Par Luc Alouma
Je ne sais pas si je parviendrai un jour à épuiser toute l’étendue des dérives que je relève dans mes observations de la gouvernance de mon pays. Chaque fois que l’on croit avoir identifié une cause profonde de notre stagnation, une autre apparaît derrière elle.
L’une d’elles mérite, à mon sens, une attention particulière : notre incapacité collective à penser prioritairement en termes de création de valeur, de production et de productivité.
Nous avons progressivement développé une culture économique dans laquelle la jouissance de la richesse précède sa création.
Lorsqu’un Congolais obtient un emploi, particulièrement lorsqu’il accède à une fonction relativement rémunératrice, son premier réflexe est souvent d’améliorer immédiatement son niveau de consommation : logement, véhicule, habillement, cérémonies, prestige social, multiplication des charges. La question de savoir comment augmenter sa productivité, constituer un capital, investir ou créer une activité génératrice de revenus vient généralement après.
Ce comportement individuel devient beaucoup plus préoccupant lorsqu’il se transpose à l’échelle de l’État.
*Quand l’argent arrive, nous commençons par le partager*
J’ai été particulièrement critique envers l’ancien ministre des Finances Nicolas Kazadi lorsqu’il exerçait cette fonction, notamment en raison de certaines orientations de la gestion des finances publiques que je contestais.
Mais la critique intellectuelle n’interdit pas de reconnaître la pertinence d’une observation lorsqu’elle est juste.
Dans une intervention publique postérieure à son passage au gouvernement, il a décrit une réalité qui mérite réflexion : lorsque les ressources financières deviennent disponibles, les premières pressions exercées sur l’État concernent les salaires, les primes, les avantages et différentes dépenses immédiates ; la question des investissements et de leur faisabilité vient ensuite.
Cette observation dépasse largement une personne ou un gouvernement.
Elle révèle une pathologie structurelle de notre économie politique : nous répartissons avant de produire et consommons avant d’investir.
Or une économie durable fonctionne normalement selon une séquence différente :
production → création de valeur → accumulation → investissement → augmentation de la productivité → revenus → consommation et redistribution.
Lorsque nous renversons cette chaîne pour commencer par la consommation et la distribution, nous consommons progressivement le capital qui aurait dû produire la richesse de demain.
La dette n’est pas une richesse
Notre rapport à l’endettement public illustre également cette confusion.
Voir continuellement un pays extraordinairement doté en ressources naturelles dépendre des institutions financières internationales pour équilibrer ses besoins de financement devrait nous interpeller.
Je ne soutiens évidemment pas que l’endettement serait mauvais en soi. La dette constitue un instrument parfaitement normal de financement économique. Une entreprise emprunte. Un ménage emprunte. Un État emprunte.
La véritable question est :
pour faire quoi ?
Il faut ici apporter une nuance économique importante : une dette publique peut légitimement financer des infrastructures sociales, notamment l’éducation, la santé, l’eau ou l’assainissement, lorsque ces investissements augmentent durablement le capital humain et la productivité collective.
Mais l’endettement devient préoccupant lorsqu’il finance principalement la consommation courante, les dépenses improductives, le prestige politique ou des infrastructures dont les rendements économiques et sociaux ne permettront jamais de supporter le coût de la dette contractée.
La différence fondamentale se trouve donc entre dette productive et dette de consommation.
Emprunter pour construire une centrale électrique capable d’alimenter des industries peut augmenter demain les capacités productives du pays.
Emprunter pour construire une route reliant un bassin agricole ou minier aux marchés peut générer de nouvelles activités économiques.
Emprunter pour développer une infrastructure logistique rentable peut accroître les échanges.
Emprunter pour améliorer réellement la qualité de l’éducation peut produire du capital humain.
Mais emprunter continuellement pour financer un train de vie que l’économie nationale ne peut elle-même supporter revient à hypothéquer la richesse future pour entretenir artificiellement le présent.
Dans ce dernier cas, le prêteur récupérera son capital et sa rémunération, tandis que l’emprunteur conservera la charge du remboursement sans avoir créé les capacités nouvelles permettant de l’assumer facilement.
C’est ainsi qu’une dette censée soutenir le développement peut devenir un mécanisme de reproduction de la pauvreté.
Nous avons confondu argent et richesse
Voilà peut-être l’une des grandes incompréhensions de notre société.
L’argent n’est pas nécessairement la richesse.
Il en est principalement un instrument de mesure, d’échange, de paiement et de conservation.
La richesse réelle réside dans la capacité d’une société à produire durablement des biens, des services, des connaissances et des technologies utiles.
Un pays n’est donc pas riche parce que son gouvernement dispose momentanément de milliards de dollars. Il est riche lorsqu’il possède des capacités productives capables de reproduire continuellement cette richesse.
Une mine est une ressource.
Une industrie métallurgique est une capacité productive.
Un hectare de terre est une ressource.
Une agriculture productive organisée autour de cette terre crée de la valeur.
Une population nombreuse est un potentiel.
Une population éduquée, productive, organisée et technologiquement compétente constitue un capital humain.
C’est cette transformation de la ressource en capacité productive que nous ne réussissons pas suffisamment.
