José BakimaJosé Bakima

Par Prof. Dr. José Bakima

Résumé

Cet article soutient que les systèmes politiques africains précoloniaux, malgré leur diversité apparente, reposent sur une structure cosmologique commune exprimée à travers des formes symboliques de gouvernance. En analysant le Dikenga et le Nkodia en Afrique centrale, et en les comparant aux structures analogues observées dans l’Empire du Mali, l’Égypte antique, le Royaume du Bénin et la cosmologie Dogon, l’étude met en évidence l’existence d’une ontologie politique africaine unifiée. Celle-ci se caractérise par une temporalité cyclique, une centralité de l’équilibre et une articulation entre visible et invisible. L’article explore enfin les implications de cette matrice pour la refondation des États africains contemporains.

Mots-clés

Dikenga, Nkodia, cosmologie africaine, gouvernance, géométrie sacrée, Mali, Kémet, Bénin, Dogon, ontologie politique

Introduction

La fragmentation politique des États africains contemporains est souvent interprétée comme le produit de la diversité ethnique, des ruptures coloniales ou de la faiblesse institutionnelle. Cependant, ces analyses négligent une dimension plus profonde : l’existence d’une matrice cosmologique commune structurant les systèmes politiques africains précoloniaux.

À travers le continent, le pouvoir n’était pas conçu comme une simple administration, mais comme une fonction de maintien de l’ordre cosmique. Cet ordre s’exprimait à travers des formes symboliques — cercles, croix, spirales, structures quadripartites — qui traduisaient des principes à la fois métaphysiques et politiques.

Cet article défend la thèse suivante :

Les systèmes politiques africains précoloniaux reposaient sur une “géométrie sacrée de la gouvernance”, dont le Dikenga et le Nkodia constituent des expressions explicites en Afrique centrale.

  1. Le Dikenga et le Nkodia : modèles explicites de cosmologie politique

Le Dikenga, issu de la tradition Kongo, constitue une représentation structurée du cycle de l’existence :

  • Musoni : origine, invisible, potentialité
  • Kala : émergence, naissance
  • Tukula : maturité, puissance
  • Luvemba : transformation, retour

Cette structure traduit une conception cyclique du temps, dans laquelle toute manifestation est précédée par une phase invisible et suivie d’une transformation.

Le Nkodia (spirale) complète cette structure en introduisant une dynamique :

  • progression
  • transformation continue
  • élévation

Ensemble, Dikenga et Nkodia forment un modèle dans lequel :

  • le temps est cyclique
  • le pouvoir est dynamique
  • la stabilité dépend de l’équilibre
  1. Afrique centrale : variations d’une structure commune

Dans l’espace congolais, ces principes se déclinent sous des formes diverses :

Royaume Luba

mémoire comme fondement du pouvoir (Lukasa)

transmission cyclique de l’autorité

Empire Lunda

  • organisation centre/périphérie
  • expansion par cycles

Royaume Kuba

  • ordre géométrique
  • équilibre des forces

Sociétés du Nord et Nord-Est (Mangbetu, Zandé)

  • pouvoir comme énergie vitale
  • médiation entre visible et invisible

Ces systèmes confirment que le Dikenga formalise une cosmologie déjà présente dans l’ensemble de l’Afrique centrale.

III. Afrique de l’Ouest : cycles, équilibre et rotation du pouvoir

  1. L’Empire du Mali (Charte du Manden)

L’organisation politique du Mali reposait sur :

  • équilibre entre clans
  • délibération collective
  • rotation des responsabilités

Le pouvoir y était circulatoire, non linéaire.

  1. Cosmologie Dogon

Les Dogons développent une cosmologie fondée sur :

  • l’œuf cosmique
  • les spirales de création
  • les cycles du Nommo

Cette structure est directement comparable au Nkodia.

  1. Royaume du Bénin : centralité et organisation concentrique

Le Royaume du Bénin se caractérise par :

  • une organisation en cercles concentriques
  • un centre sacralisé incarné par l’Oba
  • une hiérarchie intégrée

Le pouvoir y rayonne depuis un centre, comme dans le Dikenga.

  1. Égypte antique (Kémet) : forme originelle de la géométrie sacrée

L’Égypte antique offre une formulation ancienne de ces principes :

  • Ankh (croix de vie)
  • cycles solaires
  • Maât (équilibre, justice, vérité)

Principe central :

L’État doit maintenir l’équilibre cosmique.

Cette logique est structurellement identique à celle du Dikenga.

  1. Vers une ontologie politique africaine unifiée

À travers ces systèmes, plusieurs constantes apparaissent :

  • Principes communs
  • Temporalité cyclique
  • Centralité de l’équilibre
  • Continuité entre visible et invisible
  • Pouvoir comme médiation

Gouvernance comme maintien de l’ordre.

Géométrie sacrée de la gouvernance

Forme Signification Région
Croix (Dikenga) cycle et équilibre Afrique centrale
Spirale (Nkodia) progression Afrique centrale et de l’Ouest
Cercle unité et rotation Mali, Bénin
Axe lien cosmique Égypte

VII. Implications pour la refondation des États africains

L’échec des États modernes peut être lié à :

  • une temporalité linéaire
  • une rupture avec les cosmologies
  • une absence de continuité

La réintégration de cette matrice permet :

  • une gouvernance cyclique
  • une planification à long terme
  • une stabilité institutionnelle

Conclusion

La diversité des systèmes politiques africains précoloniaux masque une unité profonde.

L’Afrique n’a pas manqué de pensée politique.
Elle a développé une des formes les plus avancées de gouvernance, fondée sur l’alignement entre pouvoir, temps et cosmos.

La réactivation de cette géométrie sacrée ne constitue pas un retour au passé, mais une condition de construction de l’avenir.

 

 

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *