Par Lucas Alouma
Je viens de comprendre, à partir d’un incident apparemment banal, quelque chose de beaucoup plus profond : la domination ne repose pas uniquement sur la puissance de celui qui domine ; elle se nourrit également des mécanismes par lesquels celui qui devrait résister finit par accepter, intérioriser ou même défendre sa propre subordination.
Cette idée est difficile à entendre. Elle l’est davantage encore lorsqu’on l’applique à l’histoire de l’esclavage, de la colonisation et aux formes contemporaines de dépendance.
Elle mérite pourtant d’être examinée.
A. Une parcelle et une leçon inattendue sur la liberté
Je suis propriétaire d’une parcelle pour laquelle je détiens un certificat d’enregistrement.
Cette parcelle m’avait été vendue par un voisin. Lorsque j’ai voulu y développer un projet à caractère social, conformément aux procédures administratives applicables, l’ancien propriétaire s’y est opposé. Selon lui, je devais préalablement obtenir son autorisation parce qu’au moment de la vente il n’aurait envisagé qu’un usage résidentiel de la parcelle.
Ce qui m’a le plus surpris ne fut pas tant sa position que celle de certains voisins ayant eux aussi acheté leurs propriétés auprès de la même personne.
Ils considéraient presque naturel que l’ancien propriétaire continue à exercer une forme d’autorité sur l’utilisation de biens qu’il avait pourtant cédés.
J’ai alors compris quelque chose.
Le problème n’était plus seulement celui d’un ancien propriétaire cherchant à conserver une influence sur un bien vendu. Il devenait celui de propriétaires qui, alors même qu’ils avaient acquis leurs droits, continuaient psychologiquement à se comporter comme s’ils demeuraient soumis à celui dont ils les tenaient.
Ils avaient acquis la propriété sans avoir entièrement acquis la conscience de leur qualité de propriétaires.
Cette distinction est fondamentale. Car on peut juridiquement devenir libre tout en demeurant mentalement dépendant.
On peut posséder un droit sans avoir développé la conscience nécessaire pour l’exercer.
On peut recevoir l’indépendance sans acquérir la culture de l’indépendance.
Et l’on peut même finir par défendre soi-même l’autorité que quelqu’un d’autre exerce abusivement sur nous.
La servitude commence parfois dans la représentation que nous avons de nous-mêmes
J’ai résisté à cette opposition et poursuivi mes démarches auprès des administrations compétentes.
Mais l’incident avait déjà dépassé, dans mon esprit, la question foncière.
Je me suis demandé :
combien de fois faisons-nous collectivement la même chose ?
Combien de fois reconnaissons-nous à quelqu’un un pouvoir qu’il ne possède réellement que parce que nous acceptons de le lui reconnaître ?
Combien de fois transformons-nous une habitude en obligation ?
Une influence en autorité ?
Une dépendance en fatalité ?
Une faveur en droit de commandement ?
C’est alors que la question de la servitude prend une dimension psychologique et institutionnelle.
La domination extérieure devient particulièrement résistante lorsqu’elle trouve à l’intérieur de la société des comportements qui la rendent possible.
B. L’histoire de l’esclavage exige cependant de la précision
Il serait historiquement inexact d’affirmer que l’esclavage transatlantique aurait simplement été « voulu par les Africains » ou que les puissances esclavagistes étrangères n’en porteraient pas la responsabilité.
La réalité fut beaucoup plus complexe.
Des souverains, commerçants et intermédiaires africains participèrent effectivement à différents circuits de traite. Certaines structures politiques tirèrent profit de ce commerce. Mais d’autres sociétés furent attaquées, déstabilisées ou victimes de celui-ci ; certaines résistèrent également à la traite.
Reconnaître les complicités africaines ne doit donc jamais servir à effacer la responsabilité des acteurs qui ont acheté, transporté, exploité et juridiquement organisé l’asservissement d’êtres humains.
Mais reconnaître cette responsabilité ne devrait pas davantage nous interdire d’examiner lucidement les mécanismes internes qui ont facilité certaines formes de domination.
Une histoire adulte doit pouvoir regarder les deux réalités simultanément.
C. Le dominateur cherche toujours une porte d’entrée
C’est ici que l’histoire rejoint le présent.
La domination internationale ne fonctionne pas toujours par invasion.
Elle peut fonctionner par les intérêts.
Par les contrats.
Par l’endettement.
Par les dépendances technologiques.
Par les réseaux d’influence.
Par la corruption.
Par la faiblesse institutionnelle.
Par les rivalités internes.
Par l’absence de vision stratégique.
Et parfois simplement par l’incapacité d’une élite nationale à identifier les intérêts fondamentaux de son propre pays.
Les acteurs internationaux agissent naturellement selon leurs intérêts.
Ils observent nos institutions, nos dirigeants, nos faiblesses, nos divisions, nos besoins et nos rapports de force, puis adaptent leurs stratégies.
Pourquoi leur demanderions-nous d’agir prioritairement selon nos intérêts lorsque nous-mêmes ne savons pas toujours les défendre ?
Voilà peut-être l’une des grandes naïvetés de notre conception des relations internationales.
