PAR JOSE M. BAKIMA
Théoricien et concepteur du paradigme Kongo
De la mémoire fondatrice à l’institution du pouvoir
La République démocratique du Congo entre aujourd’hui dans un moment qui peut devenir décisif de son histoire politique.
Le Président de la République a annoncé, le 28 août 2026, l’ouverture d’un Dialogue national consacré à la paix, à la cohésion et à la refondation de l’État. L’initiative se veut différente des précédents dialogues, précisément parce qu’elle entend dépasser les arrangements politiques et s’attaquer aux causes structurelles de l’instabilité. Le chef de l’État a lui-même posé le problème en termes institutionnels : trop souvent, a-t-il reconnu, les crises ont été traitées par le partage des fonctions plutôt que par la transformation des institutions appelées à survivre aux hommes et aux circonstances.
Cette formulation mérite d’être prise au sérieux.
Car la question congolaise n’est peut-être pas seulement celle de savoir qui gouverne. Elle est plus profondément celle de savoir quelle République les Congolais veulent continuer à habiter ensemble, quel récit fondateur ils peuvent partager, quelles valeurs ils considèrent comme non négociables et quelles institutions sont capables de leur donner une traduction durable.
C’est à ce niveau que la comparaison avec l’expérience américaine devient éclairante.
Elle ne signifie évidemment pas que la République démocratique du Congo devrait imiter les États-Unis. Les deux histoires, les deux sociétés et les deux trajectoires institutionnelles sont profondément différentes. Mais l’expérience américaine révèle quelque chose de plus général : aucune République ne peut indéfiniment vivre de son seul acte fondateur. Elle doit périodiquement réinterpréter son origine, confronter son récit à la vérité de son histoire et vérifier que ses institutions demeurent capables de porter les valeurs auxquelles elle prétend être attachée.
Les débats américains contemporains autour du récit fondateur, de l’histoire commune et de la citoyenneté montrent précisément cette difficulté : comment une communauté politique demeure-t-elle une communauté lorsqu’elle ne partage plus spontanément la même interprétation de son passé ?
La question congolaise est peut-être encore plus fondamentale : comment construire une continuité républicaine lorsque le pays possède une histoire extraordinairement riche, mais que cette histoire n’a pas encore été suffisamment transformée en mémoire politique commune, en valeurs partagées et en institutions durables ?
I. LE PROBLEME AMERICAIN : COMMENT CONTINUER A ETRE UNE MEME REPUBLIQUE ?
Les États-Unis constituent un cas particulièrement intéressant parce qu’ils disposent d’un récit fondateur extrêmement puissant : indépendance, Constitution, liberté, citoyenneté, droits.
Mais ce récit n’a jamais été définitivement stabilisé.
La question de l’esclavage, de la guerre civile, de la citoyenneté des Afro-Américains, des droits civiques et, aujourd’hui encore, de la signification de la fondation américaine montre qu’un récit fondateur n’est jamais une réalité achevée.
L’existence de débats récurrents sur la signification de la fondation américaine ne signifie donc pas nécessairement que la République américaine serait en train de disparaître. Elle signifie aussi qu’une République vivante doit être capable de revenir sur son propre commencement.
La figure de Frederick Douglass est particulièrement révélatrice de cette dynamique.
Douglass ne demandait pas simplement que les États-Unis renoncent à leur récit fondateur. Il exigeait que les promesses de liberté et de citoyenneté soient prises au sérieux. La critique du passé devenait ainsi une manière de réclamer l’accomplissement du principe républicain lui-même.
Autrement dit : la mémoire critique ne détruit pas nécessairement la continuité ; elle peut être une condition de sa reconstruction.
C’est là une distinction fondamentale pour la RDC.
Regarder son histoire en face ne signifie pas détruire la Nation.
Au contraire, une Nation qui ne peut pas regarder son histoire en face demeure prisonnière de celle-ci.
II. LA QUESTION CONGOLAISE : DE QUELLE FONDATION PARLONS-NOUS ?
La République démocratique du Congo possède une date fondatrice incontestable : le 30 juin 1960.
Mais cette date ne suffit pas à elle seule à produire un récit fondateur partagé.
Le 30 juin peut être lu comme la fin du système colonial, comme l’accession à la souveraineté internationale, comme l’aboutissement des luttes politiques congolaises, comme le commencement de l’État indépendant, mais aussi comme le début d’une histoire dont les promesses n’ont jamais été pleinement réalisées.
