Luc AloumaLuc Alouma

Pour une refondation de notre psychologie du pouvoir et de la vocation politique

Par Lucas Alouma

I. Disons les choses, même si elles ne sont pas entendues

Disons quand même les choses, même si elles ne sont pas suivies d’effet. Car le silence des intellectuels devant les dérives de leur société serait une forme de renoncement à leur responsabilité historique.

Il arrive un moment dans la vie d’une nation où l’accumulation des échecs impose de dépasser les explications superficielles pour rechercher les causes profondes de son incapacité à progresser.
La République démocratique du Congo se trouve, à mes yeux, devant cette exigence.

Après plusieurs décennies d’indépendance, de crises politiques, de conflits armés, de paupérisation, de dégradation institutionnelle et d’insuffisances persistantes dans l’organisation du développement, nous devons avoir le courage de poser une question aussi fondamentale que dérangeante :

Quel est réellement le problème du Congo ?

Pourquoi un pays doté d’immenses ressources naturelles, d’un potentiel agricole considérable, d’une population entreprenante et de nombreuses compétences intellectuelles peine-t-il autant à transformer ces atouts en prospérité collective ?

Pourquoi les changements de régimes ne produisent-ils pas les transformations structurelles attendues ?

Pourquoi les alternances politiques ne s’accompagnent-elles pas nécessairement d’une amélioration durable des institutions ?

Pourquoi les gouvernants changent-ils tandis que les pratiques qui entretiennent le sous-développement semblent se reproduire ?

Pourquoi, enfin, le pouvoir politique continue-t-il d’attirer tant de convoitises alors que ses résultats économiques et sociaux demeurent si insuffisants ?

Je considère que ces interrogations ne peuvent être résolues par la seule dénonciation de la corruption, de l’ingérence étrangère ou de l’incompétence administrative.
Ces phénomènes sont réels et méritent d’être combattus. Mais ils pourraient être, pour une part importante, les manifestations d’un mal plus profond.

Ce mal réside dans l’idée que nous nous faisons du pouvoir politique, de sa finalité et des avantages que nous estimons légitime d’en tirer.

II. La dimension culturelle du développement : ce que nous refusons souvent d’examiner

Je me souviens d’une réflexion attribuée à Axelle Kabou, reprise dans les enseignements du regretté professeur Nyembo Shabani.
En observant les contradictions persistantes du développement africain, cette auteure invitait à s’interroger sur les représentations, les attitudes et les comportements qui peuvent contribuer à entretenir le sous-développement.
La question était provocatrice, mais son intérêt intellectuel résidait dans la volonté d’aller au-delà des seules explications économiques et historiques.

Le professeur Nyembo Shabani y trouvait matière à approfondir la dimension culturelle du développement. Car le développement n’est pas seulement une question de capitaux, de ressources naturelles, d’infrastructures ou de technologies.
Il dépend également de la manière dont une société conçoit le travail, l’autorité, la responsabilité, la richesse, le temps et l’avenir.

Une société peut disposer d’importantes ressources sans parvenir à les organiser efficacement.

Elle peut former de nombreux diplômés sans développer suffisamment ses capacités productives.

Elle peut multiplier les institutions sans construire une véritable culture institutionnelle.

Elle peut adopter des constitutions démocratiques tout en conservant des comportements profondément patrimoniaux dans l’exercice du pouvoir.

Ce constat ne signifie nullement que les Africains souffriraient d’une quelconque incapacité intellectuelle ou culturelle naturelle.
Il signifie que certaines représentations sociales et certains mécanismes institutionnels peuvent devenir des obstacles au progrès lorsqu’ils encouragent des comportements contraires aux exigences du développement.

Le sous-développement n’est pas une identité africaine. Il peut cependant être entretenu par des pratiques et des conceptions du pouvoir que nos sociétés ont la responsabilité de transformer.

III. Je voudrais nommer le mal : la déformation de notre conception du pouvoir

Pour ma part, je voudrais identifier plus précisément l’un des mécanismes qui me paraissent déterminants.
Je l’appellerai la déformation de la vocation politique par la recherche de l’enrichissement personnel.

Il s’agit d’une inversion de la finalité du pouvoir.
Au lieu de considérer la politique comme une responsabilité temporaire au service de la collectivité, certains acteurs la perçoivent comme une profession destinée à garantir leur confort matériel, leur ascension sociale et leur sécurité économique.

