PAR PROF. JOSE M. BAKIMA
Par-delà les déclarations récentes de Paul Kagame et de Joseph Kabila, une réalité plus profonde apparaît : le conflit dans l’Est de la RDC n’est pas seulement militaire ou diplomatique. Il est d’abord stratégique. Et plus encore, il est temporel.
Depuis plus de trois décennies, la région des Grands Lacs est le théâtre d’une instabilité persistante. Les responsabilités sont débattues, les accusations s’échangent, les alliances se recomposent. Mais une question essentielle demeure largement ignorée : pourquoi certaines nations semblent-elles agir avec constance et efficacité, tandis que d’autres restent enfermées dans une répétition de crises ?
Les récentes prises de parole de Kigali et de l’ancien président congolais ne sont pas de simples interventions médiatiques. Elles s’inscrivent dans une logique de positionnement stratégique. Le discours du président rwandais, structuré et cohérent, s’adresse autant aux capitales occidentales qu’à son opinion nationale. Il construit une légitimité fondée sur la sécurité, la stabilité et la rationalité étatique.
À l’inverse, l’intervention de l’ancien président congolais traduit une dynamique plus interne : repositionnement politique, relecture du passé, et tentative de réinscription dans le jeu national. Mais elle révèle aussi, en creux, une difficulté persistante à produire un récit stratégique unifié.
C’est là que se situe le cœur du problème.
Le conflit congolais ne peut être compris uniquement à travers les catégories classiques de la géopolitique. Il met en lumière un déséquilibre plus fondamental : celui du rapport au temps.
Un État qui agit dans le temps long construit une trajectoire. Il anticipe, planifie, et maintient une continuité dans ses objectifs, indépendamment des changements conjoncturels. À l’inverse, un État enfermé dans le temps court réagit. Il gère l’urgence, sans jamais transformer durablement la situation.
Le Rwanda, quelles que soient les critiques que l’on puisse formuler à son égard, agit manifestement dans une logique de continuité stratégique. La RDC, en revanche, donne encore trop souvent l’image d’un espace politique fragmenté, traversé par des logiques concurrentes et des horizons divergents.
Ce déséquilibre a des conséquences concrètes. Il se traduit par une difficulté à maîtriser le territoire, à imposer un récit crédible à l’international, et à mobiliser durablement les populations autour d’un projet commun.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir qui a raison ou tort dans ce conflit. Elle est de savoir quel type d’État la RDC souhaite devenir.
Un État réactif, soumis aux pressions extérieures et aux urgences internes ?
Ou un État stratégique, capable de penser son avenir et de s’inscrire dans une continuité historique ?
Car dans les conflits contemporains, la puissance ne se mesure pas uniquement en ressources ou en capacités militaires. Elle se mesure aussi — et peut-être surtout — dans la capacité à maîtriser le temps.
Un pays qui ne pense pas le long terme finit toujours par vivre dans l’urgence des autres.

