André Wameso, Gouverneur de la BCCAndré Wameso, Gouverneur de la BCC

Makutano Talk est devenu, presque malgré son initiatrice, une forme de blasphème adressé à Joel Mokyr, historien de l’économie qui en 2025 a été distingué par le prix Nobel d’économie pour avoir montré comment la connaissance et l’innovation façonnent la croissance économique de long terme. Non pas parce que l’on y manque d’idées, mais parce que la hiérarchie intellectuelle s’y est inversée. Ceux qui devraient observer, écouter et prendre note afin d’en tirer des enseignements pour l’action publique sont devenus les principaux intervenants. Les décideurs occupent la scène, là où ils devraient parfois être au premier rang, en position d’apprentissage. Et pourtant, dans cette inversion, quelque chose d’essentiel se dévoile.

Le 11 octobre, l’invité spécial était le gouverneur de la Banque Centrale du Congo, André Wameso. Le thème, d’une lucidité presque dérangeante, posait une question fondamentale. « Marchés financiers – Pourquoi l’argent congolais finance-t-il tout sauf le Congo ? » Une interrogation qui contient déjà le diagnostic d’une économie extravertie, où les flux financiers échappent à la transformation interne.

La réponse proposée s’inscrit dans une orthodoxie bien établie. Il s’agirait d’organiser l’épargne. De structurer les ressources existantes pour qu’elles puissent financer l’économie, soit à travers les banques, soit via les marchés financiers. « Nous avons une épargne à pouvoir organiser », affirme-t-il, insistant sur la nécessité de canaliser cette épargne pour en faire le moteur du financement. En filigrane, l’idée est simple. On ne prête qu’à ceux qui inspirent confiance, et la confiance, à l’échelle d’une nation, se construit par la capacité à épargner. Ce que cela veut dire, l’accumulation du capital, et donc le développement, reposerait d’abord sur l’épargne.

Lui accorder une présomption de maturité idéologique

Présentée comme une évidence technique, la centralité de l’épargne dans le discours de Wameso permettez-moi de présumer qu’elle repose en réalité sur une tradition intellectuelle bien précise. Cette manière de penser n’est pas neutre. Elle s’inscrit dans une lecture particulière du développement, héritée d’une époque où la contrainte principale était perçue comme un manque de capital préalable. En d’autres termes, l’idée selon laquelle une nation doit d’abord accumuler de l’épargne pour espérer investir et se développer n’est pas un constat empirique universel, mais le produit d’un cadre théorique spécifique.

Cette vision trouve ses racines dans les travaux de Roy F. Harrod (1939) et Evsey Domar (1946), qui formalisent une relation directe entre taux d’épargne et croissance économique. Dans leur modèle, plus une économie épargne, plus elle peut investir, et plus elle croît. Le développement devient ainsi une fonction quasi mécanique du taux d’épargne. Cette approche a profondément influencé les politiques de développement des années d’après-guerre, en posant le « manque d’épargne » comme obstacle central des pays dits en développement.

Dans le prolongement, W. Arthur Lewis (1954) introduit une dimension structurelle en expliquant que l’accumulation du capital repose sur les profits générés dans le secteur moderne, profits qui doivent être réinvestis pour absorber la main-d’œuvre excédentaire. Ici encore, l’épargne, sous forme de profits non consommés, devient le moteur de la transformation économique. Puis Walt Rostow (1960) popularise cette logique en la traduisant en étapes de développement, où le « décollage » économique dépend d’un seuil critique d’investissement financé par l’épargne nationale.

Ces différentes contributions convergent vers une même synthèse. Le développement serait conditionné par la capacité d’une société à différer sa consommation, à accumuler de l’épargne, puis à transformer cette épargne en investissement productif. Dans cette perspective, la pauvreté devient presque une conséquence logique d’un faible taux d’épargne, et la solution, une discipline collective orientée vers l’accumulation préalable.

Tout cela s’est construit avant la généralisation des systèmes monétaires fondés sur la monnaie fiduciaire.

