura-t-il transformer une crise de continuité en une opportunité de renaissance ?
C’est là que se trouve la véritable responsabilité historique des acteurs qui participeront à ce dialogue.Car l’histoire ne juge pas seulement les nations sur les crises qu’elles traversent. Elle les juge sur leur capacité à transformer les ruptures en nouveaux commencements.