Le pouvoir devient un emploi.
La nomination devient une promotion.
La fonction devient une source de revenus.
Le mandat devient un patrimoine.
Et la conservation de l’autorité devient une nécessité personnelle.

Cette manière de concevoir la politique modifie profondément le comportement des dirigeants.
Celui qui accède au pouvoir pour accomplir une mission s’interroge d’abord sur les résultats qu’il doit produire.
Celui qui y accède principalement pour améliorer sa situation matérielle s’interroge d’abord sur les avantages qu’il peut obtenir et sur les moyens de les conserver.

Dans le premier cas, le pouvoir est un instrument.
Dans le second, il devient une finalité.

Voilà, à mes yeux, l’une des inversions psychologiques les plus destructrices de notre gouvernance : nous avons progressivement transformé le service de l’État en une possibilité de se servir de l’État.

IV. La politique est une vocation avant d’être une fonction

Il faut revenir à l’essence même de la politique.
La politique est l’art d’organiser la cité, de rechercher le bien commun, d’arbitrer les intérêts contradictoires et de créer les conditions permettant à une société de vivre dans la paix, la justice et la prospérité.
Elle constitue donc une responsabilité qui dépasse les intérêts particuliers de ceux qui l’exercent.
En ce sens, elle possède une dimension vocationnelle.

On devrait entrer en politique parce qu’on porte une vision.
Parce qu’on comprend certains problèmes de la société.
Parce qu’on estime disposer de compétences utiles à leur résolution.
Parce qu’on accepte de consacrer une partie de son existence à une œuvre collective.
Et parce qu’on est disposé à répondre publiquement de ses décisions.

Cette vocation peut se traduire par un mandat électif, une nomination ou une autre responsabilité prévue par les institutions. Mais le mandat n’est pas la vocation. Il n’en est que l’expression temporaire.

La vocation politique précède l’accès au pouvoir ; elle ne devrait pas naître de la découverte des privilèges attachés à une fonction.

Un homme ou une femme peut servir son pays sans être ministre, député, gouverneur ou président.
Il peut le faire par la recherche scientifique, l’enseignement, l’entrepreneuriat, l’engagement associatif ou la contribution au débat public.
La fonction politique n’est donc pas la seule voie du service national. Elle est une responsabilité particulière, assortie de pouvoirs exceptionnels, qui exige précisément une conscience accrue de ses limites.

V. La différence fondamentale entre travail professionnel et mission politique

Je voudrais ici introduire une distinction qui me paraît essentielle.
Dans l’organisation économique moderne, le travail salarié repose généralement sur une relation contractuelle.
Une personne met ses compétences et son temps à la disposition d’un employeur ou d’une institution, en contrepartie d’une rémunération destinée notamment à assurer sa subsistance.
Cette relation est légitime. Elle constitue l’un des fondements de l’économie moderne.

La fonction politique répond à une logique différente.
Un mandat électif ou une haute responsabilité gouvernementale n’est pas seulement une prestation professionnelle.
Il s’agit d’une mission d’intérêt général, limitée dans son objet, encadrée par le droit et soumise à une responsabilité publique particulière.

Cette distinction ne signifie pas que les responsables politiques ne travaillent pas.
Ils peuvent, au contraire, exercer des charges particulièrement exigeantes.
Elle ne signifie pas non plus qu’ils devraient être privés de rémunération ou de protection sociale.
Une rémunération raisonnable est nécessaire pour permettre l’exercice indépendant des fonctions, éviter que seules les personnes fortunées puissent accéder aux responsabilités et limiter certaines incitations à la corruption.
Il existe d’ailleurs, selon les pays et les fonctions, des régimes légaux d’indemnisation, de pension ou de protection sociale pour d’anciens responsables publics.

La véritable différence se situe ailleurs.
Le travail professionnel trouve une partie de sa justification dans la rémunération qu’il procure ; la mission politique trouve sa justification première dans l’intérêt général qu’elle doit servir.
Autrement dit, la rémunération politique est légitime lorsqu’elle permet l’accomplissement de la mission.
Elle devient problématique lorsqu’elle constitue la raison principale pour laquelle cette mission est recherchée.

