Par Lucas Alouma

L’intelligence suffit-elle à l’humanité pour assurer son progrès ?

Cette interrogation devient particulièrement importante à une époque où les capacités scientifiques et technologiques de l’homme progressent à une vitesse exceptionnelle, notamment avec l’avènement de l’intelligence artificielle.

Pour introduire cette réflexion, je voudrais rappeler une réponse de Pascal Lissouba à ce sujet. Avec la prudence du scientifique, il a refusé de réduire le développement à la seule intelligence. Avant de mobiliser les connaissances et les compétences d’un peuple, il faut, selon lui, savoir qui l’on est, déterminer ce que l’on veut devenir et définir la destination collective vers laquelle on souhaite conduire la société.
L’intelligence devient alors un instrument au service d’une finalité préalablement définie.

Cette réflexion du Prof Pascal Lissouba l’a conduit par ailleurs à une mise en garde essentielle sur la gouvernance en soutenant que les responsabilités publiques les plus élevées ne devraient pas être considérées comme des lieux d’apprentissage élémentaire du métier d’État. Elles exigent des personnes préparées, expérimentées, compétentes et suffisamment outillées pour comprendre la complexité des décisions dont dépend le destin collectif.

Mais à ce sujet, je voudrais aller plus loin.

À mes yeux, l’intelligence ne suffit pas.
Il faut distinguer l’intelligence de la sagesse.

L’intelligence donne la puissance ; la sagesse lui donne une direction

L’intelligence permet de comprendre, calculer, mémoriser, comparer, anticiper, inventer et résoudre des problèmes.
Elle peut être extraordinairement puissante.

Cependant, certaines capacités cognitives sont aussi observées, à des degrés divers, chez plusieurs espèces animales : apprentissage, mémoire, résolution de problèmes, communication ou utilisation d’outils.

De même aujourd’hui, les systèmes d’intelligence artificielle accomplissent également certaines tâches cognitives avec une rapidité et une capacité de traitement qui dépassent largement celles d’un individu humain.

Sur ce, une question se pose :
Que devons-nous faire de cette puissance ?

Voilà précisément le problème auquel l’intelligence, à elle seule, ne répond pas nécessairement.

On peut être suffisamment intelligent pour construire une centrale nucléaire et utiliser la même connaissance pour fabriquer une arme.

On peut maîtriser la génétique pour soigner ou pour chercher à dominer.

On peut maîtriser les données pour améliorer les services publics ou pour surveiller abusivement une population.

On peut construire une intelligence artificielle extraordinairement performante sans avoir résolu la question de la finalité pour laquelle elle sera utilisée.

L’intelligence répond principalement à la question :
Comment faire ?

La sagesse ajoute des interrogations plus fondamentales :

  • Pourquoi le faire ?
  • Pour qui ?
  • Jusqu’où ?
  • Est-ce juste ?
  • Quelles en seront les conséquences pour l’homme ?

C’est pourquoi une civilisation peut être extrêmement intelligente et néanmoins dangereuse.

Le progrès technique n’est pas automatiquement un progrès humain.

A. La sagesse comme gouvernement de l’intelligence

Dans la perspective spirituelle que je défends, la sagesse possède une dimension supérieure à la simple accumulation des connaissances.

Elle est cette faculté qui permet à l’être humain d’ordonner son intelligence vers le bien, la justice, la paix, la vérité et la préservation de la vie.

L’intelligence augmente nos possibilités.
La sagesse détermine lesquelles méritent d’être poursuivies.

L’intelligence peut conquérir.
La sagesse demande s’il faut conquérir.

L’intelligence peut accumuler.
La sagesse demande ce qu’il convient de partager.

L’intelligence peut exercer le pouvoir.
La sagesse apprend pourquoi et comment servir.

Voilà pourquoi la prospérité véritable d’une société ne dépend pas seulement du nombre de ses diplômés, de ses ingénieurs, de ses scientifiques ou de ses technologies. Elle dépend également de la qualité morale et spirituelle avec laquelle elle oriente ces capacités.

B. Le mystère de la vie

Cette réflexion nous conduit vers une réalité encore plus profonde : la vie elle-même.

L’homme a développé des connaissances extraordinaires sur les mécanismes du vivant. Il peut observer les cellules, séquencer des génomes, intervenir sur certains processus biologiques et prolonger la vie dans des situations autrefois désespérées.

Mais comprendre toujours davantage les mécanismes du vivant ne signifie pas avoir épuisé le mystère philosophique de la vie.

Nous savons de mieux en mieux décrire comment certains phénomènes vitaux fonctionnent.
La question de savoir pourquoi il existe quelque chose de vivant plutôt que rien, et quel sens ultime attribuer à cette existence, appartient à un autre registre : celui de la philosophie, de la métaphysique et de la foi.

C’est ici que ma lecture du récit biblique intervient.

Dans le récit de la Genèse, l’homme façonné à partir de la poussière devient vivant lorsque Dieu lui communique le souffle de vie. Au-delà des différentes interprétations théologiques possibles, cette image porte une intuition considérable : l’homme ne se réduit pas à la matière dont son corps est constitué.

