Jo SekimonyoJo Sekimonyo

Après l’annonce de la sortie de la République démocratique du Congo de la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI), Finances & Entreprises a approché l’Économiste politique Jo Sekimonyo pour en savoir un peu plus sur comment Kinshasa a été blacklisté par le gendarme de la finance internationale et qu’est-ce qui a changé avec cette sortie. Jo Sekimonyo est d’avis que la RDC a accompli un travail institutionnel réel qui a milité pour sa sortie de cette liste grise. Cependant, il souligne que si la crédibilité internationale se gagne progressivement, ses retombées économiques restent à construire. Il rappelle néanmoins que le Congo Kinshasa reste depuis mars 2023 sur la liste des pays tiers à haut risque de l’Union européenne qui impose depuis des obligations de vigilance renforcée aux établissements concernés. Tout aussi, cet Économiste politique fait remarquer le décalage entre les exigences de la finance internationale et le fonctionnement quotidien de  l’économie où une grande partie des échanges s’effectue encore hors des banques. Interview 

Finances & Entreprises : On parle beaucoup du GAFI depuis la sortie de la RDC de sa liste grise. Pourtant, peu de Congolais connaissent réellement cette institution. Qui est ce fameux gendarme de la finance internationale et jusqu’où s’étend son pouvoir ?

Jo Sekimonyo : Le GAFI, c’est un peu le gendarme de la finance mondiale, sans uniforme, sans policiers et sans prisons. Pourtant, ses décisions font réfléchir jusqu’aux banquiers les plus puissants. Créé en 1989 à l’initiative du G7, cet organisme intergouvernemental installé à Paris compte aujourd’hui 40 membres. Ses recommandations, appliquées comme référence dans plus de 200 pays et juridictions, encadrent la lutte contre le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme et celui de la prolifération des armes de destruction massive.

À Kinshasa, le GAFI ne signe aucun décret. À Londres, New York ou Francfort, ses évaluations sont pourtant prises très au sérieux. Son autorité repose moins sur un pouvoir de sanction directe que sur sa capacité à influencer la réputation financière des États. Dans la finance internationale, la réputation a un prix. Lorsqu’un pays est signalé pour des défaillances dans la surveillance de ses circuits financiers, les banques étrangères réexaminent leurs relations avec lui. Certaines réclament davantage de garanties, multiplient les vérifications ou réduisent leur exposition. Une simple classification finit ainsi par peser sur des opérations commerciales parfaitement légales.

Le GAFI n’ordonne pas aux banques de fermer leurs portes à un pays inscrit sur sa liste grise. Il influence néanmoins la manière avec laquelle elles évaluent les risques. C’est toute la singularité de cette institution. Elle exerce une influence considérable sur la circulation internationale des capitaux sans administrer elle-même ces capitaux. Il existe aussi une dimension politique rarement évoquée. Les principales normes de surveillance financière sont élaborées au sein d’un cercle relativement restreint, historiquement dominé par les grandes puissances économiques, puis deviennent des références pour la quasi-totalité du monde. Leur contribution à la lutte contre les flux criminels est indiscutable. Leur application ne garantit cependant ni l’intégrité des dirigeants, ni la bonne gestion des ressources publiques, ni le développement économique. Le GAFI vérifie si un pays sait surveiller l’argent qui circule, pas sa capacité à transformer cet argent en prospérité pour sa population.

Finances & Entreprises : En octobre 2022, la RDC s’est retrouvée sur la liste grise du GAFI. Comment en est-elle arrivée là et que signifie concrètement cette mise sous surveillance renforcée ?

Jo Sekimonyo : La RDC n’a pas été épinglée parce que l’argent sale serait une spécialité congolaise. Le blanchiment traverse toutes les places financières, y compris les plus prestigieuses. Ce que le GAFI reprochait à Kinshasa, c’était surtout de manquer d’instruments efficaces pour suivre la piste de cet argent. L’évaluation nationale des risques était inachevée, la Cellule nationale des renseignements financiers (CENAREF) manquait de capacités opérationnelles et la surveillance de certaines activités économiques présentait de sérieuses lacunes. Les enquêtes et les sanctions financières souffraient également d’insuffisances.