VI. Le missionnaire politique et le carriériste du pouvoir

Je voudrais distinguer deux figures.
La première est celle du responsable politique animé par une vocation.
Il entre en fonction avec une idée de ce qu’il souhaite transformer.
Il accepte les contraintes de sa responsabilité.
Il recherche les compétences nécessaires.
Il mesure les conséquences de ses décisions.
Il considère la durée de son mandat comme une occasion limitée de produire des résultats.
Et il se prépare à quitter ses fonctions lorsque son mandat prend fin.

La seconde figure est celle du carriériste du pouvoir.
Pour lui, la fonction politique constitue d’abord une position sociale à conquérir et à préserver.
Il peut changer de discours, de parti, d’alliance ou de conviction selon les possibilités de nomination.
Il accorde une importance considérable aux avantages matériels.
Il redoute la perte de sa fonction davantage que l’échec de sa mission.
Et il peut considérer la sortie du pouvoir comme une catastrophe personnelle.

Cette distinction n’oppose pas mécaniquement les professionnels expérimentés aux nouveaux venus.
Une longue carrière politique peut être honorable lorsqu’elle est fondée sur la compétence, l’intégrité et les résultats.
Inversement, une personne qui exerce une fonction pour la première fois peut déjà adopter des comportements de prédation.

Le véritable problème n’est donc pas la durée d’une carrière politique. C’est la transformation de cette carrière en stratégie d’appropriation des ressources publiques.

VII. Lorsque le pouvoir devient un moyen de subsistance, sa conservation devient obsessionnelle

C’est ici que se trouve, selon moi, l’un des mécanismes psychologiques les plus dangereux.
Lorsqu’un responsable politique organise son niveau de vie autour des avantages exceptionnels de sa fonction, il développe progressivement une dépendance matérielle au pouvoir.
Sa résidence dépend du pouvoir.
Ses déplacements dépendent du pouvoir.
Son entourage dépend du pouvoir.
Son prestige dépend du pouvoir.
Parfois même, les revenus et les attentes de tout un réseau familial ou politique dépendent de sa présence dans les institutions.

La perte de la fonction n’est alors plus perçue comme la fin normale d’une mission.
Elle devient une menace existentielle.
Le responsable peut être tenté de mobiliser tous les moyens disponibles pour éviter cette situation.
Il cherche à prolonger son mandat.
Il multiplie les alliances de circonstance.
Il s’entoure de personnes qui garantissent sa position.
Il résiste aux mécanismes de contrôle.
Il interprète la critique comme une agression.
Et il peut finir par confondre la stabilité de l’État avec sa propre permanence au pouvoir.

Lorsque la survie matérielle d’un dirigeant dépend de la conservation de sa fonction, l’intérêt personnel risque d’entrer en conflit permanent avec l’intérêt national.
C’est pourquoi la psychologie du pouvoir doit devenir un objet central de notre réflexion sur la gouvernance.

VIII. L’opulence politique : un renversement de nos valeurs sociales

Dans une société confrontée à une pauvreté importante, le contraste entre les conditions de vie de la population et le train de vie de certains responsables publics peut devenir particulièrement choquant. Mais ce contraste produit également des effets culturels.

Lorsque les citoyens observent que l’accès aux fonctions politiques permet une ascension matérielle spectaculaire, ils peuvent progressivement associer la réussite personnelle à la proximité du pouvoir.
La politique devient alors un idéal de promotion sociale.
Les jeunes rêvent de devenir ministres plutôt que chercheurs.
Les diplômés recherchent des nominations plutôt que des occasions d’entreprendre.
Les militants attendent des récompenses.
Les partis deviennent des réseaux de placement.
Et les fonctions publiques sont perçues comme des possibilités d’accumulation privée.

Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les jeunes ou tous les responsables politiques partagent ces comportements. Mais la normalisation de l’opulence institutionnelle peut déformer profondément les aspirations collectives.

Une société qui admire davantage les avantages du pouvoir que les résultats de la production risque de détourner ses intelligences de la création de richesse.

Le développement exige pourtant une hiérarchie différente des valeurs.
Il doit récompenser l’innovation.
Le travail productif.
La recherche.
L’entrepreneuriat.
L’intégrité.
Et le service public efficace.

IX. Pourquoi les institutions doivent rendre la prédation difficile

Il serait simpliste de prétendre que ces dérives seraient exclusivement africaines.
La corruption, le clientélisme, les conflits d’intérêts et l’abus de pouvoir existent sur tous les continents.
La différence réside notamment dans la capacité des institutions à prévenir, détecter et sanctionner ces comportements.

