Les FARDC en opérationsLes FARDC en opérations

PAR JOSE M. BAKIMA

Introduction

La guerre est généralement racontée à partir de ses acteurs visibles : les États qui déclarent, les armées qui combattent, les dirigeants qui décident, les territoires conquis ou perdus, les batailles remportées ou échouées. Ce récit n’est pas faux. Il est cependant incomplet.

Faire la guerre exige des hommes, des armes, des munitions, des transports, de l’énergie, des matières premières, des infrastructures, des crédits, des chaînes industrielles et logistiques. Derrière la force militaire existe donc une architecture matérielle de la puissance.

La question n’est dès lors plus seulement : qui fait la guerre ?

Il faut aussi demander :

Qui décide ? Qui finance ? Qui produit ? Qui fournit ? Qui transporte ? Qui supporte les coûts ? Qui bénéficie des transformations provoquées par la guerre ? Et que devient le rapport de puissance après la confrontation ?

Cette extension du regard ne revient pas à rechercher systématiquement un « intérêt caché » derrière chaque guerre. Elle impose au contraire de distinguer soigneusement les faits établis, les intérêts documentés, les corrélations, les interprétations et les hypothèses causales.

La guerre devient alors un objet privilégié d’intelligence du réel : elle confronte les ambitions déclarées aux capacités effectives, les représentations aux résistances, les récits aux résultats.

  1. MATÉRIELS

L’analyse porte sur plusieurs dimensions qui doivent être distinguées sans être séparées :

  • les ambitions politiques ;
  • les objectifs militaires ;
  • les décisions ;
  • les capacités matérielles ;
  • les ressources financières ;
  • les structures industrielles ;
  • les chaînes logistiques ;
  • les relations économiques et commerciales ;
  • les alliances et dépendances ;
  • les résultats militaires et politiques ;
  • la redistribution des coûts et des bénéfices ;
  • les récits produits pendant et après la guerre ;
  • les contre-récits qui contestent ces récits.

Cette approche permet d’éviter une confusion fondamentale : le décideur n’est pas nécessairement le financeur, le financeur n’est pas nécessairement le producteur, le producteur n’est pas nécessairement l’utilisateur de la force et aucun de ces acteurs n’est nécessairement le bénéficiaire final de la transformation produite par la guerre.

L’enquête doit donc suivre les relations entre ces fonctions.

  1. MÉTHODE

La méthode consiste à reconstruire la chaîne qui relie l’intention au résultat :

AMBITION → DÉCISION → FINANCEMENT → PRODUCTION → RESSOURCES → LOGISTIQUE → CAPACITÉ → FORCE → CONFRONTATION → RÉSULTAT → REDISTRIBUTION → NOUVEL ORDRE.

Cette chaîne n’est pas mécanique. À chaque étape interviennent les contraintes, les résistances, les erreurs, les incertitudes, les réactions de l’adversaire et les événements imprévus.

C’est ici que la pensée de Clausewitz demeure particulièrement féconde : la guerre ne peut être isolée de la politique qui lui donne son objectif. Mais l’objectif politique ne garantit jamais le résultat militaire. Entre la volonté et son accomplissement s’interposent la résistance de l’autre, la friction, l’incertitude et les limites propres aux moyens disponibles.

À cette lecture politique et stratégique s’ajoute une autre question, posée de manière particulièrement directe par Smedley D. Butler dans War Is a Racket : qui paie les factures et qui tire profit de l’entreprise de guerre ?

Ces deux interrogations ne se confondent pas.

Clausewitz conduit à rechercher la finalité politique de la guerre.

Butler conduit à examiner sa dimension matérielle, financière et économique.

La présente méthode les met en relation sans réduire l’une à l’autre.

III. RÉSULTATS

L’examen des guerres montre qu’un récit exclusivement militaire laisse hors champ une partie déterminante du phénomène.

Une armée ne combat pas avec une volonté abstraite. Elle combat avec une capacité produite et entretenue par un système.

D’où une seconde chaîne :

RESSOURCES → REVENUS → FINANCEMENT → PRODUCTION → APPROVISIONNEMENT → CAPACITÉ MILITAIRE → PUISSANCE EFFECTIVE.

Cette chaîne permet de poser des questions qui restent souvent périphériques dans les récits classiques :

  • quelle fiscalité finance l’effort de guerre ?
  • quelle dette le soutient ?
  • quelles banques et quels marchés interviennent ?
  • quelles industries produisent les équipements ?
  • quelles matières premières sont nécessaires ?
  • quelles routes commerciales et infrastructures assurent les flux ?
  • quels États fournissent crédits, armes, énergie ou nourriture ?
  • quels acteurs supportent effectivement les coûts ?
  • quels acteurs bénéficient des contrats, des marchés, des territoires ou du nouvel ordre créé par la guerre ?

