Luc Alouma M.Luc Alouma M.

Lucas Alouma

Nous vivons souvent comme si Dieu était loin.
Nous Le cherchons dans un lieu particulier, dans un sanctuaire, dans une religion, dans un peuple, auprès d’un homme considéré comme spécialement consacré, ou dans un espace que nous déclarons plus saint que les autres. Pourtant, si Dieu est véritablement Dieu, aucune frontière ne saurait Le contenir. Dieu n’est pas quelque part : Il est présent partout, tandis que tout ce qui existe demeure sous son regard et porte, à des degrés différents, l’empreinte de son œuvre.

L’une des grandes difficultés de l’histoire religieuse de l’humanité est peut-être d’avoir progressivement confondu l’expérience particulière de Dieu avec l’exclusivité de Dieu.

La tradition biblique raconte l’expérience singulière d’Israël et son alliance avec Dieu. Mais l’élection d’un peuple ne signifie pas nécessairement l’abandon des autres peuples. Dans la Torah elle-même, l’humanité précède Israël : Adam représente l’homme avant toute appartenance nationale, et tous les peuples sont inscrits dans une même origine humaine. L’appel particulier peut ainsi être compris non comme l’appropriation de Dieu par quelques-uns, mais comme une responsabilité particulière au sein d’une humanité commune.

Le problème commence lorsque la différence devient séparation.

Ce qui devait permettre aux hommes de reconnaître la richesse de leurs particularités devient alors une frontière. La différence de langue devient opposition. La différence de culture devient hiérarchie. La différence de religion devient exclusion. La différence de peuple devient rivalité. Et lorsque s’ajoutent à ces distinctions la recherche du pouvoir, l’accumulation des richesses et la volonté de domination, l’homme finit par construire des murs là où la création avait établi des relations.

Ainsi s’est progressivement développée une vision fragmentée du monde.

Nous avons appris à penser par oppositions : moi et l’autre, mon peuple et son peuple, ma religion et sa religion, ma vérité et son erreur, mon intérêt et le sien, notre Dieu et leur dieu.

Le regard humain devient alors antinomique : il cherche spontanément ce qui oppose avant de rechercher ce qui unit.

Pourtant, deux réalités différentes ne sont pas nécessairement contradictoires. Elles peuvent être deux expressions d’une réalité plus vaste.

La diversité n’est donc pas forcément le contraire de l’unité. Elle peut en être l’expression.

Une forêt n’est pas moins une forêt parce qu’elle contient des milliers d’arbres différents. L’humanité ne cesse pas d’être une parce qu’elle comporte des peuples, des cultures, des langues et des histoires différentes.

Notre erreur fondamentale consiste peut-être à regarder l’autre comme une réalité extérieure à nous-mêmes.

Nous voyons un étranger là où nous pourrions reconnaître un autre visage de l’humanité.

Nous voyons un concurrent là où nous pourrions découvrir un partenaire.

Nous voyons parfois un ennemi là où se trouve pourtant un être animé des mêmes besoins fondamentaux : vivre, aimer, être reconnu, protéger ses enfants, trouver sa place dans le monde et donner un sens à son existence.

L’autre n’est pas l’absence de moi. Il est une autre expression de cette humanité à laquelle j’appartiens moi-même.

C’est ici que la reconnaissance de Dieu pourrait profondément transformer notre vision du monde.

Si l’univers est l’œuvre de Dieu, apprendre à contempler Dieu ne consiste pas seulement à lever les yeux vers le ciel. Il faut également apprendre à regarder autour de soi.

Le vivant devient alors un immense livre ouvert.

Dans l’intelligence humaine, nous découvrons une capacité extraordinaire de comprendre.

Dans la diversité biologique, nous contemplons une créativité qui dépasse notre imagination.

Dans la solidarité, nous découvrons la possibilité de l’amour.

Dans l’enfant, nous rencontrons la fragilité et la promesse.

Dans la vieillesse, nous rencontrons la mémoire et la finitude.

Dans la nature, nous découvrons l’ordre, l’interdépendance, la puissance et parfois le mystère.

Le drame de notre monde pourrait alors être formulé autrement : nous sommes entourés des signes de l’unité, mais nous avons développé une intelligence de la séparation.

Nous divisons ce qui est interdépendant.

Nous opposons ce qui pourrait coopérer.

Nous transformons les différences en frontières et les frontières en hostilités.

Puis nous nous étonnons des guerres, du racisme, de l’exploitation, des exclusions et de la destruction de la nature.

Une véritable révolution spirituelle consisterait donc moins à multiplier les discours sur Dieu qu’à réapprendre à reconnaître son œuvre partout. Celui qui reconnaît dans l’autre une créature de Dieu ne peut plus facilement l’humilier.

Celui qui considère la nature comme une œuvre qui lui a été confiée ne peut plus la détruire avec la même insouciance.

Celui qui comprend que l’humanité partage une origine et une destinée communes ne peut plus faire de la différence une justification de domination.

Et celui qui découvre que Dieu n’est prisonnier d’aucune frontière cesse progressivement de vouloir emprisonner Dieu dans ses propres appartenances.

La question spirituelle devient alors profondément sociale, politique, économique et écologique.

Comment traiterions-nous l’être humain si nous apprenions à reconnaître en lui l’empreinte du Créateur ?

Comment organiserions-nous nos États ?

Comment distribuerions-nous les richesses ?

Comment considérerions-nous les étrangers ?

Comment conduirions-nous nos guerres ?

Comment exploiterions-nous la terre ?

Comment éduquerions-nous nos enfants ?

Peut-être que beaucoup de choses changeraient.

Car le véritable contraire de l’amour n’est pas seulement la haine. C’est aussi la séparation intérieure qui nous fait croire que le malheur de l’autre ne nous concerne pas.

Retrouver Dieu partout conduirait ainsi à retrouver l’humanité partout.

La diversité demeurerait, mais elle ne serait plus une menace. Les peuples conserveraient leurs cultures. Les individus leurs singularités. Les traditions leurs histoires. Mais ces différences seraient comprises comme les multiples couleurs d’une même réalité humaine plutôt que comme des raisons de nous exclure mutuellement.

Voilà peut-être l’une des révolutions intellectuelles et spirituelles dont notre époque a besoin :
passer d’une civilisation de la séparation à une civilisation de la relation ;
d’une intelligence de l’opposition à une intelligence de la complémentarité ;
de la possession de Dieu à la reconnaissance de Dieu ;
et de la peur de l’autre à la découverte de soi dans l’autre.

Alors seulement nous comprendrons peut-être que chercher Dieu très loin tout en méprisant ce qui est devant nous constitue l’un des grands paradoxes de l’humanité.

Dieu n’est pas devenu absent du monde.
C’est peut-être notre regard qui a cessé de savoir Le reconnaître dans ses œuvres.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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