Par José Bakima
L’histoire n’avance pas en ligne droite. Elle est faite de ruptures, de surprises et d’événements que les nations n’avaient ni prévus ni parfois même imaginés. Les guerres, les pandémies, les crises financières, les révolutions technologiques et les bouleversements géopolitiques rappellent une vérité fondamentale : le monde est devenu profondément imprévisible.
La République démocratique du Congo ne peut plus penser son avenir avec les catégories du XXᵉ siècle. Le défi qui se présente à elle n’est pas seulement celui de la croissance économique ou de la stabilité politique. Il est plus profond : comment construire un État capable de préserver ses continuités essentielles dans un monde où les règles, les alliances, les marchés et les technologies peuvent changer brutalement ?
Les événements récents montrent que même les grandes puissances découvrent aujourd’hui de nouvelles formes de vulnérabilité. Des réserves financières peuvent être gelées. Des chaînes d’approvisionnement peuvent être interrompues. Des technologies peuvent devenir inaccessibles. Des marchés peuvent se fermer du jour au lendemain. Ces réalités ne concernent pas seulement les États directement impliqués dans les conflits. Elles constituent désormais une caractéristique permanente du système international.
La première leçon pour le Congo est simple : la souveraineté ne peut plus être définie uniquement par le contrôle d’un territoire ou de ressources naturelles. Elle dépend désormais de la capacité d’une nation à maintenir ses fonctions vitales malgré les imprévus.
Le Congo possède des atouts exceptionnels : un immense patrimoine minier, le deuxième massif forestier tropical de la planète, des ressources hydriques considérables, une biodiversité unique et une population jeune. Pourtant, ces richesses ne garantissent pas à elles seules la sécurité de la nation.
La véritable question n’est plus :
Que possède le Congo ?
La question devient :
Les architectures qui permettent au Congo de transformer ses richesses en prospérité durable sont-elles suffisamment solides pour résister aux chocs du XXIᵉ siècle ?
Une économie dépendante d’un nombre limité de produits d’exportation demeure fragile.
Une agriculture dépendante des importations de semences ou d’intrants essentiels demeure fragile.
Un système financier excessivement dépendant de circuits extérieurs demeure fragile.
Un système numérique entièrement construit sur des infrastructures étrangères demeure fragile.
Une administration qui ne transmet plus ses savoirs entre les générations devient également fragile.
Le Continuisme propose ici un changement de perspective. La richesse d’une nation ne se mesure plus uniquement à son produit intérieur brut, à ses réserves minières ou à ses recettes fiscales. Elle se mesure aussi à la robustesse de ses continuités.
Ces continuités sont nombreuses :
- la continuité alimentaire ;
- la continuité énergétique ;
- la continuité financière ;
- la continuité écologique ;
- la continuité scientifique ;
- la continuité culturelle ;
- la continuité institutionnelle ;
- la continuité démographique ;
- la continuité numérique.
Aucune ne peut être pensée isolément. Elles forment une architecture unique dont chaque composante renforce ou affaiblit les autres.
C’est pourquoi la gouvernance du XXIᵉ siècle ne peut plus se limiter à administrer les secteurs de manière indépendante. Elle doit organiser leurs relations.
Le rôle d’un gouvernement ressemble alors davantage à celui d’un chef d’orchestre qu’à celui d’un simple gestionnaire.
Son devoir n’est pas d’exécuter chaque fonction à la place des institutions spécialisées.
Son devoir est de maintenir leur cohérence, leur complémentarité et leur capacité collective à répondre aux événements imprévus.
La crise permanente du Kivu nous rappelle avec force cette exigence.
Les réponses exclusivement militaires ne suffisent pas.
Les réponses exclusivement diplomatiques ne suffisent pas.
Les réponses exclusivement économiques ne suffisent pas davantage.
Parce que le problème est systémique.
Il touche simultanément à la citoyenneté, à la mémoire historique, aux ressources naturelles, aux frontières, aux identités, aux intérêts régionaux, à la gouvernance et aux équilibres géopolitiques.
Une architecture fragmentée produit des solutions fragmentées.
Une architecture relationnelle permet seule de construire une paix durable.
Le Continuisme propose dès lors une nouvelle définition de la souveraineté :
La souveraineté est la capacité d’une nation à préserver les continuités essentielles de son existence malgré l’imprévisibilité du monde.
Cette définition conduit naturellement à de nouvelles priorités nationales.
Il devient indispensable d’identifier les dépendances critiques du pays, de diversifier les partenariats stratégiques, de renforcer les capacités nationales de production, de protéger les grands patrimoines naturels, de préserver les connaissances scientifiques et les savoirs locaux, de développer les infrastructures numériques et financières nationales, et surtout de transmettre aux générations futures les institutions capables de durer.
L’avenir du Congo ne dépendra pas uniquement de la quantité de cobalt, de cuivre ou de lithium qu’il exportera. Il dépendra de sa capacité à transformer ces richesses en connaissances, en institutions solides, en innovation, en éducation, en infrastructures et en confiance collective. Autrement dit, il dépendra de sa capacité à passer de l’économie de rente à une civilisation de la continuité.
Le XXIᵉ siècle sera celui des sociétés capables d’anticiper sans prétendre tout prévoir, de coopérer sans renoncer à leur souveraineté et d’innover sans rompre les continuités qui rendent possible leur avenir.
Le Congo possède toutes les ressources nécessaires pour relever ce défi.
Le véritable enjeu n’est plus de découvrir de nouvelles richesses.
Il est d’apprendre à organiser les relations qui permettront à ces richesses de devenir un patrimoine civilisationnel transmis de génération en génération.
Car la grandeur d’une nation ne se mesure pas seulement à ce qu’elle possède.
Elle se mesure à ce qu’elle est capable de faire durer.

