Luc AloumaLuc Alouma

Par Lucas Alouma

Notre société est malade.

Nous le savons, même si chacun perçoit cette maladie selon son niveau de connaissance, son expérience, sa position sociale et sa capacité à prendre de la distance par rapport à ce qui est devenu ordinaire.

Mais dire qu’une société est malade ne suffit pas.
Encore faut-il identifier la maladie.

Quels en sont les symptômes ? Quels mécanismes la reproduisent ? Comment certains dysfonctionnements ont-ils fini par devenir chroniques ? Et surtout, pourquoi une société qui dispose d’autant de ressources humaines, naturelles et institutionnelles peine-t-elle à transformer ses potentialités en progrès collectif ?

Je voudrais proposer ici une piste de réflexion :

une partie de notre crise vient peut-être de notre tendance à nous approprier le symbole des choses sans toujours en assimiler l’essence.

Nous voulons le diplôme, mais pas nécessairement le savoir.
Le titre, mais pas toujours la compétence.
La fonction, mais pas la responsabilité.
L’argent, mais pas suffisamment le processus qui crée durablement la richesse.
Le pouvoir, mais pas sa finalité.
L’université, mais pas toujours la recherche.
L’État, mais sans toujours développer suffisamment le sens du service public.
La modernité dans ses apparences, sans nécessairement intégrer la discipline intellectuelle, productive et institutionnelle qui la rend possible.

Voilà peut-être l’une des clés permettant de comprendre certaines contradictions congolaises.

A. Nous vivons trop dans le présent

L’une des manifestations de cette difficulté me paraît être notre rapport au temps.

Le développement suppose une capacité fondamentale : sacrifier une satisfaction présente pour construire un avantage futur.

Planter aujourd’hui pour récolter demain.

Épargner aujourd’hui pour investir demain.

Former un enfant aujourd’hui pour disposer d’une compétence vingt ans plus tard.

Entretenir une route avant qu’elle ne devienne impraticable.

Maintenir une usine avant qu’elle ne devienne une carcasse.

Préserver une institution avant qu’elle ne s’effondre.

Investir dans la recherche dont les résultats ne seront peut-être visibles qu’une génération plus tard.

Autrement dit, se développer, c’est aussi apprendre à habiter intellectuellement le futur.

Or une société enfermée dans l’urgence finit par privilégier ce qui produit immédiatement une satisfaction éphémère bien que visible.

Lorsque cette logique devient dominante, elle produit une société de consommation du présent plutôt qu’une société de construction de l’avenir.

Nous exploitons alors ce qui existe au lieu de préparer ce qui doit exister.

B. Nous avons hérité d’infrastructures, mais aussi d’une économie coloniale inachevée

Il serait excessif d’affirmer que le Congo du 30 juin 1960 était simplement un pays « prêt à décoller ».

Le pays avait effectivement hérité d’infrastructures, d’entreprises, d’une administration fortement organisée et de secteurs productifs importants. Mais cet héritage comportait également de profondes fragilités : une économie largement structurée autour de l’extraction et de l’exportation, une forte centralisation administrative et surtout une préparation extrêmement insuffisante des Congolais aux fonctions supérieures de gestion. Des travaux historiques de la Banque mondiale rappellent qu’à l’indépendance, le nombre de diplômés universitaires congolais était extrêmement faible.

La véritable question n’est donc pas de savoir si la colonisation nous avait laissé un paradis économique.
Elle est plutôt celle-ci :
qu’avons-nous fait, depuis l’indépendance, des capacités productives, administratives et infrastructurelles dont nous disposions, et qu’avons-nous construit de nouveau par-dessus ?

C’est ici que notre responsabilité historique commence.

C. De l’économie productive à l’économie de prédation

Nous aurions dû progressivement transformer une économie coloniale essentiellement conçue pour servir des intérêts extérieurs en une économie nationale capable de transformer localement ses ressources.