La matière seule ne définit pas la totalité de sa vocation.
Il existe en lui une aspiration au sens, à la justice, à l’amour, à la vérité et à la transcendance.

C. L’homme instruit n’est pas nécessairement l’homme sage

Cette distinction permet également de comprendre une difficulté de nos sociétés.

Nous avons parfois cru que l’accumulation des connaissances produirait mécaniquement de meilleures sociétés.
Mais l’histoire démontre que des personnes hautement instruites peuvent participer à des systèmes profondément injustes.

La connaissance ne vaccine pas automatiquement contre l’avidité.
Le diplôme ne supprime pas l’égoïsme.
La technologie n’abolit pas la volonté de domination.
L’intelligence ne produit pas spontanément la justice.

Voilà pourquoi éduquer l’intelligence sans former le jugement et la conscience peut produire des hommes extrêmement compétents au service de finalités profondément destructrices.

La civilisation a donc besoin de deux mouvements simultanés : l’élévation de l’intelligence et l’élévation de la conscience.

D. Joseph : quand la sagesse rencontre la gouvernance

Le récit biblique de Joseph en Égypte constitue, à cet égard, une remarquable illustration symbolique.

Pharaon fait un rêve annonçant sept années d’abondance suivies de sept années de famine.

Des hommes instruits existent autour du pouvoir. Pourtant, Joseph se distingue non seulement par l’interprétation du rêve, mais surtout par sa capacité à transformer cette interprétation en politique préventive.

Il ne se contente pas de dire ce qui pourrait arriver.
Il propose ce qu’il faut faire, notamment :

– Produire.
– Prélever une partie des récoltes pendant les années d’abondance.
– Constituer des réserves.
– Organiser leur conservation.
– Préparer l’État pendant que les circonstances sont encore favorables.
– Puis utiliser ces réserves lorsque survient la crise.

Quelle remarquable leçon de gouvernance !

La sagesse apparaît ici comme la rencontre de plusieurs capacités : discernement, anticipation, connaissance, prudence et action.

Joseph n’est pas choisi simplement parce qu’il sait quelque chose.
Il est choisi parce qu’il comprend une situation et sait transformer cette compréhension en stratégie.

Voilà précisément ce que devrait rechercher tout État.

E. Le pouvoir devrait rechercher la sagesse

Un pays confronté à des problèmes complexes ne devrait pas seulement chercher des personnes célèbres, politiquement influentes ou titulaires de nombreux diplômes.

Il devrait rechercher les compétences capables de comprendre les problèmes et de proposer des solutions éprouvables.

La question fondamentale adressée à celui qui prétend servir l’État devrait donc être :
Qu’avez-vous compris que nous n’avons pas encore compris ?

Puis :
Que proposez-vous ?
Sur quelles connaissances fondez-vous cette proposition ?
Comment la mettre en œuvre ?
Comment mesurerons-nous ses résultats ?

La sagesse politique commence peut-être lorsque le pouvoir accepte que connaître ses limites est une force et qu’il recherche autour de lui ceux qui savent réellement.

F. Notre crise africaine est aussi une crise de finalité

Une partie de nos difficultés ne provient pas nécessairement d’un manque absolu d’intelligence.
L’Afrique possède des scientifiques, des ingénieurs, des économistes, des médecins, des philosophes, des entrepreneurs et d’innombrables talents.

La question est plutôt de savoir vers quelle finalité collective cette intelligence est orientée.

Nous avons hérité de nombreuses institutions, procédures administratives, systèmes scolaires et traditions intellectuelles. Nous avons également développé nos propres pratiques contemporaines. Mais nous devons encore accomplir un travail essentiel : examiner lucidement ce qui, dans cet héritage et dans nos propres constructions, sert véritablement l’homme et le développement.

La religion elle-même peut devenir insuffisante lorsqu’elle se réduit aux rites, aux slogans, à la recherche du miracle ou à l’autorité de personnages charismatiques sans produire davantage de justice, de responsabilité, de travail, d’amour du prochain et de respect de la vie.

Une société peut être extrêmement religieuse sans être suffisamment sage.
De même, elle peut compter de nombreux diplômés sans devenir une société de connaissance.

Notre défi est donc double : sortir à la fois de l’intellectualisme sans fécondité et de la religiosité sans transformation intérieure.

G. L’intelligence artificielle rend cette question urgente

L’avènement de l’intelligence artificielle donne à cette réflexion une dimension nouvelle.

Pour la première fois, l’humanité dispose de systèmes capables d’assister ou d’automatiser une partie croissante des activités intellectuelles : analyser des quantités considérables d’informations, produire des textes, programmer, traduire, modéliser et contribuer à la résolution de problèmes complexes.

Ces capacités continueront probablement d’évoluer.

Mais même une intelligence artificielle extrêmement performante ne résout pas automatiquement la question fondamentale :
Quelle humanité voulons-nous construire avec cette puissance ?

L’IA peut contribuer à optimiser un système.
Elle ne garantit pas que la finalité choisie soit juste.

Elle peut proposer des moyens.
Elle ne dispense pas l’humanité de déterminer les fins.

Plus notre intelligence technologique devient puissante, plus notre besoin de sagesse devient important.