La distinction essentielle est alors celle-ci : intérêt n’est pas causalité.

Qu’un acteur bénéficie d’une guerre ne démontre pas qu’il l’a provoquée.

Qu’un acteur possède un intérêt stratégique ne démontre pas qu’il ait pris la décision.

Qu’un secteur industriel prospère pendant une guerre ne signifie pas qu’il en soit l’instigateur.

L’analyse doit donc établir séparément : l’intérêt, la capacité, l’action, la responsabilité et le bénéfice.

  1. DISCUSSION : LA GUERRE COMME ÉPREUVE DU RÉEL

C’est ici que l’analyse dépasse le simple élargissement du récit militaire.

La guerre constitue une situation particulière parce qu’elle confronte brutalement les représentations aux contraintes du réel.

Un État peut se déclarer puissant : la guerre révèle ses capacités effectives.

Un gouvernement peut annoncer un objectif : la confrontation révèle ce qu’il peut réellement accomplir.

Une puissance peut proclamer son autonomie : la guerre révèle ses dépendances.

Une économie peut paraître solide : la durée de l’effort révèle sa capacité réelle à produire, financer et approvisionner.

Une victoire peut être proclamée : les conséquences territoriales, économiques, démographiques, diplomatiques et stratégiques permettent d’en mesurer les effets réels.

Ainsi, la guerre ne révèle pas seulement les ambitions ; elle révèle les rapports entre ambitions et capacités.

Mais elle fait davantage encore : elle transforme le système qu’elle met à l’épreuve.

On peut donc représenter le mouvement ainsi :

AMBITION → CONFRONTATION AU RÉEL → RÉSULTAT → TRANSFORMATION DES RAPPORTS DE PUISSANCE → NOUVELLES AMBITIONS.

Il ne s’agit pas d’une loi déterministe. Il s’agit d’une structure d’enquête permettant de suivre ce qui change et ce qui demeure.

La guerre devient alors un laboratoire particulièrement puissant pour étudier le rapport entre : ce qui est dit, ce qui est voulu, ce qui est possible, ce qui est fait et ce qui résulte effectivement de l’action.

  1. DU RÉCIT DE GUERRE À L’INTELLIGENCE DE LA GUERRE

Cette approche modifie la nature même du récit historique.

Le récit traditionnel tend à organiser les événements autour de personnages, de dates, de batailles et de décisions.

Le récit élargi cherche à reconstruire les relations qui rendent ces événements intelligibles.

Il ne demande pas seulement :

Qui a commencé ?

Il demande également :

Quelles tensions existaient avant la confrontation ?
Quels objectifs étaient poursuivis ?
Quelles capacités étaient disponibles ?
Qui rendait matériellement l’action possible ?
Quelles dépendances existaient ?
Quelles résistances ont modifié les plans ?
Quels résultats furent réellement obtenus ?
Qui supporta les coûts ?
Qui bénéficia des transformations ?
Quel nouvel ordre apparut ensuite ?

La guerre devient ainsi un objet d’intelligence, et non seulement un objet de narration.

Cela oblige également à traiter les récits et les contre-récits avec la même discipline.

Un récit officiel peut sélectionner certains faits.

Un contre-récit peut en révéler d’autres.

Mais le caractère « alternatif » d’un récit ne constitue pas en lui-même une preuve.

Les deux doivent être soumis à la même épreuve : source → fait établi → contexte → relation → interprétation → hypothèse → confrontation avec d’autres données → révision éventuelle.

  1. LA GUERRE COMME RÉVÉLATEUR ET TRANSFORMATEUR

Une proposition devient alors centrale : la guerre est un révélateur des rapports de puissance, mais elle est également un transformateur de ces rapports.

Elle révèle :

  • les ambitions ;
  • les capacités ;
  • les dépendances ;
  • les alliances ;
  • les intérêts ;
  • les vulnérabilités ;
  • les contraintes financières ;
  • les capacités industrielles ;
  • les limites logistiques ;
  • les représentations que les acteurs ont d’eux-mêmes et de leurs adversaires.

Mais elle transforme également :

  • les frontières ;
  • les économies ;
  • les institutions ;
  • les hiérarchies internationales ;
  • les dépendances ;
  • les technologies ;
  • les marchés ;
  • les mémoires ;
  • les récits ;
  • les ambitions futures.