Le point de bascule

Le véritable point de rupture intervient en 1971, avec la fin du système de Bretton Woods et la suspension de la convertibilité du dollar en or lors du Nixon Shock. À partir de ce moment, le système monétaire international bascule vers des monnaies fiduciaires. L’argent n’est plus adossé à un stock d’or. Il devient une construction institutionnelle, émise et régulée par les États et les banques centrales. Cette transformation ne relève pas d’un détail technique. Elle modifie en profondeur la logique même du financement de l’économie.

Dans ce nouveau cadre, la création monétaire ne dépend plus d’une accumulation préalable d’épargne. Elle devient largement endogène. Les banques ne prêtent pas l’épargne existante. Elles créent du crédit, et ce crédit génère des dépôts. Autrement dit, l’investissement précède l’épargne, et non l’inverse. La contrainte fondamentale n’est plus la quantité d’épargne disponible, mais la capacité du système financier à créer et orienter le crédit.

L’évolution récente des économies avancées confirme cette réalité. Face à la crise financière de 2008, puis à celle provoquée par la pandémie de COVID-19, les États et les banques centrales ont mobilisé des volumes massifs de création monétaire. Aux États-Unis, sous l’impulsion de la Federal Reserve, et en Europe avec la European Central Bank, des milliers de milliards de dollars et d’euros ont été injectés, avec le soutien des politiques budgétaires, pour stabiliser l’économie. En termes simples, ils ont massivement eu recours à la planche à billets. L’objectif n’était pas d’attendre une épargne préalable, mais de soutenir l’activité par la création monétaire et le crédit.

Dans le même temps, le monde est entré dans une ère de dette élevée. Le niveau d’endettement global atteint des proportions historiques, sans que cela n’empêche les économies développées de continuer à financer leurs investissements, leurs déficits et leurs transitions économiques. Cela confirme une chose essentielle. Dans un système de monnaie fiduciaire, la limite n’est pas d’abord financière au sens classique, elle est réelle. Elle tient à la capacité productive, à l’inflation, à la structure de l’économie. Comme le soulignent les économistes contemporains, la question n’est plus « avons-nous assez d’épargne », mais « comment utilisons-nous notre capacité de création monétaire ».

Implication majeure pour la théorie du développement ? Les modèles expirés, sur lesquels on peut irraisonnablement présumer que Wameso s’appuie, supposaient que l’accumulation du capital nécessitait une épargne préalable. Dans les systèmes monétaires modernes, le crédit bancaire et la capacité monétaire de l’État permettent de financer l’investissement. La question du développement se déplace alors. Elle ne consiste plus à savoir comment augmenter l’épargne, mais comment les systèmes financiers orientent la monnaie créée de manière endogène vers la transformation productive de l’économie.

Lire Wameso dans le réel

Lire André Wameso exige de revenir à son point d’observation. Il a passé l’essentiel de sa carrière dans le secteur bancaire en France, là où l’on évalue le risque, la solvabilité et la capacité de remboursement. Dans cet univers, le monde se lit à travers des bilans, des revenus et des garanties. Une règle simple s’impose. On ne prête qu’à ceux qui peuvent rembourser. Mais appliquée sans distance, cette règle masque une question plus fondamentale. Pourquoi un policier en France, avec environ 3 400 à 3 700 euros mensuels, peut-il obtenir un prêt de plusieurs centaines de milliers d’euros, quand son homologue en RDC, payé entre 100 et 200 dollars, peine à obtenir cent dollars.

Cette différence n’est pas une anomalie. Elle est structurelle. Ce que le banquier interprète comme un défaut individuel est en réalité le produit d’un environnement économique. À Boston, un jeune serveur peut financer une voiture, payer environ 150 dollars par mois et partager un loyer, avec un salaire horaire entre 15 et 26 dollars, soit autour de 35 000 dollars par an. À Kinshasa, un travail équivalent ne rapporte souvent pas plus de 200 dollars par mois à temps plein et ne permet même pas de couvrir les transports ni de quitter le domicile familial. L’écart ne vient pas de l’effort. Il vient du système.