Nous entrons peut-être ainsi dans une époque paradoxale :
l’humanité pourrait devenir extraordinairement puissante avant d’être suffisamment sage pour gouverner sa propre puissance.

Voilà l’un des grands dangers de notre siècle.

H. Deux dimensions de notre existence

Ma réflexion aboutit alors à une conception plus métaphysique de l’existence.

Nous appartenons incontestablement au monde matériel : notre corps naît, se développe, vieillit et meurt.
Mais l’être humain porte également une interrogation qui dépasse constamment la matière.

Pourquoi voulons-nous la justice, même lorsqu’elle nous coûte ?
Pourquoi cherchons-nous une vérité qui dépasse parfois notre intérêt ?
Pourquoi aspirons-nous à une paix parfaite que l’histoire ne nous a jamais durablement offerte ?
Pourquoi l’idée d’éternité traverse-t-elle les civilisations ?

La foi répond à ces questions en affirmant que l’homme possède une vocation qui dépasse son existence matérielle.

La science, quant à elle, ne peut ni confirmer ni réfuter à elle seule toutes ces propositions métaphysiques : elles appartiennent à un autre ordre d’interrogation.

Il faut donc éviter de demander à la science de devenir religion, comme il faut éviter de demander à la religion de remplacer la méthode scientifique.

L’intelligence explore le monde accessible à notre connaissance ; la sagesse interroge également le sens que nous donnons à cette connaissance.

I. De l’intelligence à la sagesse

La grande question de notre civilisation n’est désormais plus seulement de savoir jusqu’où l’intelligence humaine pourra aller, mais de nous demander si l’humanité deviendra suffisamment sage pour gouverner la puissance que cette intelligence met progressivement entre ses mains.

Car l’intelligence, aussi précieuse soit-elle, n’est qu’une condition nécessaire et non suffisante du progrès humain. Elle permet de comprendre, d’apprendre, d’inventer, d’anticiper et de transformer le monde. Mais elle ne détermine pas, à elle seule, la finalité vers laquelle cette puissance doit être orientée.

L’histoire et notre époque nous confrontent à ce paradoxe.

Nous pouvons accumuler les connaissances sans devenir meilleurs ; multiplier les technologies sans produire la paix ; accroître les richesses sans établir davantage de justice ; conquérir l’espace tout en demeurant incapables de vivre harmonieusement avec notre voisin. Nous pouvons même concevoir des machines aux capacités extraordinaires tout en restant démunis devant notre propre avidité, notre volonté de domination ou notre incapacité à maîtriser certains de nos désirs.

C’est précisément ici que se situe la frontière entre intelligence et sagesse.

L’intelligence nous donne la puissance d’agir ; la sagesse nous enseigne ce que nous devons en faire. L’une élargit le champ du possible ; l’autre nous aide à discerner ce qui est souhaitable. L’intelligence demande : Que pouvons-nous faire ? La sagesse ajoute : Devons-nous le faire ? Pourquoi ? Pour qui ? Jusqu’où ? Et au service de quelle finalité ?

Une civilisation peut donc devenir extraordinairement intelligente sans devenir véritablement sage. Et lorsque sa puissance scientifique, économique ou technologique grandit plus rapidement que sa capacité à la gouverner, ce qu’elle appelle progrès peut paradoxalement devenir une menace pour elle-même.

Le défi de notre temps ne consiste donc pas seulement à construire une humanité plus savante, plus performante ou technologiquement plus avancée. Il consiste surtout à former une humanité capable de donner une orientation juste à la puissance qu’elle acquiert.

Dans la perspective spirituelle que je défends, cette sagesse ne se réduit pas à l’accumulation des connaissances humaines. Elle renvoie à un ordre supérieur qui transcende les seules capacités matérielles et intellectuelles de l’homme. Elle nous oriente vers des réalités que notre monde recherche continuellement sans parvenir à les accomplir parfaitement : la justice, la paix, l’amour, l’harmonie, la vérité et le respect de la vie.

C’est pourquoi la quête du progrès devrait être accompagnée d’une quête plus profonde encore : celle de la sagesse.

Pour celui qui croit en Dieu, cette recherche implique de reconnaître que l’homme ne constitue pas lui-même la mesure ultime de toute chose. Sa connaissance, sa puissance et ses ambitions doivent être ordonnées à une finalité qui les dépasse.

C’est dans cette perspective que prend tout son sens l’affirmation biblique : « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. »

Cette crainte ne désigne pas une peur paralysante. Elle exprime plutôt la conscience de nos limites, l’humilité devant ce qui nous dépasse et la reconnaissance d’un ordre supérieur auquel notre liberté elle-même doit apprendre à se référer.

La véritable question n’est donc plus seulement de savoir jusqu’où nous pouvons aller, mais si nous savons où nous devons aller.

Car l’intelligence peut nous donner les moyens de parcourir une immense distance ; elle ne garantit pas que nous ayons choisi la bonne destination.

L’intelligence ouvre le champ des possibles ; la sagesse éclaire le chemin à choisir. C’est à leur juste articulation que se joue peut-être le véritable progrès de l’humanité.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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