Décryptage de la lettre du Professeur Michel Bongongo
Il est des moments dans l’histoire d’une nation où le silence devient dangereux et où la parole, lorsqu’elle est juste, devient salvatrice. La République démocratique du Congo traverse précisément l’un de ces moments critiques, où l’appel au dialogue politique se multiplie sans que son contenu ne soit véritablement défini.
De quoi devons-nous parler ?
Quelles sont les matières essentielles à débattre ?
Ces questions fondamentales, pourtant déterminantes pour l’avenir du pays, sont restées longtemps sans réponse claire. Le mot “dialogue” est invoqué, mais son architecture demeure floue, presque vide. Or la nature a souvent horreur du vide, et c’est par là que naisse l’envie de le combler finalement par le partage des postes politiques.
C’est dans ce contexte que la contribution du Professeur Michel Bongongo prend toute sa portée.
Une voix d’expérience dans un paysage incertain
Figure respectée ayant traversé plusieurs cycles politiques du Zaïre à la RDC , le Professeur Bongongo incarne cette mémoire vivante dont notre génération a cruellement besoin.
À l’heure où beaucoup cherchent des positions, lui propose une direction.
À l’heure où certains revendiquent, lui structure.
Sa démarche ne relève ni de l’ambition personnelle ni du calcul politique. Elle procède d’un patriotisme éclairé, soucieux de transmettre des repères à une classe politique souvent en errance stratégique.
Un État existant, mais fragilisé
La RDC n’est pas un État absent. Elle dispose d’institutions, d’un Chef de l’État, voire d’un appareil administratif fonctionnel. Mais la réalité est plus nuancée : cet État demeure fragile. Il peine à traduire son autorité en efficacité, sa légitimité en résultats, sa structure en cohésion nationale.
Les causes sont connues :
- des pesanteurs internes persistantes ;
- une fragmentation politique et sociale ;
- une faiblesse dans la vision commune de l’action publique.
Dans ce contexte, un dialogue national n’est pas une option. Il est une nécessité.
Un dialogue sans contenu : une dérive à corriger
Parler de dialogue sans en définir les axes revient à organiser une rencontre sans ordre du jour. Cela ouvre la voie à l’improvisation, aux agendas cachés et à la dispersion. La grande force de la contribution du Professeur Bongongo réside précisément dans sa capacité à combler ce vide. Il ne se contente pas d’appeler au dialogue : il en propose la charpente.
Quatre piliers structurants, quatre questions fondamentales, quatre urgences nationales.
Les quatre fondations d’un dialogue utile
1. Mettre fin à la prédation des finances publiques
La gestion des ressources publiques demeure l’un des talons d’Achille de l’État congolais. La prédation, progressivement normalisée, empêche toute politique de développement durable. La question n’est plus de dénoncer, mais de transformer les mécanismes de gouvernance.
2. Refonder le système électoral et la CENI
Un système électoral contesté affaiblit la légitimité de toutes les institutions qui en découlent. Réformer la Commission électorale devient un impératif pour restaurer la confiance entre gouvernants et gouvernés.
3. Identifier la population : recensement et identité nationale
Aucun État moderne ne peut fonctionner sans connaître précisément sa population.
Le recensement et la délivrance de cartes d’identité ne sont pas des opérations techniques secondaires, mais des actes fondateurs de souveraineté.
4. Redresser la justice
Sans justice crédible, aucune réforme ne tient. La consolidation de l’appareil judiciaire conditionne la lutte contre l’impunité, la protection des droits et la stabilité des institutions.
Un dialogue pour revisiter notre histoire
Ce dialogue ne doit pas être un tribunal politique destiné à accuser un camp ou à régler des comptes. Il doit être un moment de vérité nationale, capable d’interroger les racines profondes de nos dysfonctionnements, notamment depuis la disparition tragique de notre héros Patrice Aimeri Lumumba et ses compagnons. Les idéaux portés par des figures comme Etienne Tshisekedi et Mzee Kabila ne peuvent rester des références symboliques. Ils doivent redevenir des repères opérationnels.
Le risque de l’inaction
Ignorer ces questions ou les reléguer au second plan reviendrait à prolonger indéfiniment les blocages actuels.
Un dialogue mal conçu peut aggraver la crise.
Un dialogue bien structuré peut refonder la République.
La différence réside dans la clarté des objectifs, la sincérité des acteurs et la qualité des propositions.
En définitive, la RDC n’a pas besoin d’un dialogue de circonstance. Elle a besoin d’un dialogue de fond.
Un dialogue qui ne distribue pas des postes comme finalité, mais qui restructure l’État.
Un dialogue qui ne masque pas les problèmes, mais qui les affronte.
Un dialogue qui ne divise pas davantage, mais qui reconstruit l’unité nationale.
La contribution du Professeur Michel Bongongo offre une base précieuse pour engager ce processus. Encore faut-il que la classe politique s’en saisisse avec responsabilité. Car au-delà des hommes, au-delà des régimes, au-delà des intérêts, une seule question demeure : avons-nous enfin décidé de construire un État qui serve réellement le peuple congolais ?
Luc Alouma