À l’occasion du 66e anniversaire de l’indépendance, le Président de la République lui-même a présenté le 30 juin non seulement comme une mémoire, mais comme une promesse et une responsabilité.
Cette triple dimension est essentielle : mémoire — promesse — responsabilité.
Elle contient déjà les trois dimensions dont une République a besoin pour assurer sa continuité.
La mémoire demande : D’où venons-nous ?
La promesse demande : Que voulons-nous devenir ?
La responsabilité demande : Que devons-nous faire aujourd’hui pour transmettre cette promesse ?
La difficulté congolaise vient précisément du fait que ces trois questions restent insuffisamment reliées.
Le Congo possède des mémoires nombreuses : royaumes anciens, résistances à la conquête, expérience coloniale, luttes anticoloniales, indépendance, Lumumba, sécessions, crises institutionnelles, Mobutu, guerres, transitions, Kabila, alternance, conflits de l’Est, violences et interventions étrangères.
Le problème n’est donc pas l’absence d’histoire.
Le problème est la transformation de cette pluralité d’histoires en continuité politique commune.
III. KIMBANGI : UNE REPUBLIQUE DOIT POUVOIR DIRE VRAI SUR ELLE-MEME
C’est ici que le premier terme du sixième triptyque du paradigme Kongo (Kimbangi-Kimfumu-Kinyadi) devient politiquement décisif : KIMBANGI.
Dans la formalisation proposée par le Paradigme Kongo, Kimbangi renvoie au témoignage, à la prophétie, à l’énonciation de la vérité historique et factuelle.
Transposé avec prudence au problème républicain, il désigne une fonction fondamentale : une République doit être capable de témoigner de sa propre histoire.
Cela signifie qu’elle doit pouvoir reconnaître ses grandeurs comme ses fautes, ses résistances comme ses échecs, ses victimes comme ses responsabilités.
Kimbangi ne signifie donc pas produire une histoire officielle.
Il signifie précisément l’inverse : créer les conditions institutionnelles et intellectuelles permettant à la Nation de regarder son histoire sans avoir besoin de la falsifier pour préserver son unité.
Cette exigence devient particulièrement importante lorsqu’une société sort de périodes de violence.
Le Conseil interreligieux congolais a récemment proposé la création d’un mécanisme national de vérité, réconciliation et cohésion nationale comme préalable à un dialogue crédible et durable.
Cette proposition rejoint, sur un autre registre, le problème que nous cherchons ici à formuler.
Il ne peut y avoir de véritable réconciliation sans vérité.
Mais il faut ajouter : il ne peut pas non plus y avoir de vérité politiquement féconde sans possibilité de réconciliation.
La vérité ne doit donc pas devenir un instrument de vengeance.
La réconciliation ne doit pas devenir un instrument d’oubli.
Entre les deux se trouve une fonction politique essentielle : faire de la mémoire un espace de connaissance plutôt qu’un champ de bataille.
- KIMFUMU : QUELLES VALEURS VOULONS-NOUS TRANSMETTRE ?
La vérité historique ne suffit cependant pas.
Une société peut connaître son histoire et demeurer incapable de dire ce qu’elle veut devenir.
C’est ici qu’intervient : KIMFUMU.
Dans notre architecture conceptuelle, Kimfumu désigne la souveraineté spirituelle, la dignité intrinsèque et la sagesse gardienne des valeurs.
Appliqué à la République, il pose une question que les Constitutions ne peuvent entièrement résoudre :
Quelles sont les valeurs qui doivent survivre aux gouvernements ?
Une République ne peut pas être seulement un mécanisme électoral.
Elle doit porter un horizon.
Pour la RDC, plusieurs valeurs apparaissent immédiatement : dignité humaine, souveraineté, unité nationale, intégrité territoriale, justice, paix, responsabilité, liberté, solidarité, maîtrise des ressources nationales et responsabilité envers les générations futures.
Le problème n’est pas d’en multiplier la liste.
Le problème est de savoir lesquelles constituent véritablement le socle moral de la République.
C’est ici que la comparaison américaine devient de nouveau utile.
Les débats américains montrent qu’une société peut être profondément divisée sur son passé tout en continuant à discuter de la signification de ses principes fondateurs.
Pour la RDC, l’enjeu est comparable mais plus urgent : transformer les valeurs proclamées de l’indépendance en valeurs effectivement transmissibles.
La souveraineté ne doit pas être seulement un mot dans les discours.
La dignité ne doit pas être seulement une référence morale.
L’unité nationale ne doit pas être seulement un slogan.