Les autres États n’ont pas pour première mission de développer le Congo. Cette responsabilité appartient d’abord aux Congolais.
D. De l’indépendance juridique à l’indépendance mentale
Nous avons obtenu l’indépendance politique.
Mais l’indépendance d’un État comporte plusieurs dimensions.
Il existe une indépendance juridique : posséder un territoire, une Constitution, un gouvernement et une reconnaissance internationale.
Mais il existe également une indépendance intellectuelle : savoir penser ses propres problèmes.
Une indépendance économique : disposer d’une capacité productive suffisante.
Une indépendance stratégique : savoir définir ses intérêts.
Une indépendance institutionnelle : disposer d’administrations capables de les défendre.
Et surtout une indépendance psychologique : cesser de considérer spontanément l’autre comme celui qui sait, décide, finance ou sauve.
Un peuple peut donc être souverain dans les textes tout en demeurant profondément dépendant dans ses réflexes.
C’est peut-être là que commence le véritable néocolonialisme : non pas seulement dans ce que les autres nous imposent, mais aussi dans ce que nous continuons à leur permettre de décider à notre place.
E. Notre problème n’est pas une infériorité ; c’est une démission possible de la conscience
Je refuse cependant d’en conclure que le Congolais serait naturellement idiot, inférieur ou condamné à la naïveté.
Ce serait remplacer une domination extérieure par une condamnation de nous-mêmes.
Notre problème n’est pas racial.
Il n’est pas génétique.
Il n’est pas une incapacité naturelle à comprendre.
Il est davantage institutionnel, éducatif, culturel et psychologique.
Lorsque des personnes instruites méconnaissent leurs propres droits, le problème devient préoccupant.
Lorsque les citoyens tolèrent durablement ce qu’ils condamnent quotidiennement, il faut interroger notre culture civique.
Lorsque l’accès à une fonction publique devient plus prestigieux que la création de valeur, il faut interroger nos incitations sociales.
Lorsque nous attendons systématiquement des solutions extérieures à des problèmes que nous avons nous-mêmes la capacité de résoudre, il faut interroger notre conception de la responsabilité.
La pauvreté la plus dangereuse n’est peut-être donc pas celle du portefeuille.
C’est celle qui conduit un être humain à renoncer à exercer une capacité qu’il possède.
F. Nous fabriquons parfois les puissances qui nous dominent
Voilà le paradoxe !
Nous dénonçons les politiciens, mais nous pouvons les glorifier lorsqu’ils distribuent quelques avantages.
Nous dénonçons la corruption, mais nous cherchons parfois nous-mêmes à contourner la règle lorsqu’elle devient contraignante.
Nous dénonçons l’ingérence étrangère, mais sollicitons continuellement l’arbitrage extérieur pour régler nos propres différends.
Nous réclamons la souveraineté économique, mais valorisons parfois davantage ce qui vient d’ailleurs que ce que nous produisons nous-mêmes.
Nous dénonçons notre dépendance tout en reproduisant quotidiennement les comportements qui l’entretiennent.
Il ne suffit donc pas de demander :
« Qui nous domine ? »
Il faut également avoir le courage de demander :
« Quels comportements, quelles institutions et quelles décisions rendent cette domination possible ? »
Cette seconde question est beaucoup plus inconfortable. Mais elle est aussi beaucoup plus utile. Car si toute notre situation provenait exclusivement des autres, nous serions condamnés à attendre leur changement.
Si une partie de nos difficultés dépend aussi de nous, alors une partie de la solution est immédiatement entre nos mains.
G. La domination est une relation
Voilà finalement la leçon que cette petite affaire de voisinage m’a inspirée.
Celui qui cherche à dominer porte pleinement la responsabilité de son comportement.
Mais la domination durable fonctionne rarement dans le vide. Elle recherche des relais, des faiblesses, des divisions, des intérêts convergents, des renoncements ou des consentements.
C’est pourquoi la liberté ne consiste pas seulement à chasser le dominateur.
Elle consiste à supprimer en nous et dans nos institutions les mécanismes qui permettent à la domination de revenir sous une autre forme.
Un peuple véritablement libre n’est pas celui auquel personne ne tente d’imposer sa volonté. Cela n’existe probablement pas. Un peuple libre est celui qui possède suffisamment de conscience, d’institutions, de connaissance et de confiance en lui-même pour reconnaître ses intérêts et défendre lucidement ses droits.
C’est pourquoi l’indépendance politique ne constitue jamais l’achèvement de la libération.
Elle n’en est que le commencement.
Après avoir libéré le territoire, il faut libérer les institutions.
Après les institutions, l’économie.
Après l’économie, la pensée.
Et peut-être le combat le plus difficile commence-t-il alors :
libérer l’homme de la servitude qu’il a fini par considérer lui-même comme normale.
Voilà pourquoi nous devons cesser de penser notre histoire uniquement en termes de bourreaux et de victimes. Non pour absoudre les bourreaux, ni pour culpabiliser les victimes, mais pour découvrir les mécanismes qui permettent à la domination de naître, de s’installer et de se reproduire. Car la véritable émancipation commence lorsque nous cessons simultanément d’accepter la domination et d’en fabriquer les conditions.
loucasalouma@yahoo.fr