La réponse ne tient ni à la morale ni à la discipline financière. Elle tient à l’écosystème. Dans les économies modernes, la question décisive est le revenu, sa stabilité et sa crédibilité future.

Disons-le sans détour. Un policier congolais payé 100 dollars par mois se présente dans une banque française avec 80 000 euros pour un bien à 100 000 euros et ne demande que 20 000 euros de crédit. En face, un policier français, sans apport mais avec 45 000 euros de revenu annuel, vise le même bien. Le premier déclenche immédiatement des soupçons sur l’origine des fonds, voire une mise en rétention le temps de vérifications. Le second obtient son prêt. Ce contraste est brutal mais révélateur. Les prêts ne sont pas accordés en fonction de l’épargne existante, mais du revenu futur anticipé, rien de plus. C’est l’écosystème économique qui structure la capacité d’endettement. Ce que cela signifie, le crédit ne récompense pas l’épargne. Il valide un revenu futur inscrit dans une économie donnée.

L’orientation de la création monétaire y joue un rôle décisif. Dans les économies avancées, le crédit est activement distribué pour soutenir l’activité, la consommation et l’investissement. Il n’est pas rare de recevoir des offres de cartes de crédit sans avoir à démontrer une épargne préalable, comme si le système incitait en permanence à dépenser de l’argent qui n’existe pas encore. Même en cas de défaut, les pertes peuvent être absorbées, restructurées ou effacées, et le cycle du crédit reprend.

Wameso a été un agent de banquier. Il regarde donc le monde à travers les prismes restreins de la solvabilité et du risque, et exerce aujourd’hui ses fonctions de gouverneur dans cette continuité. Il n’est pas un économiste, encore moins un économiste politique. Ce qu’il voit est cohérent avec son parcours. Ce qu’il ne voit pas l’est tout autant.

Expert en charabia

Le tableau présenté par Wameso donne une impression de maîtrise, presque d’aisance technique, en mobilisant des références aux marchés mondiaux. Il s’exprimait le vendredi 3 avril 2026 en qualité d’invité à la 85e réunion du Conseil des ministres. Les tensions géopolitiques, les prix du pétrole, les coûts du transport sont convoqués avec précision, donnant au discours une apparence de rigueur analytique. Pourtant, derrière cette accumulation, la réalité reste simple pour un pays comme la RDC. La sophistication du langage crée une distance avec cette réalité, comme si la complexité finissait par masquer ce que chacun ressent déjà au quotidien.

La diversification des sources d’approvisionnement énergétique peut sembler stratégique. En réalité, elle repose sur une illusion de contrôle. Le pétrole consommé en RDC ne provient pas directement du Moyen-Orient. Il transite déjà par des circuits régionaux comme la Zambie, la Tanzanie ou l’Angola, via des opérateurs privés tels que TotalEnergies, Engen ou Cobil, eux-mêmes dépendants des prix internationaux. Cela revient à dire qu’ils n’achètent pas un pétrole congolais, ils achètent un prix mondial. La diversification existe déjà dans les faits, sans modifier ni la formation du prix ni la nature du choc. On peut changer les routes, pas la règle du jeu.

Le renforcement du suivi des prix et des coûts logistiques relève de la même logique. Il améliore l’observation, affine les données, permet de commenter avec plus de précision. Mais il ne donne aucune prise sur la formation des prix, déterminés ailleurs. C’est un outil de lecture, pas un levier d’action. L’État se retrouve à constater et expliquer une dynamique qu’il subit plus qu’il ne la dirige, comme un médecin équipé d’un thermomètre toujours plus précis mais sans traitement à administrer.

Dans ce contexte, imposer le paiement des impôts en franc congolais pour soutenir la monnaie nationale apparaît déconnecté du problème posé. La mesure agit sur l’organisation monétaire interne, alors que les tensions décrites sont externes. Surtout, dans une économie où les dépenses publiques et les importations stratégiques restent largement libellées en dollars, le circuit final ne change pas. Que les impôts soient perçus en dollars ou convertis en francs congolais, les devises finissent au même endroit, à la banque centrale, pour financer les engagements extérieurs. La mesure donne l’impression d’agir sans modifier les mécanismes.