Il faut leur donner une existence institutionnelle.
C’est précisément la fonction de Kinyadi.
V. KINYADI : LORSQUE LES VALEURS DEVIENNENT INSTITUTIONS
KINYADI désigne, dans notre formalisation, l’administration politique, la gestion technique et l’exécutif matériel de la cité.
Il représente donc le passage de la valeur à l’action.
Une République peut avoir une magnifique histoire.
Elle peut avoir de grands discours.
Elle peut même posséder une Constitution relativement complète.
Mais si ses institutions ne sont pas capables de transformer les principes en services publics, en justice, en sécurité, en éducation, en infrastructures, en administration territoriale et en protection des citoyens, la continuité républicaine demeure inachevée.
C’est probablement l’un des enseignements les plus importants à tirer du débat actuel.
Le Président de la République a lui-même identifié le problème lorsqu’il a opposé le partage des responsabilités à la transformation des institutions.
Cela permet de distinguer deux conceptions du dialogue.
La première consiste à demander :
Qui aura quelle fonction ?
La seconde demande :
Quelles institutions devons-nous construire pour que la République puisse fonctionner indépendamment de ceux qui occupent momentanément les fonctions ?
La première produit des arrangements.
La seconde produit de la continuité.
C’est pourquoi le dialogue national ne devrait pas être seulement un dialogue entre acteurs politiques.
Il devrait être un dialogue sur l’architecture de la République.
- LE VERITABLE PROBLEME : LES TROIS FONCTIONS SONT SEPAREES
La crise apparaît lorsque les trois fonctions se détachent les unes des autres.
Kimbangi sans Kimfumu peut produire une mémoire sans horizon.
On raconte ce qui s’est passé, mais on ne sait plus quelles valeurs doivent guider l’avenir.
Kimfumu sans Kimbangi peut produire une idéologie.
On proclame de grandes valeurs, mais on refuse de confronter ces valeurs à la réalité historique.
Kimfumu sans Kinyadi produit une République déclarative.
Les principes existent dans les textes, mais pas suffisamment dans la vie quotidienne.
Kimbangi sans Kinyadi produit une République testimoniale.
On connaît les problèmes, on dénonce les injustices, on établit éventuellement la vérité, mais rien ne permet de les transformer durablement.
Enfin :
Kinyadi sans Kimbangi ni Kimfumu produit une administration sans finalité.
Elle fonctionne éventuellement comme appareil, mais ne sait plus au service de quelle communauté, de quelles valeurs et de quel avenir elle agit.
La République a donc besoin des trois.
Kimfumu donne le sens.
Kimbangi dit le vrai.
Kinyadi met en œuvre.
Et il faut un espace où ces trois fonctions puissent être mises en relation.
C’est ici qu’intervient : MBONGI.
VII. MBONGI : LE DIALOGUE COMME INSTITUTION DE LA RELATION
Le dialogue national ne devrait donc pas être compris simplement comme une table autour de laquelle des protagonistes négocient.
Il pourrait être conçu comme un Mbongi politique.
Dans la logique du Paradigme Kongo, Mbongi n’est pas seulement un lieu physique. Il représente un espace de relation, de parole, de confrontation et de régulation.
Cette distinction est capitale.
Un dialogue conçu comme négociation cherche principalement un compromis entre intérêts.
Un dialogue conçu comme Mbongi cherche à reconstruire la relation qui rend possible la coexistence.
La différence est considérable.
Le premier demande : Qu’est-ce que chacun peut obtenir ?
Le second demande : Quelles conditions devons-nous réunir pour continuer à vivre ensemble dans une même République ?
Cela ne signifie évidemment pas supprimer le conflit politique.
Une République démocratique doit accepter la divergence.
Le Président de la République l’a lui-même rappelé en affirmant que les Congolais peuvent débattre, diverger et s’opposer dans le cadre républicain.
Le problème n’est donc pas le désaccord.
Le problème est la transformation du désaccord en rupture de la continuité nationale.
VIII. CE QUE L’EXPERIENCE AMERICAINE PEUT APPRENDRE A LA RDC
La comparaison avec les États-Unis permet alors de dégager quatre enseignements.
Premier enseignement : un récit fondateur doit pouvoir être revisité
Une Nation qui interdit toute discussion sur ses origines transforme son histoire en dogme.
Mais une Nation qui détruit continuellement son propre récit fondateur risque de perdre le langage commun qui permet à ses citoyens de se reconnaître.