En clair, il ne suffisait plus d’afficher une volonté de combattre les flux illicites. Encore fallait-il savoir les détecter, identifier leurs véritables bénéficiaires et donner une suite judiciaire aux affaires suspectes.Se retrouver sur la liste grise ne signifiait pas être banni de la finance mondiale. La RDC conservait ses relations bancaires internationales, sous une surveillance accrue et avec des réformes à accomplir. Seulement, dans le monde financier, une réputation dégradée se traduit rapidement en formalités supplémentaires.

Les banques étrangères réévaluent leurs risques, réclament davantage de justificatifs et examinent plus attentivement certaines transactions. En mars 2023, l’Union européenne a également inscrit la RDC sur sa liste des pays tiers à haut risque, imposant des obligations de vigilance renforcée aux établissements concernés. Même les opérations parfaitement légales se retrouvent prises dans cette mécanique de vérification. Pour une entreprise congolaise déjà confrontée aux difficultés du commerce international, chaque contrôle supplémentaire représente du temps et parfois de l’argent.

Gardons toutefois le sens des proportions. La liste grise n’a inventé ni la faiblesse du crédit bancaire, ni la faible bancarisation, ni la prédominance des espèces dans l’économie congolaise. Ces réalités précédaient largement octobre 2022, et aucune estimation suffisamment solide ne permet de chiffrer le coût global de cette inscription. Ce qui retient davantage mon attention, c’est le décalage entre les exigences de la finance internationale et le fonctionnement quotidien de notre économie. On perfectionne la traçabilité des transactions bancaires dans un pays où une grande partie des échanges s’effectue encore hors des banques. Le contrôle financier gagne en sophistication, sans nécessairement gagner en portée. Surveiller plus rigoureusement l’argent qui entre dans le système bancaire ne suffit pas à rendre visible celui qui circule toujours à l’extérieur.

Finances & Entreprises : Après quatre ans sur la liste grise, la RDC en est enfin sortie le 30 octobre 2026. Qu’est-ce qui a changé pour convaincre le GAFI, qu’est-ce que cette décision change réellement pour l’économie congolaise et comment éviter un retour à la case départ ?

Jo Sekimonyo : Quatre ans pour sortir d’une liste, quelques lignes pour annoncer la nouvelle. La RDC a néanmoins accompli un travail institutionnel réel. L’évaluation nationale des risques a été achevée, la CENAREF renforcée, la surveillance financière élargie et les dispositifs d’enquête améliorés. Le GAFI a vérifié ces avancées sur le terrain avant de donner son feu vert. Une reconnaissance méritée, à apprécier pour ce qu’elle représente. Le GAFI a validé les progrès du contrôle financier congolais, sans délivrer un certificat de bonne gouvernance à Kinshasa.

Sur le plan économique, cette sortie ne signifie pas que les banques étrangères vont soudainement ouvrir leurs coffres. Elle améliore la réputation du pays, sans garantir davantage de crédit, des transferts moins coûteux ou de nouveaux investissements. Chaque établissement conserve ses propres critères de risque. La RDC figure également sur la liste européenne des pays tiers à haut risque, soumise à une procédure distincte. Paris vient de retirer son carton gris, Bruxelles n’a pas encore changé le sien. La crédibilité internationale se gagne progressivement, et ses retombées économiques restent à construire.

Ce qui m’intéresse davantage, c’est une richesse démographique considérable enfermée dans une économie de pauvreté extrême, de chômage, de sous-emploi et de salaires dérisoires. Le secteur financier reste rudimentaire, le crédit productif marginal et l’architecture monétaire insuffisamment structurée pour transformer les ressources disponibles en capacités humaines et productives. Une population jeune et nombreuse représente un potentiel extraordinaire, encore faut-il lui donner les moyens de produire, d’innover et de vivre dignement de son travail. La RDC vient de réussir un examen de surveillance financière internationale. Le véritable examen économique reste celui d’une architecture monétaire capable de faire de millions de Congolais autre chose que des consommateurs à faibles revenus et des travailleurs de subsistance.

By amedee

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