Là où les mécanismes de contrôle sont solides, les responsables politiques rencontrent davantage d’obstacles à l’appropriation des ressources publiques.
Les déclarations de patrimoine peuvent être contrôlées.
Les dépenses publiques peuvent être auditées.
Les conflits d’intérêts peuvent être sanctionnés.
Les marchés publics peuvent être contestés.
Les médias peuvent enquêter.
Les juridictions peuvent exercer leur autorité.
Et les citoyens peuvent demander des comptes.

Aucun système n’est parfait. Mais une démocratie institutionnellement solide ne devrait pas dépendre uniquement de la vertu personnelle de ses dirigeants.

La bonne gouvernance commence lorsque les institutions rendent le comportement responsable plus facile et la prédation plus difficile.
C’est précisément cette transformation que nous devons rechercher.

X. Le paradoxe historique congolais : deux périodes, des finalités et des résultats différents

Je voudrais maintenant introduire une comparaison historique qui mérite réflexion.
La période coloniale belge et la période postérieure à l’indépendance couvrent aujourd’hui des durées qui permettent de poser une question sur la continuité de l’investissement, l’entretien des infrastructures et la construction des capacités de l’État.

Le Congo belge a commencé en 1908 et l’’indépendance est intervenue le 30 juin 1960. Soit 58 ans de souveraineté belge et 66 ans de souveraineté congolaise.
Comment expliquer que les administrations coloniales aient pu développer certaines infrastructures économiques et administratives, tandis que l’État indépendant a souvent éprouvé des difficultés à les entretenir, à les moderniser et à en construire de nouvelles à la hauteur des besoins nationaux ?

Cette question ne doit pas conduire à idéaliser la colonisation. Le système colonial était fondé sur une domination politique étrangère, des inégalités structurelles, des violences et une exploitation des ressources au profit d’intérêts extérieurs.
Les infrastructures réalisées répondaient largement aux besoins de l’administration coloniale et de l’économie extractive.
Elles ne constituaient pas, à elles seules, la preuve d’un développement équitable des populations congolaises.
La colonisation a également laissé de profondes faiblesses, notamment dans la préparation des Congolais à exercer les plus hautes responsabilités politiques et administratives.
Il faut donc rejeter toute nostalgie qui présenterait ce système comme un modèle de justice ou de souveraineté.

Mais nous devons aussi examiner, sans complaisance, les insuffisances de notre propre gestion après l’indépendance.
Reconnaître les violences et les limites du système colonial ne nous dispense pas d’évaluer les responsabilités des gouvernances qui lui ont succédé.

XI. La différence entre exploiter un territoire et construire une nation

L’administration coloniale a organisé une partie importante de l’économie congolaise autour de l’exploitation des ressources et de leur acheminement vers les marchés extérieurs.
Cette organisation supposait des infrastructures, des administrations, des entreprises et des investissements.
Mais sa finalité principale n’était pas la souveraineté économique des Congolais. Elle était largement orientée vers les intérêts du système colonial.

L’indépendance aurait dû permettre de transformer cette organisation économique en un véritable projet national.

Il ne suffisait plus d’extraire des ressources.
Il fallait construire une économie productive au service des citoyens.

Il ne suffisait plus d’administrer un territoire.
Il fallait développer les capacités d’un État souverain.

Il ne suffisait plus de disposer d’infrastructures héritées.
Il fallait les entretenir, les adapter et les étendre.

Il ne suffisait plus de percevoir des recettes publiques.
Il fallait les convertir en investissements et en services collectifs.

Or notre histoire postcoloniale a connu des périodes de crise, de mauvaise gestion, de conflits et de désorganisation qui ont compromis une partie de cette transformation.

La question essentielle devient donc la suivante :
Pourquoi la souveraineté politique n’a-t-elle pas été suffisamment accompagnée d’une souveraineté productive, institutionnelle et technologique ?

Je considère que notre conception du pouvoir apporte une partie importante de la réponse.

XII. Nous avons hérité d’un État à transformer, mais nous avons parfois préféré en exploiter les avantages

L’indépendance ne devait pas seulement permettre aux Congolais d’occuper les fonctions autrefois détenues par les administrateurs coloniaux.
Elle devait transformer la finalité même de l’État.

Les institutions ne devaient plus servir une puissance étrangère.
Elles devaient servir la population congolaise.