La solution n’est ni le dogme ni l’effacement.
C’est : la mémoire critique.
Deuxième enseignement : la citoyenneté est plus qu’un statut juridique
L’expérience de Frederick Douglass rappelle que la citoyenneté n’est véritablement accomplie que lorsque la dignité proclamée devient une réalité politique.
Pour la RDC, cela signifie que l’unité nationale ne peut pas être seulement territoriale.
Elle doit être aussi :
- civique ;
- institutionnelle ;
- économique ;
- culturelle ;
- générationnelle.
Un citoyen doit pouvoir se reconnaître dans la République parce qu’il y trouve non seulement une administration, mais une dignité.
Troisième enseignement : les institutions doivent survivre aux hommes
C’est probablement le point de comparaison le plus directement pertinent aujourd’hui.
La République américaine a connu des présidents, des guerres civiles, des crises constitutionnelles et de profondes transformations sociales tout en conservant une architecture institutionnelle capable d’assurer une certaine continuité.
La RDC doit précisément renforcer cette capacité.
Le problème n’est donc pas seulement de trouver de bons dirigeants.
Il est de construire des institutions qui obligent les dirigeants à devenir plus grands que leurs intérêts personnels.
Quatrième enseignement : la continuité n’est pas l’immobilité
Une République vivante change.
Elle corrige ses erreurs.
Elle réinterprète son histoire.
Elle réforme ses institutions.
Elle transmet de nouvelles valeurs aux générations suivantes.
La continuité ne consiste donc pas à conserver tout ce qui existe.
Elle consiste à transformer sans détruire le lien.
IX. LA QUESTION QUE LE DIALOGUE NATIONAL DEVRAIT REELLEMENT POSER
Il serait donc insuffisant de demander au Dialogue national :
Qui doit gouverner ?
Il faudrait lui demander simultanément :
Quel Congo voulons-nous continuer à être ?
Et cette question pourrait être déclinée en cinq interrogations.
Premièrement : quelle mémoire nationale voulons-nous transmettre ?
Quelle place accorder à l’histoire précoloniale, à la résistance à la colonisation, à l’indépendance, à Lumumba, aux autres pères et mères de la Nation, aux crises politiques, aux guerres et aux victimes ?
Deuxièmement : quelles valeurs constituent le socle intangible de la République ?
Dignité ? Souveraineté ? Justice ? Unité ? Liberté ? Paix ? Intégrité territoriale ? Responsabilité envers les générations futures ?
Troisièmement : quelles institutions doivent garantir ces valeurs ?
Pas seulement quelles personnes les dirigeront, mais quelles règles, quels contre-pouvoirs, quelles administrations, quelle justice et quelles capacités publiques doivent être construits.
Quatrièmement : comment réparer sans effacer ?
Comment reconnaître les victimes, établir les responsabilités, permettre la réconciliation et empêcher la répétition des violences ?
Cinquièmement : qu’allons-nous transmettre à la génération suivante ?
Car une République ne se mesure pas seulement à ce qu’elle reçoit de ses fondateurs.
Elle se mesure à ce qu’elle est capable de transmettre.
X. VERS UN PACTE NATIONAL DE CONTINUITE REPUBLICAINE
Le Dialogue national annoncé pourrait ainsi dépasser la logique classique des conférences politiques en débouchant sur un véritable Pacte national de continuité républicaine.
Un tel pacte pourrait reposer sur quatre engagements fondamentaux.
1. Un pacte de vérité
La République s’engage à connaître son histoire, à documenter ses traumatismes, à reconnaître ses victimes et à refuser aussi bien l’amnésie que la falsification.
Kimbangi.
2. Un pacte de dignité
La République définit les valeurs auxquelles aucune majorité politique, aucun gouvernement et aucune circonstance ne peuvent porter atteinte.
Kimfumu.
3. Un pacte institutionnel
La République transforme ces valeurs en institutions capables de fonctionner au-delà des personnes et des cycles politiques.
Kinyadi.
4. Un pacte de transmission
Chaque génération reçoit la République comme un héritage qu’elle doit préserver, corriger et transmettre.
Continuité.
Ces quatre dimensions permettraient de donner un contenu plus profond au mot « refondation».
Car refonder ne devrait pas signifier recommencer à zéro.
Refonder signifie retrouver le fondement, reconnaître ce qui a été perdu, corriger ce qui doit l’être et reconstruire les institutions capables de porter l’avenir.