Il fallait industrialiser davantage.
Former massivement.
Développer l’agriculture.
Créer des entreprises congolaises.
Construire des chaînes de valeur.
Développer la recherche.
Élargir les infrastructures.
Augmenter progressivement la maîtrise nationale de l’économie.

Mais l’histoire post-indépendance a connu des crises politiques, des conflits, des choix économiques contestables et des dégradations institutionnelles qui ont profondément affecté les capacités productives. La Banque mondiale décrit notamment les premières années de l’indépendance comme une période de forte instabilité ayant durement touché l’agriculture commerciale et les transports.

Nous avons ainsi connu, dans plusieurs domaines, une inversion préoccupante :
au lieu de transformer davantage nos ressources, nous avons souvent continué à les exporter ; au lieu de consolider certaines capacités productives, nous les avons laissées disparaître ; puis, après avoir perdu des entreprises, nous nous sommes mis à rechercher à l’extérieur les investisseurs capables de reconstruire ce que nous n’avions pas su préserver ou renouveler.

Nous voulons l’investissement, mais sans toujours construire préalablement l’environnement institutionnel qui permet à l’investissement de prospérer.

Voilà le sens du symbolisme qui remplace l’essence dont je me permet humblement de restituer à travers ces quelques lignes.

D. L’université : le symbole le plus révélateur

L’université constitue peut-être l’illustration la plus frappante de ce phénomène.

Lovanium représentait l’entrée spectaculaire de l’enseignement universitaire moderne dans le Congo de l’époque.

Mais qu’avons-nous fait, collectivement, de l’idée même d’université ?

Nous avons parfois assimilé l’université à un lieu où l’on obtient un diplôme.
Or le diplôme n’est que le symbole administratif d’une compétence supposée acquise.

L’essence de l’université est ailleurs.
Elle réside dans la production du savoir.
Dans la recherche.
Dans le doute méthodique.
Dans l’expérimentation.
Dans la confrontation des idées.
Dans la capacité de remettre en question ce qui est déjà connu.
Dans la production de solutions nouvelles aux problèmes de la société.

Lorsque cette essence disparaît, il reste les bâtiments, les facultés, les titres, les cérémonies académiques, les toges, les grades et les appellations prestigieuses.
Il reste le symbole de l’université, mais l’université elle-même s’affaiblit.

Nous pouvons alors multiplier les docteurs sans multiplier proportionnellement les découvertes.
Multiplier les professeurs sans multiplier les écoles de pensée.
Multiplier les universités sans multiplier suffisamment les innovations.
Et multiplier les publications sans que la société bénéficie proportionnellement d’une capacité supérieure à résoudre ses problèmes.

La science devient alors davantage un marqueur de prestige social qu’un instrument de transformation.

E. Nous avons confondu information et connaissance

Une autre confusion s’est installée.

Nous avons parfois cru que connaître signifie mémoriser.
Or mémoriser une théorie n’est pas encore penser.
Réciter un auteur n’est pas prolonger son œuvre.
Connaître une formule n’est pas nécessairement savoir résoudre le problème auquel elle s’applique.
Accumuler de l’information n’est pas produire de la connaissance.

La véritable appropriation intellectuelle commence lorsque nous pouvons prendre ce qui nous a été enseigné, le confronter à notre réalité, en identifier les limites et produire quelque chose de nouveau.

Autrement, nous devenons des consommateurs de savoir fabriqué ailleurs.

Nous connaissons Keynes, mais devons encore produire suffisamment de pensée économique adaptée à nos propres déséquilibres.

Nous connaissons les théories agricoles, mais notre pays continue à importer massivement certains aliments qu’il pourrait produire.

Nous enseignons le management, mais beaucoup de nos administrations demeurent peu performantes.

Nous enseignons le droit, mais l’effectivité de la règle demeure un défi.

Nous enseignons les sciences politiques, mais nos institutions peinent encore à construire une culture durable de responsabilité publique.