Tout cela interroge sur ce qui n’est pas dit. Wameso évite-t-il de reconnaître une recommandation que je défends depuis longtemps, celle de la dédollarisation du secteur public, afin de renforcer la crédibilité du franc congolais et poser les bases d’une création monétaire endogène au service de l’économie ? Si tel est le cas, cela relève d’une certaine puérilité. S’il avait sollicité mon avis, j’aurais pu contribuer à structurer cette approche et à la relier aux défis évoqués, notamment en mobilisant la création monétaire endogène pour stimuler une industrie verte locale et réduire notre dépendance aux importations de pétrole qui représentent, selon certaines estimations d’analystes et de discussions de politique publique, environ 25 à 30 % des importations totales, sur un volume global d’environ 17 à 25 milliards de dollars par an, soit une part considérable de notre demande en devises. En contournant ce chantier central, le discours préfère multiplier des ajustements périphériques plutôt que d’assumer la transformation structurelle nécessaire.

Wameso donne l’impression de maîtriser les mécanismes. Les mots sont justes, le ton est assuré. Mais lorsqu’on suit le raisonnement jusqu’au bout, le lien entre les problèmes et les solutions se dissout. Ce qui paraissait structuré devient difficile à soutenir. Le discours convainc à l’écoute, mais résiste mal à l’examen.

La monnaie comme spectacle, pas comme stratégie

La question n’est pas celle du diplôme. Jerome Powell, à la tête de la Federal Reserve, n’est pas titulaire d’un doctorat en économie. Ce n’est pourtant pas cela qui détermine sa légitimité. Ce qui compte, ce n’est pas le titre académique, mais le volume de contribution intellectuelle dans le champ, bien avant d’accéder à une fonction aussi stratégique. C’est cela qui donne une indication claire de la capacité à produire une pensée, à prendre des positions et à orienter la politique monétaire. En clair, dans les économies modernes, le critère décisif est idéologique et intellectuel. Il tient à la vision que l’on porte sur le rôle de la monnaie, du crédit et de l’État dans l’économie.

Les devoirs à domicile assignés à Wameso par le bureau local de la Banque mondiale sont biaisés. Ils privilégient la crédibilité de la banque centrale plutôt que celle du franc congolais. La crédibilité ne se décrète pas. Elle ne réside pas dans l’institution abstraite. Elle se joue dans celui qui l’incarne. Être gouverneur, c’est être l’institution. À ce titre, Wameso sprinte depuis son premier jour en fonction, multipliant des initiatives telles que les 5 millions de dollars engagés pour produire une chanson censée soutenir le franc congolais, sans relâche dans la mauvaise direction.

Peut-il être aidé, réorienté, reformaté. À ce stade, cela reste difficile à envisager. L’enjeu dépasse largement le « devoir » de la Banque mondiale qui ressemble davantage à un défi poli qu’à une véritable feuille de route. Tout dépendra de sa capacité à faire primer le respect de l’exigence intellectuelle sur un certain imaginaire élitiste, et à reconnaître la main qui lui est tendue, plutôt que d’interpréter toute analyse qui bouscule son confort comme des aboiements menaçants contre lui. S’il accepte de déplacer le débat, alors une voie reste ouverte.

Elle passe par la confrontation des idées, par l’organisation d’un espace de discussion structuré. Peut-être comprendra-t-il alors, lui et les mercenaires et kamikazes mobilisés à son service, voire au-delà jusqu’au la nation tout entière, l’importance d’intégrer ce que je prêche depuis longtemps dans le Global South, tricher. Non pas le communisme ni une planification centrale dont les échecs sont bien documentés, mais un capitalisme assumé et orienté, un marché libre avec une main visible.

C’est ainsi que, pour la RDC, l’argent congolais pourra financer le dynamisme de l’économie congolaise, en permettant la création de marchés financiers congolais, notamment des marchés mobiliers, au bénéfice prioritaire des Congolais.

Rire et pleure !!

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

By amedee

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