XI. DE L’INDEPENDANCE A LA SOUVERAINETE REELLE
Cette réflexion conduit enfin à reconsidérer le sens même du 30 juin 1960.
L’indépendance juridique a créé un État souverain.
Mais la souveraineté historique est un processus.
Elle suppose la capacité d’un peuple à maîtriser progressivement :
- son territoire ;
- ses institutions ;
- ses ressources ;
- sa mémoire ;
- son économie ;
- sa sécurité ;
- son savoir ;
- sa représentation extérieure ;
- et surtout son avenir.
Le discours présidentiel du 30 juin 2026 a précisément présenté l’indépendance comme une responsabilité à incarner dans les institutions, l’économie, la diplomatie et la défense nationale.
C’est une conception dynamique de la souveraineté.
Elle rejoint une idée centrale du Continuisme : la continuité n’est pas la répétition du passé ; elle est la capacité de transformer l’héritage sans rompre le lien.
XII. POUR QUE LE DIALOGUE NE SOIT PAS UN DIALOGUE DE PLUS
La RDC a connu de nombreux dialogues.
La question n’est donc plus de savoir comment organiser une rencontre supplémentaire entre acteurs politiques.
La véritable question est :
Comment faire en sorte que ce dialogue produise quelque chose qui lui survive ?
C’est ici que se trouve le test historique du processus actuel.
Si le dialogue produit uniquement une nouvelle répartition des responsabilités, il aura reproduit le problème qu’il prétend résoudre.
S’il produit des engagements sans institutions capables de les mettre en œuvre, il restera déclaratif.
S’il produit une mémoire sans vérité, il restera fragile.
S’il produit une vérité sans possibilité de réconciliation, il risque d’approfondir les fractures.
S’il produit des institutions sans valeurs communes, elles risquent de devenir de simples appareils.
Mais s’il réussit à mettre en relation la mémoire, la dignité, la vérité, l’institution et l’action, alors il pourra véritablement constituer un tournant.
C’est précisément ce que permet de penser le sixième triptyque :
KIMBANGI — KIMFUMU — KINYADI.
Il ne s’agit pas de plaquer une terminologie culturelle sur la politique congolaise.
Il s’agit de proposer, à partir d’un site congolais de production conceptuelle, une grille permettant de poser une question universelle :
Comment une communauté politique transforme-t-elle ses valeurs en institutions, ses institutions en action et son histoire en continuité ?
CONCLUSION
La République démocratique du Congo n’a peut-être pas besoin d’un nouveau récit qui efface les récits précédents.
Elle a besoin d’un récit capable de les mettre en relation.
Elle n’a pas besoin d’oublier son histoire pour construire l’avenir.
Elle doit apprendre à faire de son histoire une connaissance commune.
Elle n’a pas besoin de choisir entre vérité et réconciliation.
Elle doit comprendre que la réconciliation durable exige une vérité qui ne devienne pas vengeance et une vérité qui ne soit pas sacrifiée à l’oubli.
Elle n’a pas besoin non plus de choisir entre valeurs et efficacité.
Elle doit construire des institutions capables de transformer les valeurs en réalité.
C’est peut-être là que se trouve le véritable enjeu du Dialogue national de 2026.
Non pas simplement négocier le pouvoir, mais reconstruire la continuité de la République.
Dans cette perspective :
Kimbangi donne à la République la capacité de dire vrai.
Kimfumu lui donne un horizon de dignité et de valeurs.
Kinyadi lui donne la capacité institutionnelle d’agir.
Mbongi maintient ces dimensions en relation.
Et la continuité républicaine apparaît alors comme la capacité :
d’une génération à recevoir une histoire, à en reconnaître la vérité, à préserver ses valeurs fondamentales, à corriger ses institutions, à agir dans le présent et à transmettre aux générations suivantes une République plus cohérente que celle qu’elle a reçue.
C’est à cette condition que le dialogue peut devenir autre chose qu’un arrangement politique.
Il peut devenir un acte fondateur de la deuxième indépendance institutionnelle du Congo.
Car l’indépendance de 1960 a proclamé que le Congo devait appartenir aux Congolais.
La tâche de notre génération est désormais plus exigeante :
faire en sorte que la République appartienne effectivement à tous ses citoyens, qu’elle survive aux hommes qui la gouvernent et qu’elle puisse transmettre sa souveraineté, sa dignité et sa mémoire aux générations qui viennent.
Voilà peut-être la véritable question du Dialogue national :
Non pas : qui gagnera le pouvoir ?
Mais : quelle République voulons-nous transmettre ?