Voilà le paradoxe :
nous avons parfois accumulé les signes de la connaissance sans obtenir proportionnellement ses fruits.

F. Le pouvoir : du service au butin

La même inversion apparaît dans notre rapport au pouvoir.

Le pouvoir politique n’est pas une richesse.
Il est une responsabilité temporaire.
Il devrait permettre d’organiser la société, d’arbitrer les intérêts, de protéger les citoyens, de préparer l’avenir et d’améliorer progressivement les conditions collectives d’existence.

Mais lorsque la fonction publique devient principalement un moyen d’ascension sociale, la finalité s’inverse.

On ne cherche plus le pouvoir pour produire un résultat.
On recherche le pouvoir pour obtenir ce que le pouvoir permet de posséder, notamment :

  • Le véhicule,
  • Les gardes,
  • Le protocole,
  • La résidence,
  • Les avantages,
  • Le titre,
  • La visibilité,
  • L’influence.

Encore une fois :
le symbole du pouvoir prend la place de son essence.

Et lorsqu’une société valorise davantage les privilèges attachés à une fonction que les résultats produits par celui qui l’exerce, elle finit nécessairement par attirer vers le pouvoir davantage de chercheurs de privilèges que de bâtisseurs.

G. L’argent : lorsque le symbole dévore la valeur

Notre rapport à l’argent révèle la même pathologie.

L’argent n’est pas la richesse. Il représente la richesse.
Cette distinction économique élémentaire est pourtant fondamentale.

Une société devient réellement riche lorsqu’elle produit des biens, des services, des connaissances, des technologies, des infrastructures et des compétences.

La monnaie ne fait que faciliter les échanges et représenter une partie de cette valeur.

Lorsque cette relation est oubliée, l’argent devient une finalité autonome.
On veut avoir de l’argent sans toujours se demander quelle valeur doit être créée pour le gagner durablement.

Dès que l’argent arrive, la première impulsion peut alors devenir la consommation ostentatoire :
changer de véhicule,
construire plus grand,
multiplier les signes visibles de réussite,
organiser des dépenses de prestige.
L’investissement vient après, lorsqu’il advienne par hasard.

Nous confondons ainsi richesse et représentation de la richesse.
Or une société qui consomme continuellement les fruits sans planter suffisamment les arbres finit nécessairement par manquer de fruits.

H. L’histoire du paysan qui devait « courir »

Une anecdote illustre admirablement cette mécanique mentale.

Un homme venu du milieu rural arrive à Kinshasa.
On l’avertit :
« Ici, lorsque tu traverses la route, il faut courir. »

Le conseil avait une intention précise : l’avertir du comportement parfois imprévisible des automobilistes et lui recommander la prudence.

Mais l’homme retient le geste et perd sa signification.
Il ne comprend plus :
« Observe attentivement le danger et traverse rapidement lorsque les conditions le permettent. »

Il comprend :
« À Kinshasa, traverser signifie courir. »

Il applique donc mécaniquement l’instruction, sans en conserver la raison.
Et ce qui devait le protéger peut alors devenir lui-même une source de danger.

Cette petite histoire contient peut-être toute une philosophie du sous-développement.
Nous reproduisons parfois le geste après avoir perdu la raison qui avait produit le geste.

Nous conservons la forme et perdons la fonction.

Nous imitons le comportement et oublions sa finalité.

Nous appliquons la règle sans comprendre le problème qu’elle devait résoudre.

Nous reproduisons l’institution sans intégrer la philosophie qui la justifie.

C’est exactement cela :
le symbolique plutôt que l’essence.

J. *Même la modernité peut devenir une imitation*

Nous avons adopté l’État moderne.
Les ministères.
Le Parlement.
Les universités.
Les banques.
Les élections.
Les entreprises publiques.
Les administrations.
Les plans de développement.
Les budgets.
Les lois.
Les conférences.
Les stratégies.
Les commissions.