C’est pourquoi l’étude d’une guerre ne peut s’arrêter au cessez-le-feu.

Le résultat d’une guerre devient une condition nouvelle pour les conflits ultérieurs.

VII. UNE GRAMMAIRE DE LECTURE DES GUERRES

L’ensemble permet de dégager une première grammaire analytique :

Dimension Question fondamentale
Réel Que s’est-il effectivement passé ?
Ambition Que voulait chaque acteur ?
Décision Qui a décidé et au nom de quoi ?
Finance Qui a financé ?
Production Qui a produit ?
Ressources Avec quelles matières, énergie et approvisionnements ?
Logistique Comment les moyens ont-ils circulé ?
Capacité Que pouvait réellement faire chaque acteur ?
Force Quelle puissance pouvait être effectivement mobilisée ?
Relations De quelles dépendances le système était-il constitué ?
Confrontation Comment les volontés se sont-elles rencontrées ?
Friction Qu’est-ce qui a empêché les plans de se réaliser comme prévu ?
Résultat Qu’est-ce qui a effectivement été obtenu ?
Coût Qui a supporté les pertes et les charges ?
Bénéfice Qui a bénéficié des transformations ?
Redistribution Comment les ressources et les positions ont-elles changé ?
Ordre Quel nouvel équilibre s’est constitué ?
Récit Comment les événements ont-ils été présentés ?
Contre-récit Quelles interprétations concurrentes ont émergé ?
Vérification Qu’est-ce que les sources permettent réellement d’établir ?

Cette grammaire ne fournit pas automatiquement la réponse.

Elle empêche surtout de réduire prématurément la question.

 

VIII. DE L’INTELLIGENCE DE LA GUERRE À L’INTELLIGENCE DU RÉEL

C’est peut-être ici que se trouve le résultat le plus général de cette recherche.

Nous sommes partis du récit des guerres contemporaines. L’examen des événements a conduit vers les guerres antérieures, les transformations de l’ordre international, les ambitions politiques, les moyens militaires, puis vers la finance, l’industrie, les ressources, les intérêts, les récits et les contre-récits.

Ce cheminement révèle que la guerre n’est pas un objet isolé.

Elle constitue un terrain d’épreuve d’une méthode plus générale d’intelligence du réel.

Cette méthode repose sur une exigence simple : ne pas confondre ce qui est dit avec ce qui est; ne pas confondre ce qui est voulu avec ce qui est possible ; ne pas confondre ce qui est possible avec ce qui est réalisé ; ne pas confondre le bénéfice avec la causalité ; et ne pas confondre le récit du résultat avec le résultat lui-même.

Le réel n’est donc pas seulement la matière à partir de laquelle la pensée construit son interprétation.

Le réel est l’épreuve de la pensée.

Une analyse qui ne peut être corrigée par les faits cesse progressivement d’être une méthode d’intelligence pour devenir une construction autoréférentielle.

À l’inverse, une véritable intelligence du réel doit contenir en elle la possibilité de découvrir qu’elle s’est trompée.

Conclusion

Élargir le récit de guerre ne signifie pas remplacer l’histoire militaire par une histoire économique, financière ou géopolitique.

Il s’agit de relier ce que les récits séparent.

La guerre est simultanément politique, militaire, financière, industrielle, économique, logistique, sociale, diplomatique et narrative. Ces dimensions ne sont ni identiques ni interchangeables. Elles deviennent intelligibles lorsqu’on étudie leurs relations.

Clausewitz rappelle que la guerre doit être rapportée à la politique et à ses objectifs.

Butler oblige à regarder derrière la force militaire : ceux qui paient, produisent et bénéficient.

L’épreuve historique impose ensuite une troisième exigence : confronter les ambitions, les moyens et les récits aux résultats effectivement produits.

La question ultime n’est donc plus seulement :

« Qui a gagné la guerre ? »

Elle devient :

« Quelles ambitions ont rencontré quelles capacités, dans quelles relations, avec quels moyens, sous quelles contraintes, pour produire quels résultats et transformer quel ordre ? »

C’est à partir de cette question que le récit de guerre peut devenir une véritable intelligence de la guerre.

Et c’est à partir de l’intelligence de la guerre qu’apparaît une exigence plus vaste : comprendre le réel comme un système de relations, d’actions, de capacités, de résistances et de transformations, toujours soumis à l’épreuve des faits.

Le chemin parcouru conduit ainsi d’une histoire des guerres à une question plus fondamentale : comment penser et décider lorsque le réel résiste aux récits que nous construisons sur lui ?

C’est là que commence la véritable grammaire de l’intelligence du réel.

 

By amedee

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