Les recettes publiques ne devaient plus principalement soutenir une économie de domination.
Elles devaient financer la construction nationale.

L’autorité ne devait plus être exercée au nom d’un pouvoir extérieur.
Elle devait être fondée sur la souveraineté populaire.

Mais cette transformation exigeait un changement profond de culture politique.
Il fallait passer de l’administration d’un territoire à la construction d’une nation.
De l’extraction à la production.
De la domination à la responsabilité.
Du privilège à la mission.

Or, dans certaines pratiques, nous avons conservé une conception patrimoniale de l’autorité.
La fonction publique est parfois devenue un moyen de distribution de faveurs.
Le pouvoir, un instrument de promotion personnelle.
Les ressources nationales, un objet de compétition entre réseaux.
Et la politique, une activité dont la rentabilité individuelle peut primer sur les résultats collectifs.

Nous avons conquis la souveraineté politique, mais nous n’avons pas toujours suffisamment transformé la psychologie du pouvoir héritée d’une part des systèmes de domination et d’autre part, de notre incapacité intellectuelle à assimiler les vertus du pouvoir moderne.

XIII. Le développement exige une autre économie du pouvoir

Je voudrais introduire ici une notion qui me paraît particulièrement importante : l’économie du pouvoir politique.

Toute société organise des incitations. Elle récompense certains comportements et en décourage d’autres.
Lorsque les fonctions politiques procurent des avantages disproportionnés, faiblement contrôlés et déconnectés des résultats, elles attirent naturellement des acteurs motivés par ces avantages.

Lorsque les responsabilités publiques sont encadrées par des obligations strictes, des contrôles effectifs et une rémunération transparente, elles peuvent davantage favoriser les personnes disposées à servir.

Il ne suffit donc pas de demander aux dirigeants d’être honnêtes.
Il faut modifier les conditions institutionnelles qui rendent l’enrichissement politique attractif.

Il faut notamment clarifier les rémunérations.
Limiter les privilèges injustifiés.
Contrôler les avantages en nature.
Prévenir les conflits d’intérêts.
Vérifier les patrimoines lorsque la loi le prévoit.
Renforcer les audits.
Et rendre les sanctions effectives en cas d’abus établis.

Une République qui rémunère excessivement le pouvoir tout en rémunérant insuffisamment la production risque de fabriquer davantage de candidats aux fonctions politiques que de bâtisseurs de richesse nationale.
Voilà une contradiction que nous devons corriger.

XIV. La fonction politique doit redevenir temporaire, responsable et orientée vers des résultats

Si la politique est une mission, son exercice doit être organisé en conséquence.
Chaque responsable devrait connaître les objectifs précis qui lui sont assignés.
Chaque gouvernement devrait disposer d’un programme cohérent.
Chaque ministre devrait pouvoir présenter des résultats vérifiables.
Chaque mandataire public devrait être soumis à des obligations de performance et de conformité.
Chaque institution devrait rendre compte de l’utilisation des ressources publiques.
Et chaque titulaire d’une fonction devrait accepter que celle-ci puisse prendre fin conformément aux règles applicables.

La sortie du pouvoir ne devrait pas être vécue comme une déchéance personnelle.
Elle devrait constituer une étape normale de la vie républicaine.
Un ancien ministre peut redevenir enseignant.
Un ancien député peut retourner à son entreprise.
Un ancien gouverneur peut reprendre ses activités professionnelles.
Un ancien président peut contribuer autrement à la vie nationale.

Le pouvoir ne doit pas devenir une condition permanente de survie économique. Il doit demeurer une responsabilité temporaire que l’on peut quitter sans perdre sa dignité ni sa place dans la société.

XV. La véritable réforme doit commencer par la sélection des dirigeants

Une transformation de notre psychologie politique exige également une nouvelle manière de sélectionner les responsables publics.

Il ne suffit pas de vérifier les diplômes.
Il faut examiner les compétences.

Il ne suffit pas de récompenser la fidélité.
Il faut évaluer les capacités.

Il ne suffit pas de considérer l’ancienneté politique.
Il faut apprécier les résultats obtenus.

Il ne suffit pas de choisir une personnalité populaire.
Il faut s’assurer qu’elle comprend les responsabilités qu’elle souhaite exercer.

Une nomination devrait répondre à une question simple :
Quelle compétence particulière cette personne apporte-t-elle à la résolution des problèmes relevant de sa fonction ?