Mais une question doit désormais être posée à chacune de ces institutions :

À quoi sert-elle réellement ?

Un Parlement ne se justifie pas parce qu’il existe, mais parce qu’il légifère et contrôle efficacement.

Une université ne se justifie pas parce qu’elle délivre des diplômes, mais parce qu’elle forme des compétences et produit du savoir.

Une administration ne se justifie pas parce qu’elle possède des bureaux, mais parce qu’elle rend des services.

Une entreprise publique ne se justifie pas parce qu’elle dispose d’un directeur général, d’un conseil d’administration et d’un organigramme, mais parce qu’elle crée effectivement la valeur ou le service pour lequel elle a été instituée.

Un État ne devient donc pas moderne parce qu’il possède les objets institutionnels de la modernité.
Il devient moderne lorsqu’il en maîtrise les fonctions.

K. Et que dire du roi Baudouin de Belgique ?

Le discours prononcé par le roi Baudouin lors de l’indépendance, le 30 juin 1960, appartient à un contexte colonial qu’il faut lire avec recul critique. La cérémonie elle-même réunit notamment Baudouin, Joseph Kasa-Vubu et Patrice Lumumba, dont les lectures de l’histoire coloniale divergeaient profondément.

Il ne serait donc pas pertinent d’en faire aujourd’hui une prophétie justifiant rétrospectivement le système colonial.

Mais une interrogation historique demeure légitime :
avons-nous suffisamment compris que l’indépendance politique ne pouvait produire le développement sans apprentissage de la responsabilité, maîtrise des institutions, formation des compétences et construction d’une vision nationale de long terme ?

L’indépendance nous a donné juridiquement le droit de nous gouverner.
Elle ne pouvait automatiquement nous donner la capacité de bien nous gouverner.

Cette capacité devait être construite. Et elle doit encore l’être continuellement.

L. Passer du symbolique à l’essentiel

Voilà peut-être l’une des révolutions intellectuelles dont le Congo a besoin.

Ne plus demander seulement :
Quel diplôme possèdes-tu ?
Mais : que sais-tu réellement faire ?

Ne plus demander :
Quelle fonction occupes-tu ?
Mais : quel problème as-tu résolu ?

Ne plus demander :
Combien d’argent possèdes-tu ?
Mais : quelle valeur as-tu créée ?

Ne plus demander :
Combien d’universités avons-nous ?
Mais : combien de connaissances nouvelles produisons-nous ?

Ne plus demander :
Combien de ministères, de programmes ou de plans avons-nous créés ?
Mais : qu’est-ce qui s’est réellement amélioré dans la vie des citoyens ?

Ne plus demander :
Sommes-nous indépendants ?
Mais : que faisons-nous de notre indépendance ?

C’est ce passage du symbole à l’essence qui pourrait constituer une véritable révolution culturelle. Car le sous-développement ne réside pas uniquement dans l’absence de routes, d’usines, d’électricité ou de capitaux.
Il peut également résider dans une mauvaise compréhension de la fonction des choses que nous possédons déjà.

Une société commence alors à progresser lorsqu’elle cesse d’admirer les apparences du développement pour en rechercher les mécanismes profonds.

Le diplôme doit redevenir la conséquence du savoir.

L’argent, la représentation de la valeur créée.

Le pouvoir, l’instrument du service.

L’université, le lieu de production de la connaissance.

L’administration, l’instrument de l’efficacité collective.

La politique, l’organisation méthodique de l’avenir.

Et l’indépendance, non plus seulement la liberté de décider nous-mêmes, mais la responsabilité d’assumer les conséquences de nos propres décisions.

Notre problème n’est peut-être pas que nous ignorons totalement les instruments du progrès. Nous en possédons déjà beaucoup. Notre difficulté est d’en retrouver l’essence, d’en comprendre la finalité et d’en faire réellement les instruments de notre transformation.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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