Le paradoxe congolais : énormément de ressources, trop peu de systèmes productifs
Nous possédons du cuivre, du cobalt, de l’or, du coltan, des terres arables, de l’eau, des forêts, un potentiel hydroélectrique considérable et une population jeune.
Mais posséder une ressource n’est pas encore posséder une richesse économique.
La richesse apparaît lorsque l’intelligence humaine organise la ressource, la transforme et l’intègre dans une chaîne productive.
Le minerai sous terre ne construit aucune école.
L’eau du fleuve ne produit pas spontanément l’électricité.
La terre fertile ne nourrit personne si elle n’est pas cultivée.
Une jeunesse nombreuse ne constitue pas automatiquement un dividende démographique si elle demeure sous-éduquée, sous-employée et faiblement productive.
Entre la ressource et la richesse se trouve le travail organisé.
Voilà le chaînon que nous avons trop longtemps négligé.
Le travail ne doit plus être considéré uniquement comme une source de salaire
Notre deuxième erreur est probablement culturelle.
Nous avons réduit le travail à sa rémunération.
On demande :
« Combien vais-je gagner ? »
avant de demander :
« Quelle valeur vais-je produire ? »
Pourtant, le salaire ne devrait être que la contrepartie d’une valeur créée ou d’un service effectivement rendu.
Cette inversion explique certaines anomalies de notre administration publique. On revendique légitimement les rémunérations, les primes et les avantages, mais beaucoup plus rarement les indicateurs de productivité, les objectifs, l’évaluation des performances et l’obligation de résultat.
Le véritable problème n’est donc pas que le travailleur réclame un bon salaire. Il doit être correctement rémunéré. Le problème apparaît lorsque la rémunération est totalement dissociée de la productivité et de la responsabilité.
Un État ne peut durablement distribuer que ce que son économie produit ou ce qu’il prélève sur une richesse effectivement créée.
Lorsqu’il distribue davantage que sa base productive ne permet, trois issues apparaissent tôt ou tard : endettement, inflation ou épuisement des ressources disponibles.
La religion du miracle économique
À cette faiblesse s’ajoute parfois une certaine interprétation de la religion qui peut renforcer l’attente plutôt que l’action.
La foi n’est évidemment pas incompatible avec le travail. Bien au contraire, les Écritures elles-mêmes accordent une place considérable au travail, à la responsabilité, à la semence, à la récolte, à la gestion et à la multiplication des talents.
Le problème commence lorsque la spiritualité devient un substitut à l’effort productif.
On attend le miracle financier.
On prophétise la prospérité.
On prie pour l’emploi.
On réclame la promotion.
On cherche les raccourcis politiques.
Mais on parle insuffisamment de productivité, d’épargne, d’investissement, de compétence, d’organisation, d’innovation et de discipline professionnelle.
Or aucune prière ne dispense une société de produire ce qu’elle veut consommer.
Le développement commence par une inversion mentale
La RDC ne manque donc pas seulement de capitaux.
Elle souffre d’une crise de la philosophie de la production.
Il faut inverser notre séquence mentale :
- produire avant de partager ;
- investir avant de consommer ;
- créer avant de réclamer ;
- organiser avant de distribuer ;
- accumuler du capital avant d’exhiber la richesse ;
- mesurer la productivité avant de célébrer les dépenses.
Cette transformation doit commencer à l’école.
L’enfant doit comprendre très tôt que le travail n’est pas seulement le moyen d’obtenir un salaire. Le travail est le mécanisme fondamental par lequel l’intelligence humaine transforme son environnement et crée de la valeur.
Elle doit ensuite atteindre l’université, l’entreprise, l’administration et finalement l’État.
Chaque ministère devrait pouvoir répondre à une question simple :
quelle valeur nouvelle notre action produit-elle pour la nation ?
Chaque emprunt public devrait répondre à une autre : quelle capacité supplémentaire de production ou quel rendement économique et social permettra de rembourser cette dette demain ?
Chaque investissement devrait être évalué par rapport à son impact.
Et chaque responsable public devrait comprendre qu’un budget n’est pas un butin à répartir mais un capital collectif à transformer en capacités nationales.
Produire d’abord, redistribuer ensuite
Le véritable changement économique de la RDC ne viendra donc pas seulement de nouvelles lois, de nouveaux emprunts, de nouveaux partenaires ou de nouveaux programmes gouvernementaux.
Il viendra d’une transformation beaucoup plus profonde : le passage d’une société de distribution de la rente à une société de création de valeur.
Nous devons cesser de considérer la richesse comme quelque chose que l’on trouve, que l’on reçoit, que l’on partage ou que l’on détourne.
La richesse se construit.
Elle naît du travail.
Elle grandit par la productivité.
Elle se consolide par l’épargne et l’investissement.
Elle se multiplie par l’innovation.
Elle se protège par des institutions efficaces.
Et elle se partage durablement seulement après avoir été créée.
Le jour où cette vérité deviendra une culture nationale, nous commencerons peut-être à comprendre pourquoi un pays possédant autant de ressources peut demeurer pauvre.
Notre problème n’est pas seulement que nous partageons mal la richesse.
Notre problème plus profond est que nous n’avons pas encore suffisamment appris à la produire, à la reproduire et à la multiplier.
C’est à cet endroit précis que doit commencer la véritable révolution économique congolaise.