Cela suppose des procédures plus rigoureuses de sélection, des profils de poste clairement définis et une évaluation régulière de la performance.

La politique doit également apprendre à mobiliser les compétences scientifiques et techniques sans chercher à les subordonner systématiquement aux fidélités partisanes.

Un gouvernement ne peut pas prétendre développer l’agriculture sans s’appuyer sur une véritable expertise agricole.
Il ne peut pas conduire une politique industrielle sans comprendre les systèmes productifs.
Il ne peut pas gérer les finances publiques sans maîtriser les contraintes économiques et budgétaires.
Et il ne peut pas assurer la sécurité nationale sans disposer d’une intelligence stratégique cohérente.

La vocation politique donne le sens de la mission ; la compétence permet de l’accomplir. Les deux sont indispensables.

XVI. La politique comme mission ne signifie pas le gouvernement des seuls idéalistes

Je voudrais éviter un malentendu.
Lorsque je défends la politique comme vocation, je ne plaide pas pour un pouvoir réservé à des personnes qui se déclareraient moralement supérieures.
L’histoire nous enseigne que les proclamations de vertu peuvent elles-mêmes servir à dissimuler des ambitions personnelles.

La vocation doit donc être éprouvée par les actes.
Elle doit se traduire par des comportements observables.
Le respect de la loi.
La transparence.
La capacité d’écoute.
L’acceptation de la contradiction.
La compétence.
Le souci des résultats.
La maîtrise des dépenses publiques.
Et la disposition à quitter une fonction lorsque le mandat prend fin.

Un dirigeant ne devient pas vertueux parce qu’il affirme servir le peuple.
Il doit démontrer que ses décisions servent effectivement l’intérêt général.

La mission politique ne se proclame pas : elle se vérifie dans la manière d’exercer le pouvoir et dans les résultats laissés à la collectivité.

XVII. Pour un pacte républicain de déprofessionnalisation de la rente politique

Je considère que la République démocratique du Congo devrait engager une réforme profonde de son système de gouvernance autour d’un objectif : mettre fin à la dépendance excessive des acteurs politiques aux avantages matériels du pouvoir.

Il ne s’agit pas d’interdire les carrières politiques ni de supprimer les rémunérations légitimes.
Il s’agit de réduire la possibilité de transformer une fonction publique en rente personnelle.

Cette réforme pourrait reposer sur plusieurs principes.

Premièrement, rendre les rémunérations et les avantages des responsables politiques transparents et proportionnés aux responsabilités exercées.

Deuxièmement, renforcer les obligations de déclaration et de contrôle du patrimoine, conformément à la loi.

Troisièmement, interdire et sanctionner effectivement les conflits d’intérêts et les enrichissements illicites.

Quatrièmement, établir des critères objectifs de compétence pour les nominations aux fonctions techniques et administratives.

Cinquièmement, soumettre les politiques publiques à des évaluations indépendantes.

Sixièmement, garantir l’effectivité des mécanismes de contrôle parlementaire, juridictionnel et financier.

Septièmement, organiser des transitions normales entre l’exercice des fonctions politiques et les activités professionnelles ordinaires.

Enfin, réorienter les ressources publiques vers les investissements productifs, l’éducation, la santé, la recherche et les infrastructures.

L’objectif est de faire émerger une nouvelle culture de responsabilité.
Le pouvoir doit cesser d’être économiquement plus attractif par ses privilèges que moralement exigeant par ses obligations.

XVIII. Une nation ne se développe pas par la seule succession de ses dirigeants

L’une des grandes illusions de notre vie politique consiste à croire que le changement des personnes suffit à transformer la gouvernance.

Nous attendons un nouveau président.
Un nouveau gouvernement.
Un nouveau ministre.
Un nouveau parti.
Une nouvelle coalition.

Mais nous interrogeons insuffisamment les mécanismes qui déterminent le comportement des personnes une fois arrivées au pouvoir.

Or un individu peut entrer dans les institutions avec de bonnes intentions et être progressivement absorbé par des pratiques anciennes.
Il peut découvrir que la fidélité personnelle est davantage récompensée que la compétence.
Que les dépenses de prestige sont mieux acceptées que les investissements de long terme.
Que les nominations sont négociées comme des avantages.
Et que la conservation du pouvoir mobilise davantage d’énergie que l’évaluation des résultats.

Dans ces conditions, l’alternance politique risque de devenir une simple rotation des bénéficiaires du système.

Changer les dirigeants sans transformer les incitations du pouvoir revient souvent à remplacer les acteurs tout en conservant le mécanisme qui reproduit les mêmes comportements.
Voilà pourquoi notre problème est institutionnel, culturel et psychologique à la fois.

XIX. Le véritable patriotisme politique consiste à construire ce qui survivra à notre passage

Un dirigeant ne devrait pas mesurer sa réussite au nombre d’années passées au pouvoir.
Il devrait la mesurer à ce qui subsistera après son départ.

Quelles institutions aura-t-il renforcées ?
Quelles infrastructures aura-t-il construites ou réhabilitées ?
Quelles capacités productives aura-t-il développées ?
Quelles réformes auront amélioré la vie des citoyens ?
Quelles compétences auront été formées ?
Quelles ressources publiques auront été préservées ?
Et quelles perspectives nouvelles auront été ouvertes aux générations futures ?

C’est ainsi que devrait être appréciée une mission politique.

La réussite d’un responsable ne consiste pas à rendre sa personne indispensable.
Elle consiste, au contraire, à contribuer à construire des institutions capables de fonctionner sans lui.

Le véritable homme d’État ne travaille pas pour rendre son pouvoir éternel. Il travaille pour rendre les progrès de son pays durables.

En Conclusion : le Congo ne guérira pas sans transformer sa psychologie du pouvoir

Revenant à ma question initiale, à savoir « Quel est réellement le problème du Congo ? »

Il serait intellectuellement imprudent de prétendre qu’une seule cause explique toutes les difficultés de notre pays.
Notre histoire, les violences coloniales, les conflits armés, les rapports économiques internationaux, les faiblesses institutionnelles, les contraintes productives et les choix politiques successifs ont tous contribué à façonner notre situation.

Mais je demeure convaincu qu’une cause fondamentale traverse une grande partie de ces difficultés : nous n’avons pas suffisamment appris à considérer le pouvoir politique comme une mission temporaire de construction nationale plutôt que comme une position de jouissance et d’accumulation privée.

Cette déformation de la vocation politique produit des conséquences profondes.

Elle attire vers les fonctions publiques des ambitions qui devraient parfois s’exprimer dans l’entrepreneuriat ou d’autres activités productives.
Elle favorise le clientélisme.
Elle affaiblit la sélection des compétences.
Elle encourage la conservation du pouvoir.
Elle détourne l’attention des investissements de long terme.
Et elle entretient une société dans laquelle la réussite personnelle peut être recherchée davantage dans l’accès aux ressources publiques que dans la création de richesse.

Nous devons donc réhabiliter une conception exigeante de la politique.
Une politique fondée sur la mission.
Sur la compétence.
Sur la responsabilité.
Sur la sobriété.
Sur la transparence.
Sur la production de résultats.
Et sur l’acceptation du caractère temporaire des fonctions.

Il faut que celui qui entre au gouvernement sache qu’il vient accomplir une mission et non acquérir une position sociale définitive.

Il faut que celui qui devient député comprenne qu’il reçoit un mandat de représentation et non un pouvoir coutumier illimité.

Il faut que celui qui accède à la présidence sache qu’il devient le dépositaire temporaire d’une responsabilité nationale qui le dépasse.

Et il faut que la société cesse de mesurer la grandeur de ses dirigeants à l’opulence de leur existence.

La politique comme mission construit la nation. La politique comme rente enrichit ses bénéficiaires sans garantir le progrès collectif.
Voilà la distinction que je voudrais placer au cœur de notre réflexion sur la refondation de l’État congolais. Sachant que le Congo ne se développera pas durablement tant que l’accès au pouvoir restera, pour une partie importante de ses acteurs, une stratégie d’enrichissement plutôt qu’un engagement au service du bien commun.

Nous devons cesser de fabriquer des hommes qui ont besoin du pouvoir pour vivre.
Nous devons former des citoyens capables de vivre dignement sans le pouvoir, mais disposés à l’exercer temporairement pour servir leur nation.

La grandeur d’un dirigeant ne se mesure pas à ce que le pouvoir lui a permis d’obtenir pour lui-même, mais à ce que son passage au pouvoir a permis au peuple de devenir.

C’est par cette transformation de notre conception de l’autorité que pourra commencer une véritable refondation de la République démocratique du Congo.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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